philosophie

L’opinion sur rue

Donald Trump se régale, entre deux négociations avec le Sénat américain : il est aussi persuadé que l’opinion française, avec le mouvement des Gilets Jaunes, lui donne raison contre notre président élu. Mais sur quoi s’appuie-t-il pour affirmer cela ?

Opinion publique ? Opinion publique ? Qui peut dire où elle se trouve réellement ?
Ne cédons pas à l’esprit complotiste, mais remarquons que ce fut sans doute elle qui a le plus souffert ces dernières semaines. Des manifestants habillés de gilets jaunes ont décidé qu’ils la représentaient à eux seuls (même si entre eux ils ne sont pas d’accord sur beaucoup d’opinions) et le gouvernement a essayé par tous les moyens de la dresser contre ces manifestants. Certains responsables politiques, se prenant pour Solon, le célèbre législateur grec, lui font dire qu’il fallait garder une protection sociale et des services publics forts alors que d’autres, espérant peut-être ainsi devenir aussi légendaires que Lycurgue, le spartiate, prétendent qu’elle réclame de toute urgence une baisse draconienne des taxes et des impôts qui pèsent sur les ménages et les entreprises. Les sondages nous disent qu’elle est très attachée à l’ISF et solidaire des forces de l’ordre. En un mot, tous, invités sur les plateaux des chaînes d’information en continu, lui font dire tout et son contraire ! L’opinion publique devient ainsi le moteur de notre démocratie au gré des enquêtes d’opinion qui se multiplient ; les politiques y accordent du coup une véritable importance, au point qu’un premier ministre (je ne le nommerai pas… juste un indice : Edouard Philippe lui a succédé) a fait des sondages pour savoir ce que l’opinion publique pensait de… sa coiffure.
Qui est-elle cette opinion publique ? Où est-elle ? Qui la forge ? Qui peut réellement se targuer de la représenter ?
Commençons par l’histoire : l’état de l’opinion publique à la veille de la Première Guerre mondiale. Au printemps 1914 elle était enthousiaste à l’idée de faire la guerre. Des journaux présentaient régulièrement les Allemands comme d’horribles monstres et le niveau de détestation pour nos voisins d’outre-Rhin était considérable. Résultat : des millions de jeunes partirent en août 1914 la fleur au fusil se faire massacrer pour la plupart d’entre eux. 25 ans plus tard, l’opinion publique s’était retournée et préférait regarder Hitler monter en puissance, abandonner la Tchécoslovaquie plutôt que d’envoyer leurs enfants à la guerre. Du moins c’est ce que pensait le gouvernement français, qui avait déclenché la mobilisation générale dès 1938 mais qui refusa d’ouvrir les hostilités contre le régime nazi. Deux ans plus tard, l’opinion publique s’offrait toute entière au vainqueur de Verdun, qu’elle aimera jusqu’en avril 1944 – date de sa dernière visite à Paris – avant de le huer quatre mois plus tard.
Qui est donc cette opinion publique ? Le philosophe français Alain (1868 – 1951) qui lui a été constant dans ses opinions, c’est-à-dire pacifiste même lorsque l’opinion ne l’était pas, nous donne quelques éléments : « Chacun a pu remarquer, au sujet des opinions communes, que chacun les subit et que personne ne les forme. »(1), ce qui veut dire que l’opinion publique est ainsi construite qu’elle ne semble venir de nulle part. C’est l’opinion d’une foule, d’une masse, qui nous écrase et qui impose son point de vue. L’individu, face à la masse, n’est rien. Il peut même avoir peur s’il ne va pas dans le sens de cette masse. Cette masse se donne à un homme politique et l’adore, puis le déteste et lui met tous ses malheurs sur le dos. Le 26 avril 1944 Pétain est acclamé par la foule parisienne(2) car il vient les soutenir après les bombardements alliés. Le 26 août 1944 la même foule acclame de Gaulle et la Libération.
Comment se forme une telle opinion ? Alain suit le raisonnement suivant : Tout un chacun, pour peu que nous soyons un peu intelligents, nous nous sentons limités par la complexité des questions et des problèmes de notre société. Nous cherchons de l’aide auprès des autres. « Car, [nous disons], comme je n’ai ni la prétention ni le pouvoir de gouverner à moi tout seul, il faut que je m’attende à être conduit, à faire ce qu’on fera, à penser ce qu’on pensera. » C’est de la bonne foi. Mais cet excès de modestie est exactement le péché originel qui fonde ce monstre incohérent qu’est l’opinion publique : « Le voilà donc qui honnêtement écoute les orateurs, lit les journaux, enfin se met à la recherche de cet être fantastique que l’on appelle l’opinion publique. » Alain parle d’être fantastique, non pas dans le sens où il est extraordinaire, mais dans le sens où il n’existe pas vraiment. Ce sont des orateurs habiles qui font croire que cette opinion existe. Ils convoquent des sondages, filment une manifestation, attirent l’attention sur un événement. Le 24 novembre 2018 une manifestation a dégénéré sur les Champs Elysées à Paris. Quelques milliers de manifestants. Dans le même temps des dizaines de milliers de personnes défilent dans le calme pour les droits des femmes à Paris. Mais quel évènement va retenir l’opinion publique ? Celui que quelques orateurs ont décidé de mettre sous la lumière ! Que dire d’autre sur les sondages : une question posée au milieu de dizaines d’autres, plus ou moins orientée, posée à un échantillon parfois juste de 1000 personnes, et voilà le peuple qui s’est exprimé !
Ce ne serait rien si ces faiseurs d’opinion n’étaient pas écoutés. Ce serait déjà beaucoup si ces faiseurs d’opinion influençaient les élections. Mais au-delà de tout cela, ces faiseurs d’opinion font trembler les responsables politiques. Dès 1906 dans ses Propos, Alain fustige ces politiques frileux qui étaient attentifs aux rumeurs de l’opinion : « Les gouvernants font de même, et tout aussi naïvement. Car, sentant qu’ils ne peuvent rien tout seuls, ils veulent savoir où ce grand corps va les mener. Et il est vrai que ce grand corps regarde à son tour vers le gouvernement, afin de savoir ce qu’il faut penser et vouloir. » ; « D’où il résulte qu’un État formé d’hommes raisonnables peut penser et agir comme un fou. ». Le voilà donc le mal originaire, congénital de la démocratie : chacun cherchant à savoir ce que l’autre pense, l’opinion prend la place du peuple et exerce sa souveraineté, alors que même personne ne sait exactement qui la formule et ce qu’elle veut.

Du coup il faut se poser une autre question : à quoi sert l’opinion ?
Réponse : elle sert à détruire ceux qui s’élèvent contre elle. Le philosophe français Gaston Bachelard, qui certes s’occupait plus de la science que de politique, écrivait : « l’opinion a, en droit, toujours tort. L’opinion pense mal ; elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances »(3). Condamnation sans appel ! L’opinion n’est pas une vraie source d’idée, n’est pas l’expression d’un ressenti ou la formulation de réflexions. Ce n’est rien d’autre qu’un besoin. Mais besoin de quoi ? Bachelard écrit des besoins en connaissances. Pour comprendre cette formule, il faut remonter à la Grèce antique lorsque Platon distinguait l’opinion (la doxa), les mythes et la science. Le rôle du philosophe est de lutter contre l’opinion pour permettre à la connaissance véritable d’émerger. A cette époque, ou très peu de gens savaient lire, les intellectuels qui pouvaient écrire possédaient un pouvoir immense. Ces intellectuels, les plus célèbres s’appelaient Gorgias ou Protagoras, usaient de la rhétorique (c’est-à-dire l’art de faire de beaux discours) pour influencer l’opinion publique de la toute jeune démocratie athénienne. Leur ennemi était Socrate, qui luttait pour la reconnaissance de la vérité face à la doxa. Mais ce dernier échoua à plusieurs reprises, jusqu’à être condamné à mort par un tribunal constitué, en juin 399 av. J.-C. par près de 500 juges, tous issus du peuple. Socrate était accusé d’impiété et de corruption de la jeunesse mais l’histoire nous apprend qu’en réalité ce procès intervint après la défaite cuisante d’Athènes contre Sparte, et Socrate paya les pots cassés du retour à la paix. Il avait été le précepteur d’un soldat célèbre, Alcibiade, qui avait trahi la cité pour passer à l’ennemi. Et c’est donc là une des raisons de la condamnation à boire la cigüe (poison très utilisé à l’époque) : l’opinion avait besoin de bouc-émissaires pour expliquer la défaite. L’opinion publique avait besoin de sacrifier certains noms connus, pour calmer ses angoisses et son envie de tomber dans la guerre civile. Voilà ce que cela veut dire, des besoins en connaissances : l’opinion n’a pas besoin de connaissances, mais ce qu’elle croit connaître n’est que l’expression d’un besoin : besoin de vengeance, besoin de colère, ou de produire un contenu rassurant. L’opinion fluctue, tergiverse, se contredit, exagère, pousse à l’invective, tranche en caricaturant. Mais l’opinion a cette constante : elle exprime ce dont le peuple a besoin.
Prenons un exemple : de nombreux commentateurs politiques nous expliquent que nous vivons dans une monarchie régicide. Tous les 5 ans nous rentrons dans une période irrationnelle, enflammée, où nous choisissons parmi une douzaine d’élus celui qui doit nous sauver, celui qui a les solutions à tous nos problèmes ; un monarque à qui nous donnons les pleins pouvoirs. Puis nous passons les 5 années suivantes à vouloir le décapiter. La dernière élection n’a pas échappé à la règle : Emmanuel Macron représenta le renouveau de la classe politique, celui qui devait nous permettre de sortir (enfin!) de la crise. Au deuxième tour de l’élection, il était apparu pour l’opinion publique comme le rempart face à Marine Le Pen. Il a été adoré, ce président, admiré. Et maintenant détesté. Président des riches, dit l’opinion publique. Quel besoin caractérise cette si rapide descente aux enfers ? N’est-ce point le besoin d’un peuple d’exprimer non pas son sentiment en tant qu’individu, mais ce qui doit être l’intérêt de tous ? Le besoin est que le peuple soit entendu dans ses souffrances, qu’il soit protégé. Le peuple français, de par son histoire, s’est toujours offert à une seule personnalité qui devait incarner son destin. Cela a commencé avec Clovis, Charlemagne, cela a continué avec Louis XIV, Napoléon, Clemenceau, de Gaulle. Et nous voilà en 2019 avec notre fantasme de l’homme providentiel qui ne doit pas nous décevoir.
Que faut-il faire dès lors ? Faut-il ignorer cette opinion publique ? Faut-il ne pas en tenir compte ? Cela n’aurait pas de sens. Elle reste au fondement de ce qu’est notre démocratie moderne, démocratie représentative mais aussi démocratie d’opinion. Non, le vrai enjeu n’est pas l’opinion, mais peut-être de mieux comprendre qui est le peuple qui s’exprime ainsi. Le peuple est celui qui a élu le président de la République, qui a élu l’assemblée de députés qui siègent. Et le peuple se voit représenté par d’innombrables porte-paroles qui prétendent le représenter ; la vraie question, c’est donc : qui est le peuple ?
Par Christophe Gallique

(1) Extrait d’une série de Propos. Alain était professeur de philosophie en lycée et journaliste. Il n’a pas réellement écrit de gros ouvrages abstraits de philosophie, mais plutôt une suite de propos qui peuvent se lire soit à la suite, soit séparément les uns des autres. Ce genre de lecture, en plus d’être vivifiant, permet une lecture moins contraignante que celle de la plupart des classiques de la philosophie.

(2) Cf. https://www.ina.fr/video/AFE86002676

(3) Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique, 1938

Dionysos et Apollon

En cette fin des vendanges, notre société va multiplier les messages contradictoires : le vin est une richesse mais aussi un danger. Comment peut-on vivre avec une telle contradiction ? Les grecs nous ont laissé des indices.

Les vendanges sont terminées. Les raisins sont en cuve et le vin va arriver. Dans nos sociétés contradictoires, les appels à la consommation raisonnée sont légion. Mais on entend aussi souvent des médecins nous dire qu’il est bon de boire un verre de vin rouge par jour pour notre santé. Le rosé est vecteur de joie et les foires au vin ont fait l’objet d’un battage publicitaire. Notre pays d’Occitanie entretient un rapport si particulier avec sa vigne… Les viticulteurs prennent soin de leurs raisins, mais régulièrement on les attaque sur leur utilisation de pesticides. Le vin bio est très réputé mais peine à s’imposer comme nouvelle norme. Nous avons le plus grand vignoble de France mais notre terroir ne peut pas produire de grands crus classés. Les machines à vendanger ont ralenti la vitesse de nos voitures et nous ont donné le vague à l’âme de l’automne. Cette ambivalence et complexité que nous entretenons avec notre patrimoine œnologique, nous pouvons l’expliquer en remontant aux origines, aux temps des grecs, l’un des premiers peuples à avoir exprimé cette difficulté.
Au commencement des temps il y avait un dieu que les grecs de l’antiquité honoraient chaque année, car la folie qu’il entraînait était si fertile que les hommes pouvaient construire et perfectionner sans discontinuité leur civilisation. C’était Dionysos, dieu du vin. Face à lui se dressait Apollon, dieu de la beauté immuable et de la pureté. Une opposition entre les deux structura la vie de nos valeureux grecs : Dionysos nous proposait la volupté de l’enivrement pour saisir ce qui fonde l’essence même de l’existence, c’est-à-dire que tout ce qui naît doit disparaître et il faut se préparer à subir la douleur de la destruction. Le vin est alors une fête qui nous accompagne et adoucit la suite de ce destin intraitable. « Nous sommes transpercés par l’aiguillon furieux de ces maux […] mais en dépit de la terreur et de la pitié nous goûtons le bonheur de vivre, non comme individus, mais comme participant à la substance vivante unique qui nous englobe tout dans sa volupté d’où naît la vie » explique Nietzsche dans son tout premier livre, La naissance de la Tragédie (1871), livre sur la dualité de la pensée grecque. Car face à cette volonté de supporter l’insupportable, il y a l’utopie d’Apollon : rien ne changera, la beauté de la vie est éternelle ; il suffit de savoir la contempler : « La meilleure chose au monde est hors de ta portée : ne pas être né, n’être pas, n’être rien » aurait dit Dionysos à celui qui contemple les dieux de l’Olympe, monde des Immortels et du plus beau d’entre eux, Apollon.
Qu’est-ce que cela veut dire ? Rien sinon que l’existence peut parfois être insupportable à nombre d’entre nous. Du coup deux possibilités s’offrent à nous – et sont toujours possibles aujourd’hui : soit s’enivrer pour supporter et accepter le destin de pauvres mortels, soit tourner ses regards vers un autre monde, celui des dieux, auquel nous n’accéderons jamais, mais qui peut nous permettre d’espérer. Dionysos face à Apollon. Le vin a cette délicatesse de nous faire supporter l’existence sans pour autant faire disparaître notre lucidité. Certes il a aussi la réputation sulfureuse du manque de contrôle, des excès, des dérapages verbaux et des comportements indécents. Le vin nous désinhibe et cela produit parfois du ridicule. Mais il s’agit aussi de l’authenticité d’une existence humaine qui ne peut pas être lisse. Apollon au contraire nous propose un modèle idéal, un monde parfait et prévisible, éternel dans sa beauté, mais qui a pour seul défaut de ne pas être humain… Le philosophe allemand Nietzsche (mort en 1900) avait compris un point fondamental : les grecs ont inventé la philosophie et la démocratie. La philosophie a été l’irruption de croyances en des vérités éternelles et belles. A ce titre la philosophie se réclame d’Apollon. La démocratie, au contraire, est rugueuse, pleine de discussions et de disputes, de joutes oratoires et d’affrontements, de convictions et de mauvaise foi. La démocratie est imparfaite. Tout comme les humains. Mais c’est la volupté de l’existence qui veut cela. Dionysos est le dieu de ces imperfections. Le vin permet de ne plus avoir honte de ces imperfections.
Pour souligner un peu plus les contradictions entre les deux modèles, je vais prendre un des exemples les plus flamboyants : Platon (427 – 347 av. J.-C), surnommé Le Divin, élève de Socrate, auteur de plus d’une trentaine de dialogues philosophiques, où notamment il met en scène un Monde Intelligible où résideraient des Idées éternelles et parfaites (par exemple l’Idée du Beau), a écrit un de ses plus beaux dialogues où il souligne, dans la pratique de la philosophie, l’importance des relations humaines : Le Banquet. Si vous voulez commencer à lire un dialogue philosophique de Platon, je vous conseille de commencer par celui-là – et de continuer ensuite avec le Gorgias. Je m’explique : Le Banquet, comme son titre l’indique, met en scène un banquet philosophique, c’est-à-dire un repas où « on boit sobrement » (sic !) avant de philosopher. Traduction : on mange, on boit, et ensuite on pense. Le thème de ce Banquet est l’amour. Je vous en donne le synopsis : Socrate vient à une fête organisée par Agathon qui vient de gagner un concours de poésie. Agathon est amoureux de Socrate et espère qu’à l’occasion de ce banquet il cédera à ses avances. D’où l’intérêt du vin et le thème choisi pour les discours. Ces fêtes avaient des règles précises et étaient l’occasion de faire des discours après avoir bu. Dans celui décrit par Platon, il y a notamment la description devenue célèbre du dramaturge comique Aristophane. Il y décrit le mythe des Androgynes, êtres à deux têtes, quatre bras et quatre jambes, tout ronds et arrogants que les dieux, pour les rendre plus modestes, ont coupés en deux – ce qui fait que depuis cette époque nous recherchons notre moitié. Il y a aussi le plaidoyer de Pausanias pour les relations homosexuelles, selon lui bien supérieures à la fréquentation de l’autre sexe. Enfin il y a Socrate, qui raconte la naissance d’Eros, demi-dieu de l’amour et du désir. Ce dialogue est charmant, vivant, déstabilisant, voluptueux. C’est un dialogue dionysiaque, loin de toutes ces théories sur un monde parfait, également élaborées par Platon, sur un monde utopique qui n’existera jamais. Le Banquet, si vous avez la paresse de lire uniquement le texte, vous pouvez aussi le découvrir sous forme de BD, dessinée par Joann Sfar (Editions Bréal, La petite bibliothèque philosophique de Joann Sfar).
Notamment vous serez surpris de voir à quel point, pour les Grecs – qui n’ont rien fait d’autre que de l’inventer !, la philosophie est une activité sensuelle tout autant qu’intellectuelle. Vous découvrirez par exemple un personnage loufoque, insolent et scandaleux : le jeune Aristophane, amant de Socrate, arrivant tardivement au Banquet avec des amis, déjà depuis longtemps dans les brumes de l’alcool fort, et qui veut se coucher auprès de son maître à penser. Au lieu de faire un discours sur l’amour, il décide même de faire un éloge de Socrate, pour détailler ce qui produit son amitié. Les autres sont scandalisés par son attitude mais le laissent faire. Ils l’écoutent. C’est ce que permet toute l’ambiguïté du vin : il repousse les limites. C’est sans doute la raison pour laquelle les banquets étaient des institutions importantes chez les Grecs : il fallait libérer la parole de la pression sociale, pour permettre de s’élever vers des pensées plus audacieuses. Platon, plus tard, lorsqu’il se lança dans l’écriture de livres politiques, notamment un dialogue intitulé Les Lois, donna une explication à l’invention de l’alcool : ce seraient les dieux eux-mêmes qui nous auraient donné le vin pour permettre aux hommes de révéler leur naturel, permettant à la pudeur – paradoxalement – de préserver notre intimité : ce que vous avez dit, vous l’avez dit parce que vous étiez « gai ». Vous pouvez retrouver la réserve nécessaire face à cette attitude dès que les effets du vin se seront dissipés.
Je suppose que certains, en lisant cet article, seront confirmés dans ce qu’ils pensent. La blague sera facile : Vous voulez faire de la philosophie ? Facile : Buvez ! Une fois alcoolisés, vous pourrez raconter ce que vous voulez, de préférence n’importe quoi, et cela paraîtra profond…. La philosophie du comptoir de café, le matin, avec un petit blanc pour que vous ne vous sentiez pas timide. Ce n’est pas tout à fait cela que Platon ou Nietzsche voulaient expliquer. Car un imbécile est un imbécile et a des pensées imbéciles, quel que soit son degré d’alcoolémie. Pour faire de la philosophie, il faut d’abord réfléchir et ensuite libérer sa parole. C’est cette deuxième étape que favorise le Banquet, pas la première. Le vin est d’abord le symbole de ce destin tragi-comique des hommes. Nous avons donc deux visions de la pratique de la philosophie : celle d’Apollon, vertueuse et mesurée, qui croit en l’existence de vérités éternelles et rationnelles. Si vous voulez être apollinien, ne buvez pas. Faites comme le philosophe allemand Emmanuel Kant : travaillez du matin au soir. Puis il y a celle de Dionysos, évoquant le drame de la condition humaine, ses faiblesses, ses contradictions, son destin incertain. La vie, quoi. Faire de la philosophie consistera alors à rencontrer les autres, devoir les convaincre et pour cela mettre en forme votre pensée. Le vin étant un moment de rencontre avec l’autre, il représente toute l’ambiguïté de cette activité : à la fois noble et riche, elle est aussi dangereuse car elle peut déraper à tout point, virer à la farce tout comme côtoyer le génie. Dionysos a été oublié dans les Académies. Les banquets philosophiques ne sont plus des institutions dans notre société. Mais à la place nous avons créé les cafés philosophiques…
Par Christophe Gallique

Les Voitures Autonomes

Les voitures de demain seront-elles sans RISQUE ?
Les voitures de demain seront sans conducteur. Tout le monde le sait. Mais la vraie prouesse n’est pas de savoir comment une voiture fait pour se garer seule.  Il s’agit plutôt de lui donner le jugement moral nécessaire pour faire le bon choix en cas d’accident.

Le dernier salon de l’automobile de Paris a été l’occasion d’une discussion à la fois futuriste et fondamentale pour notre futur, sur les voitures sans chauffeur : sauront-elles prendre les bonnes décisions en cas de danger ? Sauront-elles ce que sont le bien et le mal ? Peut-on déterminer un algorithme qui donnera une valeur morale aux actions de l’automobile ? Imaginez par exemple qu’une voiture autonome roulant à 90km/h soit face à un dilemme très gênant : un enfant surgit sur la route et elle ne peut l’éviter que si elle dévie sa trajectoire et qu’elle s’écrase contre un platane, tuant tous les occupants de la voiture. Quelle est la meilleure solution ? Aucune ? Certes. Néanmoins il faudra que la voiture prenne une décision. Tuer l’enfant ? bof…. Tuer la famille dans la voiture ? re-bof…

Les algorithmes sont des lignes de calculs qui peuvent être assez subtils pour calculer les conséquences d’une action et décider entre deux décisions laquelle est la meilleure ou la moins catastrophique. En philosophie cela s’appelle L’utilitarisme ; philosophie anglo-saxonne dont les représentants les plus célèbres furent Jeremy Bentham (18e siècle) et John Stuart Mill (19e siècle). La base de cette analyse est qu’une action est bonne moralement si elle permet d’accéder au plus grand bien-être pour le plus grand nombre de personnes et si elle fait l’équilibre entre la somme de douleur et de plaisir. Dans notre cas présent cela correspond au calcul fait par l’ordinateur de la voiture : il doit estimer ce qui est le plus utile pour la société et ce qui produit le moins de peine en estimant les conséquences de son action. Reste que le bonheur peut ne pas être total si nous sommes soumis à un dilemme : est-il par exemple préférable pour le propriétaire de la voiture de mourir avec tous les membres de sa famille ou garder à tout jamais en tête le petit enfant écrasé ? beurk !

La philosophie a donc anticipé les dilemmes auxquels les constructeurs automobiles font face actuellement. Ainsi une philosophe contemporaine, Philippa Foot (décédée en 2010), imagina un exemple pour expliquer la difficulté du choix moral : supposez que vous êtes conducteur d’un tram. Les freins de celui-ci lâchent dans une descente et vous ne pouvez plus rien contrôler sinon le volant pour vous permettre de tourner. Devant vous cinq personnes sont bloquées dans une voiture. Vous pouvez les éviter si vous tournez à droite sur une voie en travaux, mais dans ce cas vous devez sacrifier un ouvrier qui y travaille. Que faites-vous ? Réponse logique mais tragique : il vaut mieux tuer une personne plutôt que cinq. Tant pis pour l’ouvrier même s’il devient dommage collatéral…

Ce raisonnement est à la portée d’une machine, car elle n’intègre pas un élément fondamental, celui de la valeur d’une action. Car déterminer le bien ne se calcule pas uniquement en tenant compte des conséquences d’une action, mais aussi grâce à un jugement qui qualifie la nature même de l’action. Tuer, par exemple, n’est pas bien. Et si tuer permet de sauver des personnes, pour autant tuer reste une mauvaise action. Le bien et le mal s’articulent autour d’un système de valeur qu’il faudrait intégrer dans l’algorithme de l’ordinateur comme constante mathématique. Mais est-ce possible ? Peut-on traduire du qualitatif en du quantitatif ?
Pour traduire cette difficulté, Philippa Foot continue son exemple en y ajoutant une variation : imaginez maintenant que vous n’êtes pas le conducteur du tramway, mais un témoin sur un pont. Vous apercevez le drame qui se joue et vous avez une solution : en poussant un individu lui aussi sur le pont, il pourra sans doute arrêter le tram et ainsi sauver et les passagers et les ouvriers. Seriez-vous prêts à le faire ? Ne seriez-vous pas réticent à l’idée de commettre un meurtre ? Car ce qui différencie le cas précédent c’est que votre action va entraîner la mort d’un innocent. Avec intention de la donner. Même si c’est pour sauver un plus grand nombre d’individus, cela reste condamnable.
Voilà le genre de constante qu’une voiture doit intégrer dans son calcul. Mais ce qu’elle ne peut analyser, c’est le degré de remords qui peut hanter un individu aux prises avec sa conscience. Ni des dimensions aussi irrationnelles telles que l’amour qu’un père peut ressentir pour ses enfants et qui le pousseront à sacrifier les autres plutôt que les siens.

L’automobile autonome devra, comme l’étymologie du terme nous l’apprend (auto nome vient des mots grecs auto (soi-même) et nomos (lois), être autonome c’est donc se fixer à soi-même ses propres règles), fixer des règles au fur et à mesure que l’imprévisible s’imposera à elle, dans le respect du code de la route. Nous n’osons imaginer la complexité de l’algorithme nécessaire !
Il faudra sans doute intégrer dans ses calculs une autre dimension, celle du devoir. Le devoir fixe ce qui est bien dans l’absolu, au-delà et en-deçà de toutes circonstances particulières, pour être certain que la valeur de notre acte ne soit pas uniquement liée à des circonstances particulières – auquel cas l’algorithme devrait prendre en compte toutes ces variables, et même si la machine peut apprendre au fur et à mesure de ses expériences, cela représente une somme infinie de cas à prendre en compte. Nous pouvons d’ores et déjà proposer avec Kant une solution aux constructeurs automobiles : le célèbre philosophe allemand (1724/1804), qui fit souffrir quelques générations de bacheliers, expliquait qu’un critère permettait de distinguer le bien du mal : agir toujours de telle sorte que son action puisse être une loi universelle, c’est-à-dire que nous puissions désirer que chacun ait la même attitude.

Ainsi tuer ne peut pas être une loi universelle, car si nous pouvons vouloir tuer quelqu’un, nous ne pouvons pas souhaiter en revanche être tué par celui-ci. Donc la voiture, pour revenir au dilemme, ne doit pas choisir entre tuer l’enfant et la famille qui se trouvent à son bord ; elle doit plutôt trouver une solution qui pourrait être désirable par tous. Celle par exemple d’éviter l’enfant et le platane. C’est simple comme bonjour tout compte fait…
Passée cette difficulté, cette autonomie pose dès lors une autre question fondamentale : faut-il confier sa vie à une machine ? Faut-il se priver de la liberté de décision ? Notre réponse va peut-être surprendre, mais elle est positive : entre un individu qui peut faire des choix irrationnels, pris par la boisson et les stupéfiants, dominé par sa bêtise d’un Fangio* sur le retour et une machine qui va calculer le meilleur choix possible sans faire intervenir le moindre affect, mon cœur ne balance pas très longtemps. Il est très vraisemblable que le futur verra chuter le nombre d’accidents sur la route, et le seul argument contre cela est la perte du plaisir de conduire que certains n’oublieront pas de dresser comme un étendard pour s’opposer à cette évolution.

Par Christophe

Le paradoxe de condorcet

2017 sera une année riche en événements politiques. Après les élections américaines nous choisirons notre prochain président. Mais est-ce que nous voterons réellement pour celui que nous soutenons, ou contre celui que nous ne voulons pas voir à l’Elysée? La question n’est pas si récente que cela.

Cet automne va être celui des primaires de la droite et du centre, avant la primaire du PS, et après les primaires américaines du printemps qui ont consacré Donald Trump contre toute attente. Celui-ci a déjoué tous les pronostics en réussissant à se faire nominer au nez et à la barbe des cadres du parti. Mais l’été fini, nous pouvons prendre le recul nécessaire et nous demander : était-il vraiment le meilleur candidat pour le Grand Old Party ou Parti républicain ? N’a-t-il pas réalisé un hold-up sur les primaires d’une manière si subtile que personne n’a mis le doigt sur sa stratégie, car il a utilisé un procédé vieux de deux cents ans appelé le paradoxe de Condorcet qui consiste à choisir, dans une élection, le candidat qu’on ne désire pas réellement, pour éviter celui dont on ne veut absolument pas. Après une chute dans les sondages, il se rapproche d’Hillary Clinton mais elle garde toutes ses chances de gagner le 8 novembre prochain car une majorité d’américains ne veut pas du clown new-yorkais comme leader. La question est : dans ce genre d’élections, choisit-on et vote-t-on toujours pour le candidat que l’on soutient réellement, ou au contraire obéit-on à des logiques différentes qui font que le candidat qui émerge est celui dont personne ne veut pour éviter celui qu’on ne veut surtout pas ?

Condorcet est un philosophe et homme politique de la Révolution française. Il est né en 1743 et est mort en 1794, en pleine Terreur. Dès 1785 il publia un traité de mathématiques où il réfléchit sur les conséquences d’un vote majoritaire lorsque plusieurs candidats se présentent à une élection. Il arrive à la conclusion que le vote de la pluralité peut très bien ne pas représenter le désir du peuple à partir du moment où le candidat favori ne remporte pas la majorité des voix dès le premier tour. Je vais essayer de vous expliquer ce théorème.

Imaginez un système de vote – appelé “méthode Condorcet” – dans lequel l’unique vainqueur est celui, s’il existe, qui comparé tour à tour à tous les autres candidats, s’avère à chaque fois être le candidat préféré. C’est-à-dire que chaque candidat est classé en fonction des autres et on le choisit non pas parce qu’il est notre candidat mais parce qu’on le préfère aux autres. Une primaire qui présenterait trois candidats (pour mémoire la primaire du centre et de la droite propose sept prétendants – mais ce serait trop compliqué – alors restons à trois.), les candidats Ju / Le / Sa.

Dans un sondage où on demande à un panel de 60 sympathisants de classer par ordre de préférence les trois favoris, voilà ce qu’ils répondent :

• 23 votants préfèrent : Ju > Le > Sa

• 17 votants préfèrent : Le > Sa > Ju

• 2 votants préfèrent : Le > Ju > Sa

• 10 votants préfèrent : Sa > Ju > Le

• 8 votants préfèrent : Sa > Le > Ju

Dans les comparaisons majoritaires par paires, on obtient :

• 33 préfèrent Ju > Le contre 27 pour Le > Ju. C’est donc Ju qui gagne le duel éventuel au deuxième tour.

• 42 préfèrent Le > Sa contre 18 pour Sa > Le. Le gagne le duel.

• 35 préfèrent Sa > Ju contre 25 pour Ju > Sa. Sa gagne le duel contre Ju.

Ce qui conduit à la contradiction interne Ju > Le > Sa > Ju.

condorcet-essai_sur_l_applicationLe paradoxe de Condorcet va expliquer que dans un vote à deux tours, ce n’est pas toujours le candidat voulu qui gagne. Dans le cas présent, au premier tour Ju gagne, mais s’il est confronté à Sa au second tour, il perd ! Le premier tour est déterminant et les sympathisants doivent donc calculer, en votant, celui qui est le plus à même de gagner dans un deuxième choix. Il y a beaucoup d’exemples historiques mais le plus célèbre est l’élection présidentielle de 1974 : dans l’ordre, au premier tour, François Mitterrand, Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chaban-Delmas avaient obtenu 43,2 %, 32,6 % et 15,1 % des suffrages. Au second tour, c’est Giscard d’Estaing, pourtant arrivé en deuxième position lors du premier tour, qui est élu avec 50,81% des voix. Ce sont les reports de voix de Chaban-Delmas, candidat de droite, qui ont permis cela au détriment du choix effectué au premier tour. La construction de la majorité se fait grâce à des calculs politiques.

Imaginez maintenant que Nicolas Sarkozy gagne la primaire de la droite et se présente au premier tour de l’élection présidentielle face à Marine Le Pen et François Hollande (ce dernier ayant gagné la primaire du parti socialiste car aucun candidat d’envergure ne lui a fait face). Le même scénario que lors de la précédente élection en 2012. Qu’arrivera-t-il ? Il est fort à parier que c’est ce que se disent les deux ex-futurs chef d’État : au deuxième tour, dans un duel face à l’extrême droite, il y aura toujours assez de report de voix pour ne pas perdre, non pour gagner. La véritable élection se joue donc non pas au deuxième tour, pas même au premier tour, mais lors des primaires de chaque parti qui désigne son champion. Le futur président de la République française, celui qui aura les pleins pouvoirs – quasiment – pendant cinq ans, ne sera pas celui qui a été choisi pour son programme, parce qu’il était porteur d’un espoir et d’un projet pour la France, mais à défaut, parce que ses électeurs ont pensé que si ce n’était pas lui, ce serait pire. Nous ne pouvons bien entendu pas croire que ces ténors de la politique ne connaissent pas ce paradoxe et ne jouent pas avec : ils ne cessent de le faire.

Ainsi en 2007, Nicolas Sarkozy a sans doute été très heureux d’être face à Ségolène Royal et non pas Dominique Strauss-Kahn (à l’époque il bénéficiait d’une réputation d’homme moderne et économiste génial… comme quoi tout le monde ne se maintient pas au niveau !) Le problème c’est qu’ainsi ils font fi de la volonté du peuple. La souveraineté du peuple est mise à mal. Je dirais même qu’elle est ignorée. Le système anglais de vote à un tour avec la proportionnelle est à cet égard plus représentatif. Mais Condorcet témoin de la construction de la République sous la Révolution française n’a-t-il pas vu là un des travers les plus dangereux de ce système représentatif ? Est-ce qu’une démocratie représentative, où les citoyens élisent leur chef, est encore une démocratie ? Ou n’est-ce qu’une tromperie ?

Cette question ne doit pas être retournée par les adversaires de la démocratie et de l’État de droit, ceux qui pensent qu’il s’agit d’un système faible, et qu’une dictature vaut mieux car elle offre au dirigeant de véritables pouvoirs. Notre propos n’est pas celui-là. Néanmoins il pose la question de la forme que doivent prendre les rendez-vous électoraux pour ne plus permettre à une élite, qui cultive le jeu des appareils, de confisquer les choix possibles et faire que le peuple soit de plus en plus frustré par les résultats. Là les adversaires de la république se frotteront les mains. Rappelons nous, Tocqueville dans De la démocratie en Amérique (1840) disait que notre système politique pouvait se transformer en une nouvelle forme de despotisme. Soyons vigilants et tâchons que cette élection présidentielle ne le devienne pas.

Par Christophe

les perles philos du bac

Comment-est-il possible que des lycéens se fourvoient à ce point ? Comment-est-il possible d’oublier si vite les douleurs de notre passé ?
Tentons de comprendre nos «histoires» et d’y apporter un éclairage philosophique avec Nietzsche.

Quelques perles trouvées dans des copies de philo ces dernières années.
Sur le sujet
« Que gagne-t-on à échanger », la fin de la copie : « Effectivement on peut être trompé par un contrat. Les juifs par exemple ont été trompé par Hitler. Il leur a promis du travail s’ils acceptaient de venir dans un camp. A l’entrée du camp étaient marqué “le travail rend libre”. Mais quand ils sont arrivés les juifs n’ont pas eu de travail. Ils n’y ont vu que du feu ! »

Sur le sujet « La conscience de l’individu n’est-elle que le reflet de la société à laquelle il appartient ? » : « Et c’est ce qui s’est passé lors de l’élection d’Hitler en chancelier en 1933. L’Allemagne est sur le déclin et les gens perdent confiance et foi dans cette société, personne n’arrive à faire remonter la pente à l’Allemagne. Hitler utilise alors un discours pertinent qui redonne envie au peuple de se battre et c’est comme cela qu’il a remodelé une conscience positive dans la tête des gens. Ils utilisa tout de même des méthodes pas légales comme la propagande mais il reforma une Allemagne forte (mis à part des actes de nazisme dans cette copie). »

Sur le sujet « La culture nous rend-elle meilleurs ? » : « Cela est tangent. Elle peut très bien nous rendre meilleurs que très mauvais au niveau des émotions. Hitler est le parfait exemple. Grâce à sa culture et la connaissance, il a réussi à obtenir le Prix Nobel de la Paix. Et quelques années plus tard il est devenu le pilier du Troisième Reich [….] ».

Inutile de préciser que tous ces extraits sont strictement authentiques, provenant de candidats et de sections très différentes les unes des autres. Cela peut laisser songeurs… si nous voulons rester dans l’euphémisme. Nous assistons tout doucement à une amnésie sur ce qu’il s’est passé il y a à peine 80 ans et il est fort à parier que dans quelques années un leader de la droite identitaire n’hésitera plus à se revendiquer de l’héritage de Hitler sans que cela ne choque plus personne. Mais que s’est-il donc passé pour que nous en soyons arrivés là ? Tous ces élèves ont eu pourtant des cours d’histoire précis et clairs. Mais cela ne suffit plus. La mémoire collective joue son rôle et efface les stigmates du passé alors que la dépouille d’Elie Wiesel est à peine inhumée.

Nietzsche avait déjà abordé cette question il y a 145 ans, à travers son livre Seconde Considération Intempestive. Selon lui l’histoire est un poison. Un poison qui nous rend malade. Heureux est le mouton qui oublie chaque matin l’herbe dont il s’est repu la veille. Il oublie et ne vit que l’instant. L’homme au contraire plie sous le poids des souvenirs et cela nuit à ses capacités de créations et d’actions. Trop de mémoire inhibe les facultés plastiques de l’humanité, c’est-à-dire le désir de créer de nouvelles formes de sociétés. « Le plus petit comme le plus grand des bonheurs sont toujours créés par une chose : le pouvoir d’oublier »* Cette première lecture du philosophe allemand semble donc donner raison à nos élèves : jetons aux orties ces vieilles histoires rabâchées depuis près d’un siècle et ouvrons-nous à la créativité d’un monde nouveau.

Sauf que l’affaire est un tout petit peu plus complexe…. Si l’histoire, pour Nietzsche est un poison, comme n’importe quelle autre molécule active, à faible dose, avec une posologie mesurée elle peut servir de médicament, telle la morphine qui calme nos douleurs. L’histoire peut nous soigner, nous sauver d’un certain nombre de pathologies. Il suffit de savoir ce que l’humanité veut faire de ses souvenirs. Nietzsche va élaborer une sorte de pharmacopée basée sur la mémoire et l’usage qu’elle fait de l’histoire. Tout comme il peut exister des traitements pour chaque symptôme, il existe trois histoires, une monumentale, une autre antiquaire et la troisième critique, qui vont répondre à des formes d’angoisse dans la conscience collective. L’histoire monumentale est celle qui donne du baume au cœur, qui fait l’éloge de certaines parties du passé pour donner du courage au peuple qui doit affronter le présent. Cette histoire sélectionne donc des images et les élève au rang de modèle. Tel fut le rôle de Jeanne d’Arc, de la Révolution Française, du général de Gaulle, et peut-être demain de la figure de Michel Rocard. Cette histoire sert à guérir de la peur et de la dépression, pour redonner la force de se lancer dans la bataille ! « L’homme conclut que le sublime qui a été autrefois a certainement été possible autrefois et sera par conséquent encore possible un jour » écrit Nietzsche. L’histoire comme cure de vitamine !

L’histoire antiquaire, elle, ne fait aucun tri. Elle garde tout, collectionne tout, y compris le plus insignifiant objet du quotidien, à condition qu’on ait pu s’assurer de son authenticité. « Le fait que quelque chose est devenu vieux engendre maintenant le désir de le savoir immortel » explique Nietzsche. C’est l’histoire des musées et des reconstitutions. C’est celle qui nous pousse à passer des heures à lire les lettres des Poilus à Verdun et à visiter la (fausse) grotte Chauvet en Ardèche. Cette histoire sert à maintenir nos racines, car nous avons besoin de savoir qui nous sommes, d’où nous venons, pour calmer nos angoisses. Une angoisse qui par définition n’a pas d’objet précis, contrairement aux peurs, mais qui peut nous paralyser. L’histoire comme anxiolytique.

L’histoire critique, quant à elle, se construit contre le passé, contre l’héritage de son peuple, contre les erreurs et les crimes du passé. C’est cette histoire qui pousse l’Allemagne à ne pas oublier le nazisme, pour montrer que cette nation moderne a conscience à la fois du poids du passé et de la culpabilité qui en découle, mais est capable de se tourner vers l’avenir en accueillant des populations de réfugiés désespérés. C’est aussi l’histoire de la France qui commémora les 170 ans de l’abolition de l’esclavage dans ses colonies en 2018 et qui affronte le rôle qu’a joué l’État dans la collaboration durant la Seconde Guerre mondiale. Cette histoire est nécessaire pour trancher, couper avec le passé et construire une identité pour une nation meilleure. L’histoire comme thérapie de groupe !

Quelle est la meilleure histoire ?
Nous ne pouvons pas le dire. Mais remarquons qu’il n’existe pas d’histoire totale. Chaque histoire n’est que découpage, partie, morceau choisi en vue de répondre à un problème de conscience, pour soulager des douleurs inhérentes au présent. L’histoire totale, narrative, qui aurait l’ambition juste de décrire les faits réels, tels qu’ils se seraient passés, en un mot la vérité sur le passé, n’existe pas. L’histoire n’est jamais qu’une interprétation dont les motivations précèdent les choix. L’érudition historique n’intéresse qu’un tout petit cercle. La majorité de la population ne retire de l’histoire que ce qui peut la soulager dans sa tentative d’agir et de préparer l’avenir. L’histoire est tordue, malaxée, mélangée, arrangée, parfois réécrite pour produire des mythes.

Et nos élèves ?
A quelle catégorie appartiennent-ils ? Comment peut-on justifier qu’ils oublient à ce point l’une des figures les plus importantes du siècle dernier et qu’ils travestissent totalement ce qu’il a fait ? Est-ce une forme d’amnésie, ou est-ce le retour d’idées nationalistes et identitaires qui feront l’éloge du national-socialisme transformant le Führer en mythe transcendant leurs angoisses ? Deux réponses possibles : soit effectivement ils préfigurent ce mode de pensée et cela fait froid dans le dos ; soit ils témoignent de la maladresse d’une pensée qui se prend les pieds dans le tapis des concepts historiques. Mais quoi qu’il en soit il faut prendre au sérieux cette maladie qui apparaît et faire de l’histoire une nécessité pour un peuple : ne jamais oublier la tragédie du passé.

Par Christophe Gallique

La vérité, un devoir à tout prix ?

Délation, signalement et dénonciation

La délation fut un crime odieux pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais aujourd’hui on nous pousse à dénoncer les criminels pour que la justice se fasse. La différence est-elle si facile à faire ?

L’affaire n’est pas simple, n’est pas claire. Comment faire la distinction entre un signalement à la police et une dénonciation ? Et quelle est la différence avec la délation pratiquée par certains français au cours de la Seconde Guerre mondiale ? Est-ce à mettre sur le même plan que le signalement demandé – à juste titre – lorsque quelqu’un que vous connaissez a un comportement déplacé et dangereux ? Faut-il dénoncer ? Grave question qui revient à pas de charge dans notre société. Mais qui n’est pas une question neuve. Le pédophile, le terroriste, le fraudeur fiscal, le tortionnaire d’enfants et le harceleur sexuel (espérons que ce ne soit pas la même personne qui soit coupable de tous ces crimes et délits.) ont du souci à se faire, car l’exigence de la société est désormais de demander à chaque citoyen une tolérance zéro et une attention de tous les instants. Une exigence de transparence et de justice qui trouve naturellement sa justification dans le fait que les moyens de communication (anonymes) n’ont jamais été aussi nombreux. Une exigence morale (recherche du Bien et d’une dignité) qui va déterminer notre organisation politique (recherche d’une vie meilleure).
Penchons-nous sur un exemple, un cas de casuistique.
La casuistique, c’est l’étude de cas précis, difficile à trancher, que les jésuites inventaient pour résoudre les dilemmes moraux. Celui qui nous intéresse est vieux de plus de deux cents ans et oppose deux grands noms de la philosophie des Lumières, le célébrissime Emmanuel Kant et le français Benjamin Constant (car la philosophie est en réalité un jeu entre deux auteurs qui courent après les concepts, et à la fin ce sont les allemands qui gagnent….). Voilà le cas proposé : vous êtes chez vous, tranquillement assis dans votre salon, lorsqu’une personne rentre apeurée et se réfugie dans votre chambre ; vous n’avez pas le temps de réagir qu’une seconde personne arrive devant votre porte, armée d’un bâton et l’air agressif et vous demande si quelqu’un s’est réfugié chez vous. Que devez-vous faire ? La dénoncer, ou mentir par humanité pour la protéger ?

Vous ne savez rien.
Vous ne savez pas qui est la personne cachée dans votre chambre. Vous ne savez pas si c’est une victime, ou si c’est un monstrueux bourreau d’enfants. Vous ne savez pas si l’agresseur est un militant nazi à la recherche d’un juif, un membre des forces de l’ordre ou un père en quête de vengeance. Votre attitude néanmoins déterminera le destin de l’individu qui sera ou non livré à sa colère. Dénonciation ou signalement ? La question ne se pose pas tout à fait sous cet angle-là, car ce n’est pas de votre propre chef que vous le livrez. Mais le problème de savoir s’il faut ou non protéger et mentir pour cela est exactement l’axe de la problématique. Benjamin Constant, dans Des réactions politiques (1797) tranche assez vite en écrivant ceci : «  Dire la vérité est un devoir. Qu’est-ce qu’un devoir ? L’idée de devoir est inséparable de celle de droits : un devoir est ce qui, dans un être, correspond aux droits d’un autre. […] Dire la vérité n’est donc un devoir qu’envers ceux qui ont le droit à la vérité. Or nul homme n’a le droit à la vérité qui nuit à autrui. ». L’affaire est entendue : il faut mentir pour protéger la victime, car nulle violence n’est admissible. A l’inverse un coupable n’a pas à être caché, car il doit répondre de ses actes devant la justice. Nous sommes tous d’accord… Sauf que cela implique de savoir qui est victime et qui est coupable, qui a le droit à la vérité et qui ne l’a pas. Vous devez juger en votre âme et conscience et ne pas vous tromper. Juger, c’est subsumer un cas particulier sous une loi générale, c’est-à-dire reconnaître lorsque ce cas particulier appartient à la loi générale correspondante. Par exemple un méchant “prédateur sexuel” est un criminel. Facile à admettre. Sauf que dans le cas présenté, ce n’est pas si clair. Vous ne savez pas qui est qui. Vous devez endosser une responsabilité écrasante en déterminant qui a le droit d’être protégé et qui a le droit à la véracité. Néanmoins la réponse de Constant nous permet de distinguer délation et signalement : vous êtes dans votre bon droit lorsque vous estimez que celui qui se cache a commis un acte grave.
Kant répondit dans un petit article paru lui aussi en 1797, donnant à la question une dimension européenne (le vieux philosophe allemand emmuré dans son rigorisme moral, face au jeune philosophe français humaniste, généreux et engagé). Sa réponse tient en deux arguments nets. Tout d’abord il ne faut jamais mentir, quelles que soient les circonstances, car autoriser un mensonge ouvre la porte à la justification de tous les mensonges imaginables : on trouvera toujours de bonnes raisons de mentir : je ne l’ai pas dénoncé car je ne savais pas que c’était grave…, je t’ai menti car c’était pour te protéger toi-même, etc. Et aucun tribunal ne peut vous reprocher, juridiquement, de dire la vérité, alors que le mensonge peut être puni par la loi. Le second argument est que si vous mentez, même avec les meilleures intentions du monde, vous trahissez la confiance de l’humanité toute entière et celle de la victime en particulier : lorsqu’elle est venue se réfugier chez vous, elle a vu dans votre regard que vous étiez une personne rationnelle, et de ce fait elle en a déduit que vous alliez dire la vérité. Imaginez qu’elle profite de votre altercation avec l’agresseur pour s’enfuir par la fenêtre ; votre mensonge fera qu’elle sera retrouvée et peut-être tuée par son tortionnaire qui aura fait le tour de la maison. Et ce sera de votre faute, car si vous aviez dit la vérité, ce dernier aurait perdu du temps à fouiller votre intérieur.
A l’inverse, en disant la vérité vous n’êtes pas responsable de meurtre commis chez vous, malgré vous. Dites donc toujours la vérité, et dénoncez ceux qui se cachent quelles que soient les circonstances.
Ce rigorisme moral, qui fait un peu peur tout de même, doit être complété par un dernier élément : dire la vérité n’empêche pas de protéger. Vous pouvez répondre à l’agresseur “oui, la personne est là” et ensuite faire barrage de votre corps pour protéger la victime. Certes vous risquez ainsi de prendre un mauvais coup, peut-être de mourir. Et alors ? La morale, expliquait Kant, n’est pas là pour nous rendre heureux, mais nous rendre digne du bonheur. Il vaut mieux être mort digne que vivant honteux….
Je vous laisse choisir votre camp, puis revenons à des considérations plus réalistes : notre société actuelle exige de plus en plus de transparence et nous considérons que tout citoyen qui a eu vent d’un crime ou d’un délit doit le dénoncer. Ce sont par exemple le scandale des Panama Papers ou Wikileaks, ou les affaires de pédophilie au sein de l’Église. Bien entendu nous y voyons une forme de progrès contre ceux qui, à l’instar de Benjamin Constant, pensaient que tout le monde n’avait pas le droit à la vérité. Néanmoins attention ! C’est aussi donner le pouvoir de délation à tous, même lorsque parfois nous ne sommes pas qualifiés pour juger. En ces temps où la puissance médiatique détruit votre réputation en moins de temps qu’il ne faut pour en prendre conscience, cette exigence de vérité prônée par Kant le prussien pourrait bel et bien provoquer des drames irrémédiables.
Par Christophe Gallique

Mai 2016 : sous les étoiles, la marche

Nuit debout à Lodève
Allons-nous assister à un mois de mai explosif partout en France ? C’est possible lorsqu’on voit la mobilisation des lycéens et des syndicats, mais aussi l’émergence de lieux de rencontre politique tel que Nuit debout. Mais à quoi cela correspond-il vraiment

Ça y est le mouvement importé de Paris s’installe dans nos villes, notamment à Lodève1 : une centaine de personnes a décidé de se retrouver sur la place de la République tous les mardis et vendredis pour discuter des problèmes de la société, de la loi sur le travail, etc… Nous retrouvons le même phénomène à Béziers, place du 14-juillet, et à Montpellier. C’est la renaissance de la politique au sens noble du terme, c’est-à-dire la prise en main par le peuple et pour le peuple des questions posées sur l’égalité entre les individus et tous les problèmes de la société. Soyons optimistes : grâce à l’héritage des Lumières qui prônent le discours rationnel, l’héritage des Indignés italiens et d’Occupy Wall Street américain, en 2017 va émerger une force politique nouvelle et représentative de ces citoyens, tels que sont Podemos en Espagne et Bernie Sanders aux USA. C’est le retour bienheureux du débat politique face à l’hégémonie de la pensée unique. Néanmoins il faut tempérer cet optimisme et reconnaître que Podemos élu, c’est davantage une force de blocage pour éviter certaines coalitions de se constituer, sans pouvoir réellement participer au changement de la société ; et Bernie Sanders a perdu le 19 avril 2016 ses dernières chances d’être le candidat des démocrates en novembre prochain. D’autre part si nous sommes honnêtes, nous devons dire que ces moments de rencontre ne donnent pas lieu à des débats contradictoires. Seuls ceux qui a priori sont contre la loi Travail et pour une autre alternative à gauche de la majorité, se retrouvent face au Musée Fleury pour discuter et construire un discours alternatif à la chanson récurrente sur la mondialisation. Nous avions assisté au même phénomène en 2013 lors du mouvement de la Manif pour tous : les veilleurs se rassemblaient dans les grandes villes avec l’ambition d’être présents jusqu’à l’élection de 2017. Ils étaient constitués pour l’essentiel de catholiques opposés à la loi du mariage pour tous.

Pourquoi cette nécessité d’organiser des rassemblements publics qui ont pour but de faire pression sur le gouvernement en leur donnant l’aspect de débats où tout le monde est d’accord ? N’est-ce que pure mascarade pour exister dans les médias, ou est-ce que cela correspond à une nouvelle nécessité de la démocratie qui voit ses citoyens agir en débattant des problèmes de société.
Élargissons notre enquête à Paris qui organise également des Nuit debout place de la République (si, si, Paris imite Lodève 😉 !)  : la foule a accueilli en icône rock l’économiste grec Yanis Varoufakis mais ce dernier fit un discours creux comme le gruyère du type “le monde entier vous soutient” ; à l’inverse l’académicien Alain Finkielkraut n’eut pas le temps de s’approcher qu’il dut rebrousser chemin sous les invectives. Preuve que Nuit debout est un lieu de rencontre politique aux limites idéologiques assez claires. Donc, pourquoi existe-t-il ?
Le philosophe italien marxiste Antonio Gramsci (1891/1937) théorisa le concept d’hégémonie intellectuelle qui correspond assez bien à cette problématique : selon lui la société fonctionne en lutte des classes, notamment la classe ouvrière opprimée et la classe bourgeoise, dominante. Les outils de cette domination sont politiques puisque l’État n’est que l’extension de la domination économique bourgeoise, mais aussi culturelle : les intellectuels jouent un rôle de justification de la domination et des inégalités. Gramsci nomme hégémonie le processus qui permet de justifier ces inégalités avec l’accord et même le soutien de ceux qui sont dominés, c’est-à-dire les plus pauvres et exploités par le système économique. Cette domination intellectuelle s’est construite lentement grâce au bloc historique qui est l’histoire du pouvoir par les intellectuels sur le peuple par intermédiation. Toute l’histoire de la philosophie serait donc une vaste justification des inégalités sociales et économiques. Gramsci prit l’exemple qu’il connaissait le mieux : l’Italie méridionale où les paysans amorphes et inorganisés étaient dominés par, d’une part les petits bourgeois avec des petits intellectuels, et d’autre part des grands propriétaires fonciers qui donnaient à la société les grands intellectuels et universitaires. Cette double domination n’était donc pas que politique et économique, elle était également sur le plan des idées, idées qui justifiaient les inégalités entre les classes. Face à ce discours dominant et oppresseur, le prolétariat doit donc, s’il veut accéder au pouvoir et légitimer sa démarche politique, se doter d’intellectuels qui défendront sa cause. Gramsci écrivait dans Carnets de Prison (publié en 1975) que L’État « n’est que la tranchée avancée de la bourgeoisie, derrière laquelle se trouve un système de casemates (appareils d’État de contrôle, culture, information, école, formes de la tradition) qui excluent la possibilité d’une stratégie d’assaut, puisqu’elles doivent être conquises une à la fois. C’est pourquoi une guerre de position est nécessaire, c’est-à-dire une stratégie dirigée à la conquête des différents et successifs niveaux de la société civile. ». Cette longue citation, une des plus connues, montre que la révolution doit passer par les bastions idéologiques de la domination organisés par l’État, et même si le terme de guerre de position dénote la dimension violente de cette révolution, cette violence doit uniquement être celle d’une émulation des idées. La conquête passe alors par l’émergence d’intellectuels qui justifieront l’existence d’une alternative. Il faut parler, argumenter, définir des concepts et s’attaquer aux différentes citadelles de la domination que sont l’école, le journalisme et la culture. La société civile doit évoluer en forgeant de nouvelles idées et en les rendant légitimes à travers des discours ; l’effort est réel en ce qui concerne l’écologie avec le succès de Demain, le documentaire qui analyse les solutions politiques et sociales pour produire et consommer autrement ce dont l’humanité a besoin. Hélas, encore aujourd’hui la pauvreté et l’exploitation des hommes sont trop souvent justifiées par les nécessités économiques, et il n’y a pas de grands intellectuels – tel que le fut Rousseau au Siècle des Lumières2, pour en montrer l’indécence.
Comment trouver cet intellectuel si la révolution politique ne doit pas se faire par les armes ? Si seules les idées doivent combattre ? S’il faut éviter la guerre et la dictature violente telles que l’humanité les a connues à travers le totalitarisme stalinien ? Gramsci voyait dans le Parti Communiste l’organe collectif qui permettrait de produire ce discours intellectuel et politique. En cela son travail est daté. Aujourd’hui le PCF n’est plus que l’ombre de lui-même et ne peut incarner l’espoir d’une large partie de la population. Nuit debout est plutôt un mouvement libertaire, presque anarchiste et/ou individualiste, car les citoyens qui se sentent opprimés et dépossédés du pouvoir politique sont beaucoup plus éduqués qu’au début du 20e siècle. Ils sont donc capables de tenir des discours cohérents dans leur contestation. Mais la démarche est la même, c’est-à-dire développer les outils intellectuels qui permettront de transformer d’abord la culture, la philosophie, les idées, puis après conquérir le pouvoir politique. Il ne s’agit pas du Grand Soir, mais d’une lente mutation de la société civile. Permettez-moi, néanmoins, une réserve : l’hypothèse que les prochaines grandes conquêtes intellectuelles partent de Lodève est encore un peu utopique….

Par Christophe

Cynique : vivre comme un chien

Diogène : un philososphe loufoque ?

Qui a dit que la philosophie était assommante ? Qui a dit que les philosophes ne font que vivre dans leur tour d’ivoire ? La vie du grec Diogène le cynique est la démonstration du contraire. Tous les faits utilisés dans cet article proviennent d’un seul livre : Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres de Diogène Laërce (3e siècle ap. JC).

Diogène naquit au 4e siècle avant Jésus-Christ à Sinope, ville actuellement turque au bord de la Mer Noire ; mais à l’époque elle était grecque. Diogène était le fils d’un banquier, et jeune adulte il dut s’enfuir car accusé d’être un faux-monnayeur. Arrivé à Athènes, il rencontra le philosophe cynique Antisthène et sa vie changea. Cynique en grec veut dire “vivre comme un chien”, et cette philosophie consiste à abandonner toutes les vanités et les richesses humaines pour se consacrer à l’essentiel, c’est-à-dire s’interroger sur le sens de la vie en refusant toutes les facilités qu’on peut obtenir dans une société riche. La philosophie cynique est une philosophie sévère, agressive et lucide sur l’absurdité de l’existence humaine.

Diogène abandonna donc l’art de la fausse-monnaie et décida de son nouveau mode de vie : voyant une souris courir sans se soucier du dénuement, car sans désir de vivre une vie pleine de plaisirs, Diogène décida que c’était là la solution pour ne jamais être malheureux. Il abandonna tout, s’acheta un manteau pour dormir la nuit enveloppé dedans, et une besace pour y mettre sa nourriture. Puis il trouva un tonneau pour y vivre au milieu de la cité et il décida de se promener en pleine journée avec une lanterne pour prévenir ses contemporains qu’il était le seul homme réellement éveillé. Est-ce une blague ? Absolument pas. Pour s’endurcir, l’été il se roulait dans le sable brûlant et l’hiver il embrassait les statues couvertes de neige. Il décida de tout faire en public, les repas et l’amour. Il se masturbait même au milieu de la rue en disant « Plût au ciel qu’il suffit également de se frotter le ventre pour apaiser sa faim ». Qui peut se targuer d’être allé si loin dans l’application de ses principes philosophiques ? Pas grand monde. A un jeune homme qui voulait devenir son disciple, Diogène lui demanda de le suivre dans les rues d’Athènes en traînant un hareng. L’apprenti-philosophe ne supporta pas l’humiliation et jeta le hareng. Diogène le renvoya immédiatement en disant : « Un hareng a rompu notre amitié. » Un autre l’invita chez lui. Mais en lui demandant de ne pas cracher car on venait de laver le sol. Diogène immédiatement lui cracha au visage en s’exclamant : « C’est le seul endroit sale où je peux le faire ! » Pas facile le bonhomme… Est-ce que les grecs admiraient réellement un tel fou ? Oui. Lorsqu’un jeune homme détruisit son tonneau, ils le fessèrent et remplacèrent immédiatement son tonneau. Ce qui est bizarre car, lors d’un repas, alors que les convives lui jetèrent des os comme à un chien, il s’approcha d’eux pour leur pisser dessus. L’enseignement de la philosophie passait par d’autres méthodes à cette époque…

Plus surprenant encore : le conquérant le plus puissant de l’époque, le macédonien Alexandre le Grand, lorsqu’il fut vainqueur des armées grecques demanda à rencontrer Diogène. Ce fut au Cranéion (une colline de la ville de Corinthe), à l’heure où le soleil était au plus haut dans le ciel. Alexandre voulut amadouer le philosophe un peu rugueux en lui disant « Demande moi ce que tu veux, tu l’auras. » Diogène lui répondit : « Ôte-toi de mon soleil ! » Le courage d’une telle réponse est à souligner, car le jeune Alexandre (il avait environ vingt ans) était très impulsif : peu de temps auparavant il avait rasé la ville de Thèbes qui avait osé lui résister. Mais Diogène n’avait cure de telle démonstration de puissance. Il disait « Je suis Diogène le chien, parce que je caresse ceux qui me donnent, j’aboie contre ceux qui ne me donnent pas et je mords ceux qui sont méchants. »

Cela n’empêcha pas Alexandre d’écouter ses leçons de philosophie ! Quelle était cette philosophie qui faisait l’admiration de ses contemporains ? En quelques mots c’est une réflexion sur le sens de l’existence humaine. Lorsque Diogène voyait les pilotes (de bateaux), les médecins et les philosophes, il admirait l’intelligence humaine ; mais s’il écoutait les interprètes des songes, les devins, les courtisans et « les gens infatués de gloire et de richesse », il exprimait ouvertement son mépris et son dégoût. Ainsi le célèbre Platon qui l’appelait « le Socrate devenu fou » eut le plaisir de se voir remettre en place par Diogène : un jour qu’il voyait le philosophe pauvre laver de la salade, le maître de l’Académie lui dit : « Si tu avais été aimable avec Denys (tyran de Syracuse en Sicile) tu ne laverais pas de la salade. » Sur quoi Diogène lui répondit sur le même ton : «  Et toi, si tu avais lavé ta salade, tu n’aurais pas été l’esclave de Denys. » A bon entendeur salut !

Diogène considérait donc le comportement humain comme totalement irrationnel.

D’où la raison de vivre en retrait de la société tout en provoquant ses contemporains pour les forcer à réfléchir sur leur condition. Il remarquait par exemple avec étonnement que les choses les plus précieuses se vendaient le moins cher et inversement. Ainsi on pouvait acheter trois mille drachmes (la monnaie de l’époque) des pierres inutiles alors que pour deux sous on avait de la farine. Cette critique, qui semble enfoncer des portes ouvertes, prend toute sa dimension par l’attitude de Diogène : parce qu’il condamne la vanité de ses contemporains, il décide de mettre en accord sa vie avec ses principes. Il était faux-monnayeur dans sa jeunesse, mais il abandonna tout pour vivre dans la pauvreté. Il se moqua de la gloire et de la noblesse, simple voile de la perversité, donc il refusa tous les honneurs que lui proposaient les puissants de son époque. Quel est le bilan de cette philosophie aujourd’hui ? D’abord une remarque : elle ouvre toute une tradition de philosophes, plutôt à tendance mystique, qui considèrent que l’existence humaine est futile et que nous aurions besoin de davantage de spiritualité. Les moines bouddhistes qui colonisent nos médias à l’heure actuelle, et qui prêchent la doctrine du petit véhicule en font partie. Ensuite il y a un paradoxe : cynique veut dire « vivre comme un chien ». Aujourd’hui le cynique est celui qui n’a que faire des valeurs morales, les transgressant pour son propre intérêt. Drôle de destin pour un nom de philosophie qui au départ voulait combattre ces rastignacs.

Petite conclusion : comment Diogène est-il mort ? Il y a plusieurs versions : l’une dit qu’il voulut arracher à un chien un morceau de poulpe. Il fut mordu au pied et mourut des suites de sa blessure. Une autre version dit qu’il a retenu volontairement sa respiration. Ses amis l’ont trouvé mort enveloppé dans son manteau au petit matin. Il fut enterré à la porte de la ville et au-dessus de sa tombe fut érigé d’abord une colonne avec un chien, puis une statue de bronze avec cette inscription :
Le temps ronge le bronze, mais
Ta gloire, Diogène, sera éternelle,
Car seul tu as montré aux hommes à se suffire à eux-mêmes,
Et tu as indiqué le plus court chemin du bonheur.

Par Christophe Gallique

Vie et mort de l’employé…

Pourquoi ne pas d’abord considérer l’humain avant ?

La crise économique qui touche la France est expliquée par de multiples théories économiques. Mais rares sont celles qui cherchent à souligner la dimension humaine de situations parfois dramatiques. Pourtant cela devrait rester au cœur de ces explications. Voilà, hélas, un nouvel exemple de ce désintérêt :

Le premier week-end de février a vu la mort du supermarché du Bosc, et comme pour fêter cet événement une braderie gigantesque fut organisée qui attira une foule considérable. L’épisode tourna au tragi-comique car les gendarmes durent intervenir pour ramener au calme des consommateurs devenus fous. Le malheur des uns fait le bonheur des autres, car sans doute un certain nombre d’articles achetés s’est retrouvé dès le lendemain sur les étals des puces aux environs et la quarantaine d’employés désormais licenciés vécurent ce moment cauchemardesque et surréaliste dans la plus profonde tristesse. Une personne fit remarquer aux journalistes que si seulement 2% des clients présents ce jour-là avaient été des clients fidèles, le magasin aurait pu être rentable.

Faut-il l’accepter et considérer que la vie économique est faite de destructions créatrices pour reprendre la formule de Schumpeter ? Cet économiste autrichien mort en 1950 a théorisé un mouvement propre aux économies capitalistes basé sur la complexité des liens entre monopole, concurrence, innovation et investissement dans l’innovation : Une entreprise qui innove et qui investit dans un nouvel outil économique voit nécessairement son travail devenir moins performant au fil du temps et sera concurrencée par de nouvelles formes d’innovation. Du coup un cycle se terminera par la disparition de l’entreprise, mais ouvrira du même coup la porte à de nouvelles innovations, c’est-à-dire que toute activité économique qui est détruite permettra à de nouvelles de se développer. Ainsi le supermarché du Bosc a investi sur un site et a ouvert une possibilité qui s’est vue détruite par des circonstances économiques défavorables. Mais cela débouchera vers de nouvelles offres – notamment par une nouvelle enseigne qui profitera des installations déjà existantes, mais qui sera capable d’offrir un nouveau service plus adapté à la clientèle. Ce processus montre qu’il y a progrès même au cours des crises économiques. Nous pourrions même dire que la crise est alors un processus nécessaire et bienfaisant, car il permet le progrès !
Sommes-nous au Bosc dans cette situation ?
Le supermarché était-il une innovation qui a permis un vrai progrès ? Cela se discute car la théorie de Schumpeter s’applique surtout à ce qu’on appelle la macro-économie, c’est-à-dire les grandes évolutions qui traversent la société et qui modifient la réalité économique de la France, tel que le développement des outils numériques depuis vingt ans. Le problème du Bosc relève plutôt de la micro-économie, terme qui vise l’organisation locale des acteurs économiques, et cela revient à considérer que l’équilibre entre l’offre et la demande détermine seul les magasins viables dans le secteur. L’homo œconomicus a sa propre logique et calcule son intérêt. La fidélité est depuis longtemps exclue du champ du commerce, pour laisser la place aux fluctuations des bonnes affaires. La Main Invisible, décrite par Adam Smith dès le dix-huitième siècle et qui organise l’offre et la demande dans le commerce, exclut tout sentiment de solidarité et de miséricorde dans ses calculs. Ainsi un bon économiste expliquera les raisons de cette faillite – mauvais emplacement, magasin trop grand ou trop proche des autres grandes surfaces, suite d’événements malencontreux tel que la fermeture prolongée de l’A75. L’économiste expliquera aussi que ce n’est pas le rôle d’un consommateur de soutenir l’aménagement du territoire en allant faire ses courses dans un magasin en difficulté. La solidarité est une valeur de la République Française que l’on met en exergue dans les cours de morale, mais elle ne rentre pas dans les comptes financiers.

Ces explications théoriques sont très éclairantes mais elles font fi des personnes qui ont travaillé dans cet endroit, qui s’y sont investis et qui voient cette fermeture comme un déchirement, un échec. Elles ont un rapport affectif et non uniquement rationnel avec leur outil de travail. L’économie ne tient pas assez compte de cette dimension humaine ; elle la réduit à une variable indiquée par ce terme froid – le coût social. C’est un constat indéniable. Nous pouvons opposer à ce raisonnement que la société a néanmoins besoin de cette dimension humaine pour être en bonne santé, et non simplement du calcul de taux de richesse (le fameux P.I.B. nourri par la croissance devenue mythique en France). Axel Honneth, philosophe allemand né en 1949, a critiqué cette vision purement comptable de l’économie. Il appartient à ce qu’on appelle l’école de Francfort, célèbre dans le domaine de la philosophie pour sa critique de la société dès l’après-guerre. Cette école de philosophie a forgé les outils pour penser l’essor du capitalisme dans le monde, non pas en désirant le détruire nécessairement, mais en réfléchissant sur toutes les circonstances liées au fait de considérer le monde comme un immense marché et les humains comme de potentiels clients. Axel Honneth est le représentant le plus prestigieux de cette école aujourd’hui, grâce à sa théorie de la reconnaissance (expliquée dans un ouvrage du même nom en 1992). Selon lui le problème principal dans nos économies modernes n’est pas la rentabilité mais la justice sociale. Cette dernière ne peut se réaliser que si on dépasse la simple question des inégalités sociales pour toucher les questions de la dignité, du respect de tout un chacun. Le rapport moral que les individus entretiennent avec leur outil de travail joue un rôle essentiel dans la manière dont ces mêmes individus vivent les mutations inévitables dans leurs activités : ils ont besoin d’être reconnus par la société dans leur dignité de travailleurs. Cela veut dire que dans une société, l’identité individuelle passe par l’intériorisation des schémas de la représentation, car chaque individu se perçoit comme un membre particulier et à part entière de la société : il a intériorisé les valeurs de prestige social et il a besoin d’être reconnu dans son rôle joué pour le développement de cette société.

Dit autrement nous ne travaillons pas uniquement pour créer des richesses et gagner notre vie, nous travaillons également pour accéder à une dignité qui passe par la reconnaissance de notre activité. Cette reconnaissance est portée par nos employeurs, mais aussi par nos voisins et nos concitoyens. Si nous devions définir ce qu’est la justice sociale, nous ne devons pas parler uniquement des différences de salaire. Personne ne souhaite que chacun ait le même salaire à la fin du mois. Il suffit que la rémunération permette l’épanouissement personnel en offrant à chacun une dignité sociale et c’est à ce niveau que nous devrions rechercher la véritable équité. A l’inverse l’humiliation sociale est la pire des punitions que l’on peut infliger à un individu, une réelle injustice. Cette humiliation sera de ne pas considérer les efforts que chacun fait pour avoir sa place dans la société, par exemple en le considérant comme un simple rouage qui peut disparaître sans que cela nous touche. Axel Honneth explique, sans niaiserie aucune, que « La justice sociale passe par les trois principes fondamentaux que sont l’amour, l’égalité juridique et la contribution reconnue au développement de la société. » Que représenta donc le jour funeste de la fermeture pour les employés du supermarché du Bosc ? La fermeture et la faillite de leur magasin ? La perspective du chômage ? Ou l’indifférence de ces individus qui, comme des requins, sont venus vider les rayons samedi matin ? Sans doute les trois. Mais le manque de pudeur de ces clients qui se sont presque battus pour des “soldes” inattendus fut l’acte final de leur mort commerciale et sociale. Je pense que si, au lieu de courir, quelques clients s’étaient arrêtés pour leur dire un mot de compassion, le goût d’amertume aurait un peu disparu dans leurs bouches.

par Christophe

L’HISTORIEN DE LA PHILOSOPHIE

Ferdinand alquié : une figure intellectuelle du 20e siècle

Il y a des philosophes très médiatiques, tel que Bernard Henri Levy ; des légendes tel que Sartre. Mais certains grands intellectuels du vingtième siècle sont moins connus sans que pour autant leurs pensées soient moins intéressantes. Voilà le portrait de l’un d’eux, inhumé près de nous à Canet, et qui fut un grand témoin du siècle écoulé.

Il y a parfois des découvertes étonnantes.
A Canet, près de Clermont l’Hérault, fut inhumée en 1985 une grande figure de la philosophie française, Ferdinand Alquié. Né à Carcassonne en 1906, il fut reçu premier à l’agrégation de philosophie et fit une carrière universitaire brillante, puisque professeur à la Sorbonne et membre de l’Institut de France, siège notamment de l’Académie Française.

Certes tout le monde ne connait pas Alquié.
Il n’eut pas l’aura d’un Jean Paul Sartre ou Michel Foucault, mais son parcours est intéressant pour réfléchir à ce qu’est un intellectuel. Pas uniquement un intellectuel engagé politiquement. Mais un intellectuel engagé dans son siècle, confronté aux grandes idées et aux grandes questions de son époque.
Seuls ceux qui ont fait des études universitaires de philosophie et qui se seront intéressés à la philosophie de Descartes, auront une pensée émue en apprenant qu’ils ne vivent pas très loin du maître. Car Ferdinand Alquié était ce qu’on appelle un historien de la philosophie, c’est-à-dire qu’il a consacré une large partie de sa vie à expliquer les grands philosophes, à préciser leurs pensées et à éditer leurs œuvres, notamment celles de Descartes (1596-1650). Est-ce que cela peut intéresser celui qui attend de la philosophie l’occasion de réfléchir sur son existence, sans pour autant lire des philosophes vieux de 370 ans ? La réponse est oui, car la lecture de ces classiques est non seulement vivifiante pour l’esprit, mais elle permet également d’aborder des questions qui restent encore fondamentales.
Gardons l’exemple de Descartes. Non pas celui archi célèbre du Cogito ergo sum (Je pense donc je suis) et de la Res cogitans (Je suis une chose qui pense), mais celui des Vérités Eternelles, notion qu’Alquié considère comme centrale dans l’œuvre du philosophe français. René Descartes fut un mathématicien et physicien avant d’être un philosophe. Il trouvait même la philosophie assez incertaine, car souvent contradictoire. La physique au moins avait-elle la capacité à fixer la vérité. Sauf que très vite il prit conscience qu’une réflexion scientifique ne peut pas se passer d’une réflexion sur Dieu. Dieu qui selon Descartes a fixé les lois éternelles, lois éternelles qui permirent à leur tour, grâce aux mathématiques, de comprendre la totalité de ces lois.
Dieu ? Encore lui ?
Pourquoi faut-il l’introduire dans la science et ainsi rouvrir la porte aux Religions ? Est-ce réellement pertinent de mélanger les genres comme à l’époque sombre de l’Inquisition ? Si nous raisonnons ainsi nous nous trompons. Car la philosophie n’a jamais exclu de penser la question de Dieu en dehors de toute religion. Même si vous ne voulez pas vous soumettre à l’autorité des Livres Révélés, vous pouvez considérer Dieu comme une hypothèse possible du réel ; cette position s’appelle le déisme. Les philosophes furent les plus grands consommateurs de déisme, y compris lorsqu’ils remettaient en cause le pouvoir des Eglises (nous pouvons penser à Voltaire). Donc Dieu peut faire l’objet d’une réflexion philosophique/Existe-t-il ? Et s’il existe, quel est son rôle dans l’Univers ? Cette réflexion habita beaucoup de scientifiques, dont le plus célèbre, Albert Einstein, qui précisait que « Dieu ne peut pas avoir joué aux dés » en contemplant les conséquences de la mécanique quantique (la mécanique quantique s’occupe de l’infiniment petit, et est si paradoxale dans ses résultats que parfois les physiciens n’ont qu’une connaissance probable de ses lois…). Descartes, avant lui donc, proposa l’idée que les Vérités Eternelles organisées par Dieu étaient connaissables par l’homme et immuables. Cette proposition n’a l’air de rien aujourd’hui, mais à l’époque cela permit de légitimer le travail des scientifiques qui n’eurent plus à se plier à une docte ignorance imposée par l’Eglise, qui édictait les mystères de la Création comme inconnaissables. Descartes permit à cette époque un bond extraordinaire dans la manière de considérer le travail des mathématiciens et/ou physiciens.
Mais pourquoi Alquié s’y intéressait-il donc tant ?
Car les philosophies du passé ne sont pas mortes. Il y a un parfum d’éternité dans la philosophie au-delà d’un pur contexte historique. En expliquant cela, Ferdinand Alquié a influencé des générations entières de philosophes français qui firent de leurs lectures de l’histoire de la philosophie le cœur de leur réflexion. Prenons le plus célèbre, Michel Onfray. Son œuvre principale est La contre-histoire de la philosophie, à travers des conférences diffusées notamment sur France Culture. Ces lectures patientes lui ont permis de mettre à jour les grands problèmes contemporains qu’il traite ensuite dans Son traité d’Athéisme ou Cosmos. Lisez donc les grands philosophes, et vous comprendrez le monde qui nous fait face.
Mais Ferdinand Alquié ne fut pas que le grand professeur de l’Institut ; il fut aussi un témoin de son époque, celle d’un vingtième siècle violent et totalitaire, rapide et contradictoire, celui de l’affrontement des grandes idéologies – le communisme et le capitalisme entre autres. Et Alquié ne fut pas en reste. Fils d’une famille catholique très traditionnelle, il s’émancipa en devenant libertaire, et en devenant le compagnon d’un mouvement caractéristique de l’absurde de cette époque : le surréalisme. Ami d’André Breton, il chercha dans les cadavres exquis, et la poésie, la source d’une nouvelle réflexion, car arrive un moment où le poids de l’histoire est trop important pour se contenter de croire à la simple rationalité ; Alquié eut 12 ans en 1918 et vit le retour des gueules cassées de la guerre. Il eut 34 ans lorsque l’Allemagne nazie envahit l’Europe et 39 lorsqu’il assista au retour des survivants des camps. Une telle vie ne peut pas être linéaire, toute acquise à des études universitaires, mais doit savoir mettre en jeu ses certitudes. Le surréalisme fit partie de ce parcours, car après tout l’Art ne doit-il pas exprimer ce que le réel nous offre, et le réel n’est-il pas absurde ?
Voilà donc ce philosophe inhumé près de nous.
Et s’il vous arrive de lui rendre visite, à Canet, au fond à droite, ne soyez pas surpris : sa tombe est modeste, sobre, à côté de pierres tombales surchargées d’orgueil post mortem ; mais elle montre que l’essentiel n’est pas là, au milieu des graviers ; l’essentiel se trouve dans les livres de Ferdinand Alquié. Lisez par exemple Le désir d’Eternité où il s’intéresse à la passion amoureuse, au coup de foudre, à la lumière de la psychanalyse, pour montrer que sans cesse nous sommes à la recherche de notre enfance même lorsque nous aimons. Mais si la psychanalyse refuse tout constat moralisateur, y compris sur les comportements pervers, Alquié utilise lui les philosophes de l’Antiquité pour fixer les lignes de tout jugement de valeur. Lire Alquié, c’est ainsi s’offrir l’occasion de suivre la pensée d’un universitaire contemporain qui nous ouvre les portes de la grande philosophie, celle éternelle de ces penseurs qui constituèrent le panthéon de la réflexion. Il vous demandera un peu d’effort, car il n’écrivait pas des romans de gare. Mais ces efforts sont si fertiles…

Par Christophe