philosophie

L’art de nous enfumer

La mort de Jacques Chirac nous a touchés car cela nous a permis de revoir des images qui nous ont accompagnées pendant 40 ans, notamment celles de ses plus célèbres discours. Mais immédiatement après une question a taraudé mon esprit : est-ce que l’art politique se réduit à celui de faire de beaux discours ?

La journée du jeudi 26 septembre 2019 fut surréaliste à plus d’un titre ! Dans l’ordre : 7 h 30, ma sœur qui habite sur les hauteurs de Rouen m’envoie un message affolé : elle a été réveillée à 3 h du matin par une explosion chimique à 5 km de chez elle et un nuage noir envahit le ciel matinal. Elle tousse, a des maux de tête et est invitée à rester chez elle par des sirènes qui retentissent. 8 h, le préfet déclare qu’il n’y a rien à craindre mais confirme le confinement de 100 000 personnes (contradiction dans les termes ?). Toutes les chaînes info sont sur le coup et ma sœur suit en direct le combat contre le feu. Midi, blackout ! L’annonce de la mort de Jacques Chirac faite, plus aucun média ne s’intéresse à l’accident chimique majeur. Rouen brûle et les médias regardent ailleurs, paraphrasant presque la célèbre (et unique) citation écologique de l’ancien président. Mais personne ne relève l’ironie… Le préfet change alors sa rhétorique : le nuage n’a pas de toxicité aigüe. Depuis avril 1986, date de l’accident de Tchernobyl, les autorités de l’Etat restent sur la même ligne : ils nient l’existence de la réalité, croyant ainsi à la force de la pensée. Un relent de maître Yoda, sans doute. Mais je crains que les prochaines semaines deviennent difficiles pour l’administration préfectorale, justement parce que nous avons derrière nous l’expérience de mensonges étatiques et que nous ne voulons plus nous en tenir à cela. Aussi j’aimerais me livrer à un petit exercice : utiliser L’Art d’avoir toujours raison (1831) d’Arthur Schopenhauer où le philosophe propose toute une série de stratagèmes pour se défendre d’un adversaire (les écologistes, les citoyens et/ou les lanceurs d’alerte, etc.) coriace. Nous pourrons voir ainsi la pertinence d’une parole qui devrait rassurer et informer, mais qui ne cesse de trébucher tout au long des communiqués. Une parole dont les pouvoirs peuvent prendre la forme d’un boomerang : quoiqu’il dise, le détenteur du message verra son propos se retourner contre lui ! Le petit ouvrage de Schopenhauer construit comme un manuel, va détailler les ficelles de la rhétorique, arme subtile de la controverse, qu’il faut manipuler avec force, rapidité, mais aussi virtuosité.

Certes Schopenhauer est un peu moins enthousiaste et positif. Voilà comment il introduit son propos : « On peut […] avoir objectivement raison quant au débat lui-même tout en ayant tort aux yeux des personnes présentes, et parfois même à ses propres yeux. […] d’où cela vient-il ? De la médiocrité naturelle de l’espèce humaine. Si ce n’était pas le cas, si nous étions foncièrement honnêtes, nous ne chercherions dans tout débat qu’à faire surgir la vérité, sans nous soucier de savoir si elle est conforme à l’opinion que nous avions d’abord défendue ou celle de l’adversaire. […] Mais chez la plupart des hommes, la vanité innée s’accompagne d’un besoin de bavardage et d’une malhonnêteté innée. » On ne peut pas être plus noir mais comme Schopenhauer préférait que la médiocrité des êtres humains s’accompagnât d’un certain panache, il décida d’écrire une liste de trente sept stratagèmes pour avoir toujours raison. Tâchons d’en appliquer quelques-uns.

Tout d’abord ne jamais prêter le flanc à des critiques faciles. Ne dites pas : « Tout va bien, l’air n’est pas atteint d’une pollution à toxicité aigüe » car vous vous soumettez immédiatement à l’attaque – de mauvaise foi, cela s’entend – de vos adversaires qui vont utiliser le stratagème n° 1 : « étirer l’affirmation de l’adversaire au-delà des limites naturelles, et l’interpréter de la façon la plus générale possible », c’est-à-dire vous rétorquez que le concept d’aigüe ne nous protège pas d’une toxicité continue, silencieuse et destructrice. Ne pas dire non plus : « Quel serait l’intérêt des pouvoirs publics de mentir », se plaçant sur la défensive, comme une blanche colombe qui verrait le chasseur pointer son fusil sur elle sans comprendre ses viles intentions. Utiliser plutôt le stratagème n° 18 de Schopenhauer : si vous voyez que votre contradicteur a le dessus, interrompez la discussion « en vous esquivant détournant le débat vers d’autres propositions, bref il faut provoquer une mutatio contraversiae » : expliquer que le véritable enjeu du travail des autorités, c’est d’assurer à la fois la sécurité des citoyens mais aussi l’emploi des jeunes ; donc ne pas mettre en danger une entreprise très présente dans le bassin d’emploi. Ne pas constater que « nous vivons dans un monde de suspicion généralisée où la parole publique est parfois même pas crue ». Utiliser plutôt le stratagème n° 36 : « déconcertez, stupéfiez l’adversaire par un flot insensé de paroles. Ce stratagème est fondé sur le fait qu’habituellement l’homme est crédule, s’il n’entend que des paroles qu’il ne comprend pas ». Ou bien ce stratagème n° 25 : L’apagogie, c’est-à-dire le raisonnement par induction : multiplier les cas particuliers pour en induire une vérité générale que personne ne va contester sans contre-exemple. Même si les cas particuliers n’ont pas de liens avec l’événement, leur flot devrait permettre d’oublier ce qui était avancé exactement, par exemple en donnant une multitude de chiffres et une liste incompréhensible de produits chimiques sans laisser le temps aux adversaires de réfléchir à la pertinence de ces analyses. Ou utiliser le stratagème n° 32 : « Rendre suspecte une affirmation de l’adversaire opposée en la rangeant dans une catégorie méprisable : c’est du manichéisme, c’est de l’idéalisme, […] c’est du mysticisme » en supposant que cette catégorie disqualifie vos propos.

Voilà un court extrait des conseils que pourrait donner le philosophe allemand du XIXe siècle aux communicants du XXIe siècle. Certes tout cela est un peu cynique. Vous vous souvenez peut-être de la chronique consacrée à Diogène le Cynique (en avril 2015), ce philosophe grec qui se promenait dans les rues d’Athènes au IVe avant J.-C., avec sa seule besace et une lampe allumée symbolisant sa conscience aigüe de la misère humaine ; misère non pas au sens d’absence de richesse mais d’absurdité de l’existence humaine. Diogène avait décidé de vivre comme un chien (cynique en grec) dans un tonneau au milieu de la rue, pour refuser ce qui lui apparaissait comme une forme d’escroquerie : la prétention que l’humanité a de croire qu’elle donne du sens à son existence. Schopenhauer, 2500 ans après Diogène, reprend la même idée mais en la sophistiquant : si le discours est pure illusion, autant le pratiquer avec virtuosité. Certes c’est une vision désenchantée de la réalité mais elle refuse néanmoins la médiocrité. Or la rhétorique peut être un aspect de cette médiocrité : nous surfons sur des discours qui sont autant de belles apparences et cela nous sert à masquer ce qui devrait être essentiel : la recherche de la vérité. Nous pourrions facilement accuser les autorités administratives d’échec dans leur communication lors de crise. Mais cette critique ne porte-t-elle pas en elle-même un vice, celui de s’attacher à tout prix à l’art de la dialectique comme moyen de se battre. Qui a gagné dans cette histoire ? La préfecture, les associations ou la recherche de la vérité sur l’état réel de la pollution ? 

Schopenhauer explique dans son ouvrage que la dialectique est à distinguer de la logique. Cette dernière est l’art de bien penser, alors que la première est définitivement l’art de la controverse. Le paradoxe, explique Schopenhauer, est que si les êtres humains étaient logiques, ils seraient tous d’accord ; nous n’aurions dès lors pas besoin de la rhétorique (l’art de faire des beaux discours) pour transformer ce qui devrait être un échange honnête et logique d’arguments et/ou d’informations en lutte sans merci pour dominer – quitte à utiliser toutes ces armes que sont le mensonge, la tromperie, la flatterie, etc. Or force est de constater que ce n’est pas le cas : nous vivons dans un monde plus complexe où la logique existe véritablement : il y a l’enchaînement des faits et des méthodes pour les cerner, les isoler du reste de la réalité pour les comprendre, les corriger ou les anticiper. Les risques encourus par l’explosion d’une usine chimique et la multiplication des produits dans l’atmosphère peuvent être aisément suivis et circonscrits par la science moderne. Mais face à cela il y a des enjeux plus obscurs, non pas dans le sens où il y aurait une théorie du complot du type : l’Etat nous veut du mal ou l’Etat s’est vendu aux diaboliques forces du capitalisme. Mais plus simplement et plus dramatiquement l’absence d’intelligence préventive, des egos surdimensionnés et des réactions irrationnelles. Ces dimensions de l’âme humaine font qu’on va utiliser le discours comme une arme. Arme de défense lorsqu’on est pris en défaut, arme d’attaque lorsqu’on veut s’imposer dans un débat. Voilà la véritable définition de la dialectique, qui n’est rien d’autre que « la certitude d’avoir raison qui est dans la nature de tout être humain » pour suivre l’analyse de Schopenhauer.

Le problème n’est pas jeune : Socrate se battait déjà contre les sophistes qui faisaient du discours une arme politique. Lui-même était relativement expert en la matière mais cela ne l’a pas empêché de mourir un matin de juin 399 av. J.-C., condamné selon deux chefs d’accusation : la corruption de la jeunesse et l’apologie de nouveaux dieux. Avant de boire la cigüe (poison réservé aux citoyens les plus nobles à l’époque), il y eut un procès épique où Socrate fit face à plus de 500 juges. Il développa un discours logique et séduisant sur l’évidence de son innocence. Ses deux arguments principaux étaient qu’il honorait lui-même les dieux (notamment Appolon) et que personne ne pouvait produire ne serait-ce qu’un témoignage d’un parent dont l’enfant aurait été corrompu par le vieil homme (il avait 70 ans au moment du procès). Malgré cela il perdit et passa un mois dans sa cellule à attendre la mort. Nous avons des témoignages directs de tous ces moments (notamment grâce à Platon qui était présent le jour de son procès). Et lorsqu’on les relit on est frappé par une évidence : Socrate n’aurait jamais dû se battre sur le terrain de la vérité, car face à lui il y avait des individus qui ne pouvaient plus reculer et qui devaient gagner coûte que coûte. Espérons que face aux conséquences de l’explosion à Rouen, entre les deux logiques les autorités auront l’intelligence de privilégier celle de Socrate.

Par Christophe Gallique

De bons à lois

Marx écrivait que l’histoire se répète toujours deux fois, la première de manière tragique, la seconde comme une farce. Est-ce qu’on va assister à une telle répétition avec la taxe carbone ? Cela mérite une réflexion sur ce qu’est la loi.

En ce mois de septembre 2019 un rapport gouvernemental propose le retour de la taxe carbonne dont l’augmentation prévue il y a un an avait donné le crise des Gilets jaunes*. Aussi incroyable que cela puisse être il semble que le gouvernement n’ait pas d’autres moyens que la pression fiscale pour faire changer le comportement des automobilistes. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : il faut réduire les émissions de CO2 et la part importante de la voiture dans nos existences ; il faut changer notre mode de vie. Et pour cela la solution trouvée est de faire payer des impôts supplémentaires, supposant que si le coût en est trop important nous allons abandonner nos véhicules pour nous remettre à la marche à pied… Le rapport préconise également de redistribuer des compensations aux plus pauvres d’entre nous, ce qui est très logique : payer plus de taxes à l’Etat et ensuite dans sa générosité celui-ci vous distribuera des subventions. Voilà l’exemple même de l’impuissance publique à trouver une réelle solution face à un problème au lieu d’investir dans de nouvelles infrastructures qui permettraient de modifier les modes de transport, on taxe les utilisateurs pour qu’ils changent leurs mauvaises habitudes. Est-ce que réellement la loi doit prendre cette forme ? Et qui peut croire que cela peut être efficace ?

Faisons un parallèle : en 1974 le nouveau président français veut libéraliser la société et supprime la censure au cinéma. Aussitôt le cinéma pornographique se développe et connaît même un fort engouement, au point d’être présent aux différents festivals, y compris celui de Cannes dès le printemps 75 et a droit au soutien intellectuel de quelques vedettes telle Catherine Deneuve. Toutes les associations familiales et conservatrices réagissent et – car elles sont le socle électoral de la droite – à la fin de l’été 1975 le parlement vote une loi fiscale contre le cinéma pornographique, le marginalisant à nouveau et définitivement. Mais la vidéo se développe, puis internet. Et aujourd’hui la pornographie est devenue la principale demande de navigation sur le web, d’ailleurs en quasi-monopole car les quelques grands groupes du web maitrisent tous les « tubes » du streaming pornographique. Pourquoi un tel parallèle ? Pour poser une question simple : est-ce que la loi doit exister afin de réguler les mœurs, les pratiques de la société ? En a-t-elle seulement le pouvoir ? Si je reviens sur le parallèle, les géants du web vont payer plus d’impôts, donc vont augmenter leur marges et/ou vont trouver des moyens de contourner la fiscalité française. Ne faudrait-il donc rien faire, me direz-vous ? Si, mais n’y a-t-il que par la loi et plus précisément par la pression fiscale qu’on peut faire quelque chose ? Pour répondre à cette question, il faut se demander ce qu’est une loi.

Notre tradition philosophique politique est marquée par Jean Jacques Rousseau (1712-1778) qui en 1764 a publié Du Contrat Social. Dans cet ouvrage dont nous avons déjà parlé dans de précédentes chroniques, il explique que la loi est le fruit d’une Volonté Générale, elle-même produite par la mise en commun de tous les biens et les droits des associés. La Volonté Générale, en échange, redistribue des droits et des biens civils à chaque citoyen. La loi devient alors nécessairement juste puisque chaque citoyen la décide et est touché de la même manière par ses conséquences : « Le Peuple soumis aux lois en doit être l’auteur ; il n’appartient qu’à ceux qui s’associent de régler les conditions de la société. » (Livre II, chap. 6). Ainsi la loi fait passer l’homme de son état naturel (faire ce qu’il peut) à un état civil et permet la propriété de tout ce que les hommes possèdent, car la puissance publique garantit que chacun puisse profiter du fruit de son travail. Reste à savoir comment on peut déterminer ce qu’est une bonne loi. En effet, on peut tout à fait imaginer que cette volonté générale délire et impose à ses propres membres des règles qui les rendraient plus malheureux qu’ils ne sont déjà. Rousseau tente de répondre à ce risque en analysant ce que doit être la loi. Il commence par expliquer qu’elle doit toujours avoir une portée générale, jamais particulière : elle doit fixer les principes généraux de la vie en société mais elle ne doit pas viser un individu ou une entreprise particulière. Ce serait alors un décret. Ensuite Rousseau explique à quoi doit servir une loi et c’est simple : assurer la liberté civile et l’égalité. La liberté étant garantie par l’égalité car la loi doit éviter qu’il y ait un écart trop important entre les riches et les pauvres pour permettre l’abondance en temps de paix. Enfin, dernière étape, le philosophe divise les lois en plusieurs catégories et notamment il établit les lois civiles qui doivent régler la relation entre les individus et l’Etat. D’après lui « en sorte que chaque Citoyen soit dans une parfaite indépendance de tous les autres, et dans une excessive dépendance de la Cité » (Livre II, chap. 12). Nous sommes là face à une phrase surprenante et qui est peut-être à l’origine de ce que je voulais dénoncer : croire que la loi puisse influencer jusqu’aux gestes quotidiens des individus en leur indiquant quels doivent être leurs choix et ainsi culpabiliser ceux qui s’y refusent. Car ne nous y trompons pas : en voulant taxer les carburants, ce qu’espère le gouvernement français, c’est influencer le comportement des consommateurs, en lui indiquant le Bien et le Mal. Rousseau, dans le Contrat Social, ne semble pas hostile à cette dimension moralisatrice de la loi qui met l’Etat dans la situation d’un Dieu qui devrait guider ses brebis… 

Face à cette option politique, il y a un deuxième penseur français Frédéric Bastiat (1801-1850). Pour Rousseau, la loi doit pouvoir forcer les individus à lui obéir et ainsi « les forcer à être libres » pour reprendre une célèbre expression. Pour Bastiat au contraire : « Ce n’est pas parce que les hommes ont édicté des Lois que la Personnalité, la Liberté et la Propriété existent. Au contraire, c’est parce que la Personnalité, la Liberté et la Propriété préexistent que les hommes font des Lois ». (La Loi, 1850) Que veut-il dire ? Rien sinon que la loi n’a pas pour rôle de déterminer ce qui est bien ou mal pour le citoyen. Elle n’a pas de rôle prescriptif. Elle ne doit pas décider ce que les hommes doivent faire. Elle doit juste réfléchir sur l’équité des relations entre les hommes. Un homme, c’est une personnalité, c’est-à-dire une entité spirituelle qui a ses goûts, ses besoins ; sa liberté c’est la capacité d’user de ses facultés spirituelles et physiques. La propriété, c’est ce que l’homme acquiert grâce à son travail. La loi doit donc accompagner ces trois dimensions, et non pas chercher à les recréer. Qu’est-ce que cela veut dire concrètement ? Cela veut dire que la loi n’empêchera jamais les hommes d’utiliser les moyens de transport à leur disposition car ils en ont besoin. Que faut-il faire donc pour avoir une politique écologiste volontariste ? Peut-être au contraire baisser les impôts pour leur permettre d’investir dans de nouveaux moyens de transport ? La loi ne devrait-elle pas favoriser l’investissement vers ce que de toute façon les gens utiliseront sans se préoccuper de justice sociale ? Pour Frédéric Bastiat, lorsque la loi permet la spoliation des richesses des individus, une telle loi ne peut pas de toute façon être juste. Dire aux citoyens, en 2019 : il faut sauver la planète, donc on vous prend une partie de votre richesse sous forme d’impôts, cela ressemble à de la spoliation. D’autant plus lorsque l’Etat prévoit de garder 40 % de cet impôt pour son fonctionnement quotidien…

La taxe carbone va-t-elle donc être rejetée et provoquer un nouveau mouvement de contestation, voire d’insurrection populaire ? Bien entendu c’est plus compliqué que cela, car on a vu parfois des lois rejetées dans un premier temps par le peuple pour ensuite être acceptée. Rousseau a très bien compris cela lorsqu’il précise qu’une loi, fiscale ou non, ne peut exister et être efficiente que si elle s’appuie sur ce « qui ne se grave ni sur le marbre ni sur l’airain, mais dans les cœurs des citoyens. […] Je parle des mœurs, des coutumes et surtout de l’opinion, partie inconnue de nos politiques. » (Livre II, chap. 12 Du Contrat Social) C’est là le cœur du problème : l’Etat échouera toujours avec ses nouvelles lois s’il veut prendre à contre-courant l’opinion : certes dans notre exemple introductif, l’Etat cherche à satisfaire l’opinion en taxant la production de carbone. C’est vrai que médiatiquement, avec l’épopée d’une adolescente faisant le tour du monde pour montrer sa colère ou les images des glaciers qui fondent, l’opinion publique est plus sensible aux questions climatiques. Il n’y a plus une semaine sans une prédiction catastrophique à moyen ou long terme. L’opinion publique est donc préparée à l’idée « qu’il faut bien faire quelque chose ». Il se peut donc que cette opinion publique soit de plus en plus ouverte à la recherche de solution. Mais cela peut-il être fait si ce n’est pas accompagné d’un sentiment de justice sociale ? La loi doit donc accompagner les évolutions de la société et l’Etat ne nous promet que des impôts supplémentaires. C’est un décalage abyssal.

Par CHRISTOPHE GALLIQUE

https://www.francetvinfo.fr/economie/transports/gilets-jaunes/la-cour-des-comptes-preconise-le-retour-de-la-taxe-carbone-accompagnee-de-compensations-financieres-pour-les-menages-modestes_3621381.html

Faire toute une histoire

Parfois un repas entre amis, dans une guinguette estivale, prend des tours surprenants : on commente la démission d’un ministre ! Pourquoi un tel intérêt ? N’est-ce pas anecdotique ? Non ? Mais alors quel rôle ce non-événement peut jouer ? Peut-on vraiment le savoir ?

Hegel, philosophe allemand du XIXe, disait que l’histoire était l’expression de l’Universel à travers le particulier. Qu’est-ce que cela veut dire ? Que l’histoire de l’humanité est à prendre dans sa globalité, comme la réalisation progressive d’une Idée, celle de la liberté. Mais dans le réel les idées n’existent pas par elles-mêmes et les gens qui se battent pour qu’elles existent échouent souvent. Ce qui a rythmé l’histoire, ce sont des individus qui font des actions particulières : il y a des voleurs, des ambitieux, des lâches, des minables, des héros, des commerçants, des soldats, des fonctionnaires ; tous mènent l’existence qu’ils peuvent et certains malgré eux marquent l’histoire, sont au cœur d’un changement fondamental sans qu’ils l’aient même prévu. Personne ne sait quels seront les effets d’un acte sur le cours des événements futurs. À cet égard les mésaventures de notre ex-ministre de la transition écologique sont intéressantes. Car alors que ce ministère devrait être le plus noble du gouvernement, voilà que des incidents (anecdotiques ?) viennent enrayer le cours de cette histoire : des dîners privés payés par le contribuable et des factures de rénovation ont suffi à l’obliger à démissionner. Avons-nous assisté à la grande ou la petite histoire ? Qui peut dire l’impact qu’a eu cette révélation du journal Mediapart ? Aujourd’hui la transition écologique devient un sujet majeur. Tous les partis s’en emparent. Même les questions de l’immigration et de la crise économique passent au second plan. Donc est-ce que cette démission est un fait politique important ? Est-ce le signe que la politique gouvernementale est incapable de prendre ces questions au sérieux ? Ou bien est-ce le signe que le monde politique va inexorablement vers une forme de transparence totale ? Un ancien premier ministre ne put devenir Président de la République car on sut que sa femme avait eu un emploi fictif ; un ministre du budget démissionna car on apprit qu’il fraudait fiscalement… La presse est un contre-pouvoir fondamental. 

Hegel écrivait : « La lecture des journaux le matin au lever est une sorte de prière réaliste. On oriente vers Dieu ou vers le monde notre attitude à l’égard de ce monde. » (extrait de ses notes 1803-1806). Cela veut dire que s’intéresser à l’actualité n’est pas une activité vulgaire pour des esprits en quête de nouvelles inintéressantes : en lisant les dernières infos on peut deviner l’esprit du monde se réaliser au-delà des péripéties quotidiennes. « Les hommes veulent une histoire qu’ils ne font pas et font l’histoire qu’ils ne veulent pas » précisait Hegel qui, né en 1770, fut témoin de grands bouleversements au cœur de l’Europe, notamment la Révolution française et l’épopée napoléonienne. En 1806 Hegel qui, je le rappelle, était Allemand, considéra en voyant passer Napoléon sur son cheval à Iéna, qu’il « était l’esprit du monde » : le conquérant français permettait à l’humanité de progresser. Mais quel progrès ? Celui de la guerre, des massacres ? Lorsque Napoléon se levait le matin, qu’il parcourait 40 km à cheval par jour, ce qui l’animait ce n’était pas l’amour de l’humanité mais une ambition démesurée, celle d’être le maître du monde. Et pourtant il apporta à son époque quelque chose de nouveau, dont il avait à peine lui-même conscience ; cette chose, ou plutôt cet état des choses, ce n’était pas un empire (qui s’écroula dès 1814) mais une réalisation à la fois plus abstraite et plus concrète, celle de la liberté individuelle au sein d’un État moderne. L’œuvre principale de Napoléon fut sans conteste la rédaction des Codes, et notamment du Code civil qui permet à tout individu d’avoir une existence juridique reconnue par l’État. Progrès indéniable, réalisé grâce à la fureur des armées napoléoniennes. Les soldats se battirent pour la liberté mais ils n’en eurent jamais conscience, car la véritable histoire, même si elle a besoin des actions des individus pour se réaliser, cette véritable histoire se joue à un niveau supérieur, celui des Idées.

Nous pouvons faire le parallèle entre l’héritage politique de Napoléon et la chute de notre ministre mais il faut rester prudent, car rien ne peut nous dire s’il a réalisé – malgré lui ou de manière pleinement consciente – un acte fondateur de la politique moderne. De la même manière la rédaction de Mediapart ne peut pas savoir le rôle qu’elle joue, si ses investigations resteront dans l’histoire du journalisme ou si elles seront oubliées dès que leur feuille de choux disparaîtra. Car l’histoire n’est pas le simple alignement de faits. Il y a trois types d’histoire selon Hegel : l’histoire pure qui est la simple collection d’événements, telle que Thucydide (460-397 av. J.-C) la pratiquait dès l’Antiquité lorsqu’il rapportait les éléments de la guerre du Péloponnèse entre Athènes et Sparte. Il y a ensuite l’histoire universelle, celle des historiens, qui tâche d’expliquer les causes des actes. Et il y a enfin l’histoire rationnelle, celle qui va le plus intéresser Hegel, celle qui donne du sens à l’histoire : l’histoire rationnelle va réfléchir au devenir de l’humanité dans sa globalité. Selon Hegel, le sens premier de l’histoire est la réalisation d’un concept fondamental, celui de la liberté. Cette idée était présente dans l’esprit de l’homme dès les premiers âges, mais peu étaient réellement libres. Il fallut donc trouver des moyens pour permettre à cette idée de devenir réelle. Ces moyens furent – paradoxalement – la guerre, les conquêtes, les trahisons, les meurtres, etc., tout ce qu’il y a de plus négatif dans la réalité humaine. Car ce qui motive les hommes à agir, ce ne sont pas leurs idéaux, mais leurs passions, c’est-à-dire de puissants sentiments qui dominent leurs comportements. Aujourd’hui on réduit la passion à notre amour pour une personne ou pour une activité, mais dans l’histoire de la philosophie, la passion est d’abord un sentiment que l’on subit et qui paradoxalement nous donne de la force. La gloire, l’argent, la vanité, la jalousie, la haine sont autant de passions qui furent le moteur de l’histoire ; mais alors que les individus croyaient ne servir que leurs propres intérêts, en réalité ils permettaient malgré eux à l’humanité de progresser. C’est ce que Hegel nomme La Ruse de la Raison. Cette ruse de la raison est donc une forme de manipulation des individus pour qu’ils réalisent le destin de l’humanité malgré eux. Destin ? Vous avez dit destin ? Cela veut-il dire que tout est écrit à l’avance ? Non. C’est plus complexe et « la chouette de Minerve ne prend son envol qu’à la tombée de la nuit » c’est-à-dire qu’on ne peut saisir le véritable sens de l’histoire (la chouette est le symbole de la sagesse en philosophie) qu’une fois que cette histoire est terminée. Si le but ultime de l’histoire, selon Hegel, est la liberté subjective de l’homme en tant qu’individu et en tant qu’être universel, c’est-à-dire la liberté totale de tous les individus, y compris au niveau des structures politiques, les chemins pour accéder à cette liberté se font jour au fur et à mesure des événements. Et s’il s’agit d’un indéniable progrès, les événements qui amènent à cette liberté ne sont pas toujours positifs, loin de là ; parfois même des massacres à grande échelle peuvent permettre à l’humanité de prendre conscience de la nécessité de ce progrès. Le monde humain est ainsi fait. Bien entendu Hegel (mort en 1831) n’aurait jamais fait l’apologie du nazisme en expliquant que ce moment de la civilisation européenne fut tout compte fait un bienfait… Non ! Ce qui est horrible est horrible. Les génocides du XXe siècle sont à condamner sans aucune ambiguïté. Mais ils marquèrent la fin et la destruction d’un ancien monde. Le nouveau est celui qui se développe sous nos yeux, où le journalisme empêche que les petits arrangements entre amis se fassent sans que le public soit au courant, le journalisme qui enquête sur les pratiques politiques dont les dirigeants des États préféreraient éviter la publicité, le journalisme qui défie les puissants tout simplement pour leur dire qu’ils sont des menteurs. Cela a commencé dans les années 70 avec le Watergate et les journalistes d’investigation depuis lors permettent au public de mieux comprendre les rouages du pouvoir. Mais là, en l’occurrence, ce ne sont que des images de repas gastronomiques et de factures chères – pas de malversation, pas de corruption, pas d’enrichissement – juste des pratiques politiques abusives mais pas criminelles. Le ministre incriminé, qui a le poste le plus important pour préparer l’avenir d’une France qui doit respecter ses engagements écologiques, s’est vu entravé dans son action. Est-ce qu’il a été trahi ? Qui a fourni ces photos à la rédaction du journal ? Est-ce une vengeance ? Est-ce parce qu’il y a des lobbies qui refusent cette transition ? Nous sommes véritablement là au cœur de ce que Hegel appelait la philosophie dialectique : l’universel, c’est-à-dire le progrès de l’humanité – doit être réalisé par son rationnellement négatif, c’est-à-dire ce qui s’oppose à ce progrès dans son essence même : la vanité des puissants, la malhonnêteté des individus, la lâcheté des ennemis. Néanmoins, et paradoxalement c’est à travers cette négativité et malgré cette négativité que l’universel va se réaliser. Comment ? L’histoire nous l’apprendra. Je vous donne rendez-vous dans cinquante ans pour interpréter ces faits et vous en donner le véritable sens. 

Par Christophe Gallique

L’opinion sur rue

Donald Trump se régale, entre deux négociations avec le Sénat américain : il est aussi persuadé que l’opinion française, avec le mouvement des Gilets Jaunes, lui donne raison contre notre président élu. Mais sur quoi s’appuie-t-il pour affirmer cela ?

Opinion publique ? Opinion publique ? Qui peut dire où elle se trouve réellement ?
Ne cédons pas à l’esprit complotiste, mais remarquons que ce fut sans doute elle qui a le plus souffert ces dernières semaines. Des manifestants habillés de gilets jaunes ont décidé qu’ils la représentaient à eux seuls (même si entre eux ils ne sont pas d’accord sur beaucoup d’opinions) et le gouvernement a essayé par tous les moyens de la dresser contre ces manifestants. Certains responsables politiques, se prenant pour Solon, le célèbre législateur grec, lui font dire qu’il fallait garder une protection sociale et des services publics forts alors que d’autres, espérant peut-être ainsi devenir aussi légendaires que Lycurgue, le spartiate, prétendent qu’elle réclame de toute urgence une baisse draconienne des taxes et des impôts qui pèsent sur les ménages et les entreprises. Les sondages nous disent qu’elle est très attachée à l’ISF et solidaire des forces de l’ordre. En un mot, tous, invités sur les plateaux des chaînes d’information en continu, lui font dire tout et son contraire ! L’opinion publique devient ainsi le moteur de notre démocratie au gré des enquêtes d’opinion qui se multiplient ; les politiques y accordent du coup une véritable importance, au point qu’un premier ministre (je ne le nommerai pas… juste un indice : Edouard Philippe lui a succédé) a fait des sondages pour savoir ce que l’opinion publique pensait de… sa coiffure.
Qui est-elle cette opinion publique ? Où est-elle ? Qui la forge ? Qui peut réellement se targuer de la représenter ?
Commençons par l’histoire : l’état de l’opinion publique à la veille de la Première Guerre mondiale. Au printemps 1914 elle était enthousiaste à l’idée de faire la guerre. Des journaux présentaient régulièrement les Allemands comme d’horribles monstres et le niveau de détestation pour nos voisins d’outre-Rhin était considérable. Résultat : des millions de jeunes partirent en août 1914 la fleur au fusil se faire massacrer pour la plupart d’entre eux. 25 ans plus tard, l’opinion publique s’était retournée et préférait regarder Hitler monter en puissance, abandonner la Tchécoslovaquie plutôt que d’envoyer leurs enfants à la guerre. Du moins c’est ce que pensait le gouvernement français, qui avait déclenché la mobilisation générale dès 1938 mais qui refusa d’ouvrir les hostilités contre le régime nazi. Deux ans plus tard, l’opinion publique s’offrait toute entière au vainqueur de Verdun, qu’elle aimera jusqu’en avril 1944 – date de sa dernière visite à Paris – avant de le huer quatre mois plus tard.
Qui est donc cette opinion publique ? Le philosophe français Alain (1868 – 1951) qui lui a été constant dans ses opinions, c’est-à-dire pacifiste même lorsque l’opinion ne l’était pas, nous donne quelques éléments : « Chacun a pu remarquer, au sujet des opinions communes, que chacun les subit et que personne ne les forme. »(1), ce qui veut dire que l’opinion publique est ainsi construite qu’elle ne semble venir de nulle part. C’est l’opinion d’une foule, d’une masse, qui nous écrase et qui impose son point de vue. L’individu, face à la masse, n’est rien. Il peut même avoir peur s’il ne va pas dans le sens de cette masse. Cette masse se donne à un homme politique et l’adore, puis le déteste et lui met tous ses malheurs sur le dos. Le 26 avril 1944 Pétain est acclamé par la foule parisienne(2) car il vient les soutenir après les bombardements alliés. Le 26 août 1944 la même foule acclame de Gaulle et la Libération.
Comment se forme une telle opinion ? Alain suit le raisonnement suivant : Tout un chacun, pour peu que nous soyons un peu intelligents, nous nous sentons limités par la complexité des questions et des problèmes de notre société. Nous cherchons de l’aide auprès des autres. « Car, [nous disons], comme je n’ai ni la prétention ni le pouvoir de gouverner à moi tout seul, il faut que je m’attende à être conduit, à faire ce qu’on fera, à penser ce qu’on pensera. » C’est de la bonne foi. Mais cet excès de modestie est exactement le péché originel qui fonde ce monstre incohérent qu’est l’opinion publique : « Le voilà donc qui honnêtement écoute les orateurs, lit les journaux, enfin se met à la recherche de cet être fantastique que l’on appelle l’opinion publique. » Alain parle d’être fantastique, non pas dans le sens où il est extraordinaire, mais dans le sens où il n’existe pas vraiment. Ce sont des orateurs habiles qui font croire que cette opinion existe. Ils convoquent des sondages, filment une manifestation, attirent l’attention sur un événement. Le 24 novembre 2018 une manifestation a dégénéré sur les Champs Elysées à Paris. Quelques milliers de manifestants. Dans le même temps des dizaines de milliers de personnes défilent dans le calme pour les droits des femmes à Paris. Mais quel évènement va retenir l’opinion publique ? Celui que quelques orateurs ont décidé de mettre sous la lumière ! Que dire d’autre sur les sondages : une question posée au milieu de dizaines d’autres, plus ou moins orientée, posée à un échantillon parfois juste de 1000 personnes, et voilà le peuple qui s’est exprimé !
Ce ne serait rien si ces faiseurs d’opinion n’étaient pas écoutés. Ce serait déjà beaucoup si ces faiseurs d’opinion influençaient les élections. Mais au-delà de tout cela, ces faiseurs d’opinion font trembler les responsables politiques. Dès 1906 dans ses Propos, Alain fustige ces politiques frileux qui étaient attentifs aux rumeurs de l’opinion : « Les gouvernants font de même, et tout aussi naïvement. Car, sentant qu’ils ne peuvent rien tout seuls, ils veulent savoir où ce grand corps va les mener. Et il est vrai que ce grand corps regarde à son tour vers le gouvernement, afin de savoir ce qu’il faut penser et vouloir. » ; « D’où il résulte qu’un État formé d’hommes raisonnables peut penser et agir comme un fou. ». Le voilà donc le mal originaire, congénital de la démocratie : chacun cherchant à savoir ce que l’autre pense, l’opinion prend la place du peuple et exerce sa souveraineté, alors que même personne ne sait exactement qui la formule et ce qu’elle veut.

Du coup il faut se poser une autre question : à quoi sert l’opinion ?
Réponse : elle sert à détruire ceux qui s’élèvent contre elle. Le philosophe français Gaston Bachelard, qui certes s’occupait plus de la science que de politique, écrivait : « l’opinion a, en droit, toujours tort. L’opinion pense mal ; elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances »(3). Condamnation sans appel ! L’opinion n’est pas une vraie source d’idée, n’est pas l’expression d’un ressenti ou la formulation de réflexions. Ce n’est rien d’autre qu’un besoin. Mais besoin de quoi ? Bachelard écrit des besoins en connaissances. Pour comprendre cette formule, il faut remonter à la Grèce antique lorsque Platon distinguait l’opinion (la doxa), les mythes et la science. Le rôle du philosophe est de lutter contre l’opinion pour permettre à la connaissance véritable d’émerger. A cette époque, ou très peu de gens savaient lire, les intellectuels qui pouvaient écrire possédaient un pouvoir immense. Ces intellectuels, les plus célèbres s’appelaient Gorgias ou Protagoras, usaient de la rhétorique (c’est-à-dire l’art de faire de beaux discours) pour influencer l’opinion publique de la toute jeune démocratie athénienne. Leur ennemi était Socrate, qui luttait pour la reconnaissance de la vérité face à la doxa. Mais ce dernier échoua à plusieurs reprises, jusqu’à être condamné à mort par un tribunal constitué, en juin 399 av. J.-C. par près de 500 juges, tous issus du peuple. Socrate était accusé d’impiété et de corruption de la jeunesse mais l’histoire nous apprend qu’en réalité ce procès intervint après la défaite cuisante d’Athènes contre Sparte, et Socrate paya les pots cassés du retour à la paix. Il avait été le précepteur d’un soldat célèbre, Alcibiade, qui avait trahi la cité pour passer à l’ennemi. Et c’est donc là une des raisons de la condamnation à boire la cigüe (poison très utilisé à l’époque) : l’opinion avait besoin de bouc-émissaires pour expliquer la défaite. L’opinion publique avait besoin de sacrifier certains noms connus, pour calmer ses angoisses et son envie de tomber dans la guerre civile. Voilà ce que cela veut dire, des besoins en connaissances : l’opinion n’a pas besoin de connaissances, mais ce qu’elle croit connaître n’est que l’expression d’un besoin : besoin de vengeance, besoin de colère, ou de produire un contenu rassurant. L’opinion fluctue, tergiverse, se contredit, exagère, pousse à l’invective, tranche en caricaturant. Mais l’opinion a cette constante : elle exprime ce dont le peuple a besoin.
Prenons un exemple : de nombreux commentateurs politiques nous expliquent que nous vivons dans une monarchie régicide. Tous les 5 ans nous rentrons dans une période irrationnelle, enflammée, où nous choisissons parmi une douzaine d’élus celui qui doit nous sauver, celui qui a les solutions à tous nos problèmes ; un monarque à qui nous donnons les pleins pouvoirs. Puis nous passons les 5 années suivantes à vouloir le décapiter. La dernière élection n’a pas échappé à la règle : Emmanuel Macron représenta le renouveau de la classe politique, celui qui devait nous permettre de sortir (enfin!) de la crise. Au deuxième tour de l’élection, il était apparu pour l’opinion publique comme le rempart face à Marine Le Pen. Il a été adoré, ce président, admiré. Et maintenant détesté. Président des riches, dit l’opinion publique. Quel besoin caractérise cette si rapide descente aux enfers ? N’est-ce point le besoin d’un peuple d’exprimer non pas son sentiment en tant qu’individu, mais ce qui doit être l’intérêt de tous ? Le besoin est que le peuple soit entendu dans ses souffrances, qu’il soit protégé. Le peuple français, de par son histoire, s’est toujours offert à une seule personnalité qui devait incarner son destin. Cela a commencé avec Clovis, Charlemagne, cela a continué avec Louis XIV, Napoléon, Clemenceau, de Gaulle. Et nous voilà en 2019 avec notre fantasme de l’homme providentiel qui ne doit pas nous décevoir.
Que faut-il faire dès lors ? Faut-il ignorer cette opinion publique ? Faut-il ne pas en tenir compte ? Cela n’aurait pas de sens. Elle reste au fondement de ce qu’est notre démocratie moderne, démocratie représentative mais aussi démocratie d’opinion. Non, le vrai enjeu n’est pas l’opinion, mais peut-être de mieux comprendre qui est le peuple qui s’exprime ainsi. Le peuple est celui qui a élu le président de la République, qui a élu l’assemblée de députés qui siègent. Et le peuple se voit représenté par d’innombrables porte-paroles qui prétendent le représenter ; la vraie question, c’est donc : qui est le peuple ?
Par Christophe Gallique

(1) Extrait d’une série de Propos. Alain était professeur de philosophie en lycée et journaliste. Il n’a pas réellement écrit de gros ouvrages abstraits de philosophie, mais plutôt une suite de propos qui peuvent se lire soit à la suite, soit séparément les uns des autres. Ce genre de lecture, en plus d’être vivifiant, permet une lecture moins contraignante que celle de la plupart des classiques de la philosophie.

(2) Cf. https://www.ina.fr/video/AFE86002676

(3) Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique, 1938

Dionysos et Apollon

En cette fin des vendanges, notre société va multiplier les messages contradictoires : le vin est une richesse mais aussi un danger. Comment peut-on vivre avec une telle contradiction ? Les grecs nous ont laissé des indices.

Les vendanges sont terminées. Les raisins sont en cuve et le vin va arriver. Dans nos sociétés contradictoires, les appels à la consommation raisonnée sont légion. Mais on entend aussi souvent des médecins nous dire qu’il est bon de boire un verre de vin rouge par jour pour notre santé. Le rosé est vecteur de joie et les foires au vin ont fait l’objet d’un battage publicitaire. Notre pays d’Occitanie entretient un rapport si particulier avec sa vigne… Les viticulteurs prennent soin de leurs raisins, mais régulièrement on les attaque sur leur utilisation de pesticides. Le vin bio est très réputé mais peine à s’imposer comme nouvelle norme. Nous avons le plus grand vignoble de France mais notre terroir ne peut pas produire de grands crus classés. Les machines à vendanger ont ralenti la vitesse de nos voitures et nous ont donné le vague à l’âme de l’automne. Cette ambivalence et complexité que nous entretenons avec notre patrimoine œnologique, nous pouvons l’expliquer en remontant aux origines, aux temps des grecs, l’un des premiers peuples à avoir exprimé cette difficulté.
Au commencement des temps il y avait un dieu que les grecs de l’antiquité honoraient chaque année, car la folie qu’il entraînait était si fertile que les hommes pouvaient construire et perfectionner sans discontinuité leur civilisation. C’était Dionysos, dieu du vin. Face à lui se dressait Apollon, dieu de la beauté immuable et de la pureté. Une opposition entre les deux structura la vie de nos valeureux grecs : Dionysos nous proposait la volupté de l’enivrement pour saisir ce qui fonde l’essence même de l’existence, c’est-à-dire que tout ce qui naît doit disparaître et il faut se préparer à subir la douleur de la destruction. Le vin est alors une fête qui nous accompagne et adoucit la suite de ce destin intraitable. « Nous sommes transpercés par l’aiguillon furieux de ces maux […] mais en dépit de la terreur et de la pitié nous goûtons le bonheur de vivre, non comme individus, mais comme participant à la substance vivante unique qui nous englobe tout dans sa volupté d’où naît la vie » explique Nietzsche dans son tout premier livre, La naissance de la Tragédie (1871), livre sur la dualité de la pensée grecque. Car face à cette volonté de supporter l’insupportable, il y a l’utopie d’Apollon : rien ne changera, la beauté de la vie est éternelle ; il suffit de savoir la contempler : « La meilleure chose au monde est hors de ta portée : ne pas être né, n’être pas, n’être rien » aurait dit Dionysos à celui qui contemple les dieux de l’Olympe, monde des Immortels et du plus beau d’entre eux, Apollon.
Qu’est-ce que cela veut dire ? Rien sinon que l’existence peut parfois être insupportable à nombre d’entre nous. Du coup deux possibilités s’offrent à nous – et sont toujours possibles aujourd’hui : soit s’enivrer pour supporter et accepter le destin de pauvres mortels, soit tourner ses regards vers un autre monde, celui des dieux, auquel nous n’accéderons jamais, mais qui peut nous permettre d’espérer. Dionysos face à Apollon. Le vin a cette délicatesse de nous faire supporter l’existence sans pour autant faire disparaître notre lucidité. Certes il a aussi la réputation sulfureuse du manque de contrôle, des excès, des dérapages verbaux et des comportements indécents. Le vin nous désinhibe et cela produit parfois du ridicule. Mais il s’agit aussi de l’authenticité d’une existence humaine qui ne peut pas être lisse. Apollon au contraire nous propose un modèle idéal, un monde parfait et prévisible, éternel dans sa beauté, mais qui a pour seul défaut de ne pas être humain… Le philosophe allemand Nietzsche (mort en 1900) avait compris un point fondamental : les grecs ont inventé la philosophie et la démocratie. La philosophie a été l’irruption de croyances en des vérités éternelles et belles. A ce titre la philosophie se réclame d’Apollon. La démocratie, au contraire, est rugueuse, pleine de discussions et de disputes, de joutes oratoires et d’affrontements, de convictions et de mauvaise foi. La démocratie est imparfaite. Tout comme les humains. Mais c’est la volupté de l’existence qui veut cela. Dionysos est le dieu de ces imperfections. Le vin permet de ne plus avoir honte de ces imperfections.
Pour souligner un peu plus les contradictions entre les deux modèles, je vais prendre un des exemples les plus flamboyants : Platon (427 – 347 av. J.-C), surnommé Le Divin, élève de Socrate, auteur de plus d’une trentaine de dialogues philosophiques, où notamment il met en scène un Monde Intelligible où résideraient des Idées éternelles et parfaites (par exemple l’Idée du Beau), a écrit un de ses plus beaux dialogues où il souligne, dans la pratique de la philosophie, l’importance des relations humaines : Le Banquet. Si vous voulez commencer à lire un dialogue philosophique de Platon, je vous conseille de commencer par celui-là – et de continuer ensuite avec le Gorgias. Je m’explique : Le Banquet, comme son titre l’indique, met en scène un banquet philosophique, c’est-à-dire un repas où « on boit sobrement » (sic !) avant de philosopher. Traduction : on mange, on boit, et ensuite on pense. Le thème de ce Banquet est l’amour. Je vous en donne le synopsis : Socrate vient à une fête organisée par Agathon qui vient de gagner un concours de poésie. Agathon est amoureux de Socrate et espère qu’à l’occasion de ce banquet il cédera à ses avances. D’où l’intérêt du vin et le thème choisi pour les discours. Ces fêtes avaient des règles précises et étaient l’occasion de faire des discours après avoir bu. Dans celui décrit par Platon, il y a notamment la description devenue célèbre du dramaturge comique Aristophane. Il y décrit le mythe des Androgynes, êtres à deux têtes, quatre bras et quatre jambes, tout ronds et arrogants que les dieux, pour les rendre plus modestes, ont coupés en deux – ce qui fait que depuis cette époque nous recherchons notre moitié. Il y a aussi le plaidoyer de Pausanias pour les relations homosexuelles, selon lui bien supérieures à la fréquentation de l’autre sexe. Enfin il y a Socrate, qui raconte la naissance d’Eros, demi-dieu de l’amour et du désir. Ce dialogue est charmant, vivant, déstabilisant, voluptueux. C’est un dialogue dionysiaque, loin de toutes ces théories sur un monde parfait, également élaborées par Platon, sur un monde utopique qui n’existera jamais. Le Banquet, si vous avez la paresse de lire uniquement le texte, vous pouvez aussi le découvrir sous forme de BD, dessinée par Joann Sfar (Editions Bréal, La petite bibliothèque philosophique de Joann Sfar).
Notamment vous serez surpris de voir à quel point, pour les Grecs – qui n’ont rien fait d’autre que de l’inventer !, la philosophie est une activité sensuelle tout autant qu’intellectuelle. Vous découvrirez par exemple un personnage loufoque, insolent et scandaleux : le jeune Aristophane, amant de Socrate, arrivant tardivement au Banquet avec des amis, déjà depuis longtemps dans les brumes de l’alcool fort, et qui veut se coucher auprès de son maître à penser. Au lieu de faire un discours sur l’amour, il décide même de faire un éloge de Socrate, pour détailler ce qui produit son amitié. Les autres sont scandalisés par son attitude mais le laissent faire. Ils l’écoutent. C’est ce que permet toute l’ambiguïté du vin : il repousse les limites. C’est sans doute la raison pour laquelle les banquets étaient des institutions importantes chez les Grecs : il fallait libérer la parole de la pression sociale, pour permettre de s’élever vers des pensées plus audacieuses. Platon, plus tard, lorsqu’il se lança dans l’écriture de livres politiques, notamment un dialogue intitulé Les Lois, donna une explication à l’invention de l’alcool : ce seraient les dieux eux-mêmes qui nous auraient donné le vin pour permettre aux hommes de révéler leur naturel, permettant à la pudeur – paradoxalement – de préserver notre intimité : ce que vous avez dit, vous l’avez dit parce que vous étiez « gai ». Vous pouvez retrouver la réserve nécessaire face à cette attitude dès que les effets du vin se seront dissipés.
Je suppose que certains, en lisant cet article, seront confirmés dans ce qu’ils pensent. La blague sera facile : Vous voulez faire de la philosophie ? Facile : Buvez ! Une fois alcoolisés, vous pourrez raconter ce que vous voulez, de préférence n’importe quoi, et cela paraîtra profond…. La philosophie du comptoir de café, le matin, avec un petit blanc pour que vous ne vous sentiez pas timide. Ce n’est pas tout à fait cela que Platon ou Nietzsche voulaient expliquer. Car un imbécile est un imbécile et a des pensées imbéciles, quel que soit son degré d’alcoolémie. Pour faire de la philosophie, il faut d’abord réfléchir et ensuite libérer sa parole. C’est cette deuxième étape que favorise le Banquet, pas la première. Le vin est d’abord le symbole de ce destin tragi-comique des hommes. Nous avons donc deux visions de la pratique de la philosophie : celle d’Apollon, vertueuse et mesurée, qui croit en l’existence de vérités éternelles et rationnelles. Si vous voulez être apollinien, ne buvez pas. Faites comme le philosophe allemand Emmanuel Kant : travaillez du matin au soir. Puis il y a celle de Dionysos, évoquant le drame de la condition humaine, ses faiblesses, ses contradictions, son destin incertain. La vie, quoi. Faire de la philosophie consistera alors à rencontrer les autres, devoir les convaincre et pour cela mettre en forme votre pensée. Le vin étant un moment de rencontre avec l’autre, il représente toute l’ambiguïté de cette activité : à la fois noble et riche, elle est aussi dangereuse car elle peut déraper à tout point, virer à la farce tout comme côtoyer le génie. Dionysos a été oublié dans les Académies. Les banquets philosophiques ne sont plus des institutions dans notre société. Mais à la place nous avons créé les cafés philosophiques…
Par Christophe Gallique

Les Voitures Autonomes

Les voitures de demain seront-elles sans RISQUE ?
Les voitures de demain seront sans conducteur. Tout le monde le sait. Mais la vraie prouesse n’est pas de savoir comment une voiture fait pour se garer seule.  Il s’agit plutôt de lui donner le jugement moral nécessaire pour faire le bon choix en cas d’accident.

Le dernier salon de l’automobile de Paris a été l’occasion d’une discussion à la fois futuriste et fondamentale pour notre futur, sur les voitures sans chauffeur : sauront-elles prendre les bonnes décisions en cas de danger ? Sauront-elles ce que sont le bien et le mal ? Peut-on déterminer un algorithme qui donnera une valeur morale aux actions de l’automobile ? Imaginez par exemple qu’une voiture autonome roulant à 90km/h soit face à un dilemme très gênant : un enfant surgit sur la route et elle ne peut l’éviter que si elle dévie sa trajectoire et qu’elle s’écrase contre un platane, tuant tous les occupants de la voiture. Quelle est la meilleure solution ? Aucune ? Certes. Néanmoins il faudra que la voiture prenne une décision. Tuer l’enfant ? bof…. Tuer la famille dans la voiture ? re-bof…

Les algorithmes sont des lignes de calculs qui peuvent être assez subtils pour calculer les conséquences d’une action et décider entre deux décisions laquelle est la meilleure ou la moins catastrophique. En philosophie cela s’appelle L’utilitarisme ; philosophie anglo-saxonne dont les représentants les plus célèbres furent Jeremy Bentham (18e siècle) et John Stuart Mill (19e siècle). La base de cette analyse est qu’une action est bonne moralement si elle permet d’accéder au plus grand bien-être pour le plus grand nombre de personnes et si elle fait l’équilibre entre la somme de douleur et de plaisir. Dans notre cas présent cela correspond au calcul fait par l’ordinateur de la voiture : il doit estimer ce qui est le plus utile pour la société et ce qui produit le moins de peine en estimant les conséquences de son action. Reste que le bonheur peut ne pas être total si nous sommes soumis à un dilemme : est-il par exemple préférable pour le propriétaire de la voiture de mourir avec tous les membres de sa famille ou garder à tout jamais en tête le petit enfant écrasé ? beurk !

La philosophie a donc anticipé les dilemmes auxquels les constructeurs automobiles font face actuellement. Ainsi une philosophe contemporaine, Philippa Foot (décédée en 2010), imagina un exemple pour expliquer la difficulté du choix moral : supposez que vous êtes conducteur d’un tram. Les freins de celui-ci lâchent dans une descente et vous ne pouvez plus rien contrôler sinon le volant pour vous permettre de tourner. Devant vous cinq personnes sont bloquées dans une voiture. Vous pouvez les éviter si vous tournez à droite sur une voie en travaux, mais dans ce cas vous devez sacrifier un ouvrier qui y travaille. Que faites-vous ? Réponse logique mais tragique : il vaut mieux tuer une personne plutôt que cinq. Tant pis pour l’ouvrier même s’il devient dommage collatéral…

Ce raisonnement est à la portée d’une machine, car elle n’intègre pas un élément fondamental, celui de la valeur d’une action. Car déterminer le bien ne se calcule pas uniquement en tenant compte des conséquences d’une action, mais aussi grâce à un jugement qui qualifie la nature même de l’action. Tuer, par exemple, n’est pas bien. Et si tuer permet de sauver des personnes, pour autant tuer reste une mauvaise action. Le bien et le mal s’articulent autour d’un système de valeur qu’il faudrait intégrer dans l’algorithme de l’ordinateur comme constante mathématique. Mais est-ce possible ? Peut-on traduire du qualitatif en du quantitatif ?
Pour traduire cette difficulté, Philippa Foot continue son exemple en y ajoutant une variation : imaginez maintenant que vous n’êtes pas le conducteur du tramway, mais un témoin sur un pont. Vous apercevez le drame qui se joue et vous avez une solution : en poussant un individu lui aussi sur le pont, il pourra sans doute arrêter le tram et ainsi sauver et les passagers et les ouvriers. Seriez-vous prêts à le faire ? Ne seriez-vous pas réticent à l’idée de commettre un meurtre ? Car ce qui différencie le cas précédent c’est que votre action va entraîner la mort d’un innocent. Avec intention de la donner. Même si c’est pour sauver un plus grand nombre d’individus, cela reste condamnable.
Voilà le genre de constante qu’une voiture doit intégrer dans son calcul. Mais ce qu’elle ne peut analyser, c’est le degré de remords qui peut hanter un individu aux prises avec sa conscience. Ni des dimensions aussi irrationnelles telles que l’amour qu’un père peut ressentir pour ses enfants et qui le pousseront à sacrifier les autres plutôt que les siens.

L’automobile autonome devra, comme l’étymologie du terme nous l’apprend (auto nome vient des mots grecs auto (soi-même) et nomos (lois), être autonome c’est donc se fixer à soi-même ses propres règles), fixer des règles au fur et à mesure que l’imprévisible s’imposera à elle, dans le respect du code de la route. Nous n’osons imaginer la complexité de l’algorithme nécessaire !
Il faudra sans doute intégrer dans ses calculs une autre dimension, celle du devoir. Le devoir fixe ce qui est bien dans l’absolu, au-delà et en-deçà de toutes circonstances particulières, pour être certain que la valeur de notre acte ne soit pas uniquement liée à des circonstances particulières – auquel cas l’algorithme devrait prendre en compte toutes ces variables, et même si la machine peut apprendre au fur et à mesure de ses expériences, cela représente une somme infinie de cas à prendre en compte. Nous pouvons d’ores et déjà proposer avec Kant une solution aux constructeurs automobiles : le célèbre philosophe allemand (1724/1804), qui fit souffrir quelques générations de bacheliers, expliquait qu’un critère permettait de distinguer le bien du mal : agir toujours de telle sorte que son action puisse être une loi universelle, c’est-à-dire que nous puissions désirer que chacun ait la même attitude.

Ainsi tuer ne peut pas être une loi universelle, car si nous pouvons vouloir tuer quelqu’un, nous ne pouvons pas souhaiter en revanche être tué par celui-ci. Donc la voiture, pour revenir au dilemme, ne doit pas choisir entre tuer l’enfant et la famille qui se trouvent à son bord ; elle doit plutôt trouver une solution qui pourrait être désirable par tous. Celle par exemple d’éviter l’enfant et le platane. C’est simple comme bonjour tout compte fait…
Passée cette difficulté, cette autonomie pose dès lors une autre question fondamentale : faut-il confier sa vie à une machine ? Faut-il se priver de la liberté de décision ? Notre réponse va peut-être surprendre, mais elle est positive : entre un individu qui peut faire des choix irrationnels, pris par la boisson et les stupéfiants, dominé par sa bêtise d’un Fangio* sur le retour et une machine qui va calculer le meilleur choix possible sans faire intervenir le moindre affect, mon cœur ne balance pas très longtemps. Il est très vraisemblable que le futur verra chuter le nombre d’accidents sur la route, et le seul argument contre cela est la perte du plaisir de conduire que certains n’oublieront pas de dresser comme un étendard pour s’opposer à cette évolution.

Par Christophe

Le paradoxe de condorcet

2017 sera une année riche en événements politiques. Après les élections américaines nous choisirons notre prochain président. Mais est-ce que nous voterons réellement pour celui que nous soutenons, ou contre celui que nous ne voulons pas voir à l’Elysée? La question n’est pas si récente que cela.

Cet automne va être celui des primaires de la droite et du centre, avant la primaire du PS, et après les primaires américaines du printemps qui ont consacré Donald Trump contre toute attente. Celui-ci a déjoué tous les pronostics en réussissant à se faire nominer au nez et à la barbe des cadres du parti. Mais l’été fini, nous pouvons prendre le recul nécessaire et nous demander : était-il vraiment le meilleur candidat pour le Grand Old Party ou Parti républicain ? N’a-t-il pas réalisé un hold-up sur les primaires d’une manière si subtile que personne n’a mis le doigt sur sa stratégie, car il a utilisé un procédé vieux de deux cents ans appelé le paradoxe de Condorcet qui consiste à choisir, dans une élection, le candidat qu’on ne désire pas réellement, pour éviter celui dont on ne veut absolument pas. Après une chute dans les sondages, il se rapproche d’Hillary Clinton mais elle garde toutes ses chances de gagner le 8 novembre prochain car une majorité d’américains ne veut pas du clown new-yorkais comme leader. La question est : dans ce genre d’élections, choisit-on et vote-t-on toujours pour le candidat que l’on soutient réellement, ou au contraire obéit-on à des logiques différentes qui font que le candidat qui émerge est celui dont personne ne veut pour éviter celui qu’on ne veut surtout pas ?

Condorcet est un philosophe et homme politique de la Révolution française. Il est né en 1743 et est mort en 1794, en pleine Terreur. Dès 1785 il publia un traité de mathématiques où il réfléchit sur les conséquences d’un vote majoritaire lorsque plusieurs candidats se présentent à une élection. Il arrive à la conclusion que le vote de la pluralité peut très bien ne pas représenter le désir du peuple à partir du moment où le candidat favori ne remporte pas la majorité des voix dès le premier tour. Je vais essayer de vous expliquer ce théorème.

Imaginez un système de vote – appelé “méthode Condorcet” – dans lequel l’unique vainqueur est celui, s’il existe, qui comparé tour à tour à tous les autres candidats, s’avère à chaque fois être le candidat préféré. C’est-à-dire que chaque candidat est classé en fonction des autres et on le choisit non pas parce qu’il est notre candidat mais parce qu’on le préfère aux autres. Une primaire qui présenterait trois candidats (pour mémoire la primaire du centre et de la droite propose sept prétendants – mais ce serait trop compliqué – alors restons à trois.), les candidats Ju / Le / Sa.

Dans un sondage où on demande à un panel de 60 sympathisants de classer par ordre de préférence les trois favoris, voilà ce qu’ils répondent :

• 23 votants préfèrent : Ju > Le > Sa

• 17 votants préfèrent : Le > Sa > Ju

• 2 votants préfèrent : Le > Ju > Sa

• 10 votants préfèrent : Sa > Ju > Le

• 8 votants préfèrent : Sa > Le > Ju

Dans les comparaisons majoritaires par paires, on obtient :

• 33 préfèrent Ju > Le contre 27 pour Le > Ju. C’est donc Ju qui gagne le duel éventuel au deuxième tour.

• 42 préfèrent Le > Sa contre 18 pour Sa > Le. Le gagne le duel.

• 35 préfèrent Sa > Ju contre 25 pour Ju > Sa. Sa gagne le duel contre Ju.

Ce qui conduit à la contradiction interne Ju > Le > Sa > Ju.

condorcet-essai_sur_l_applicationLe paradoxe de Condorcet va expliquer que dans un vote à deux tours, ce n’est pas toujours le candidat voulu qui gagne. Dans le cas présent, au premier tour Ju gagne, mais s’il est confronté à Sa au second tour, il perd ! Le premier tour est déterminant et les sympathisants doivent donc calculer, en votant, celui qui est le plus à même de gagner dans un deuxième choix. Il y a beaucoup d’exemples historiques mais le plus célèbre est l’élection présidentielle de 1974 : dans l’ordre, au premier tour, François Mitterrand, Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chaban-Delmas avaient obtenu 43,2 %, 32,6 % et 15,1 % des suffrages. Au second tour, c’est Giscard d’Estaing, pourtant arrivé en deuxième position lors du premier tour, qui est élu avec 50,81% des voix. Ce sont les reports de voix de Chaban-Delmas, candidat de droite, qui ont permis cela au détriment du choix effectué au premier tour. La construction de la majorité se fait grâce à des calculs politiques.

Imaginez maintenant que Nicolas Sarkozy gagne la primaire de la droite et se présente au premier tour de l’élection présidentielle face à Marine Le Pen et François Hollande (ce dernier ayant gagné la primaire du parti socialiste car aucun candidat d’envergure ne lui a fait face). Le même scénario que lors de la précédente élection en 2012. Qu’arrivera-t-il ? Il est fort à parier que c’est ce que se disent les deux ex-futurs chef d’État : au deuxième tour, dans un duel face à l’extrême droite, il y aura toujours assez de report de voix pour ne pas perdre, non pour gagner. La véritable élection se joue donc non pas au deuxième tour, pas même au premier tour, mais lors des primaires de chaque parti qui désigne son champion. Le futur président de la République française, celui qui aura les pleins pouvoirs – quasiment – pendant cinq ans, ne sera pas celui qui a été choisi pour son programme, parce qu’il était porteur d’un espoir et d’un projet pour la France, mais à défaut, parce que ses électeurs ont pensé que si ce n’était pas lui, ce serait pire. Nous ne pouvons bien entendu pas croire que ces ténors de la politique ne connaissent pas ce paradoxe et ne jouent pas avec : ils ne cessent de le faire.

Ainsi en 2007, Nicolas Sarkozy a sans doute été très heureux d’être face à Ségolène Royal et non pas Dominique Strauss-Kahn (à l’époque il bénéficiait d’une réputation d’homme moderne et économiste génial… comme quoi tout le monde ne se maintient pas au niveau !) Le problème c’est qu’ainsi ils font fi de la volonté du peuple. La souveraineté du peuple est mise à mal. Je dirais même qu’elle est ignorée. Le système anglais de vote à un tour avec la proportionnelle est à cet égard plus représentatif. Mais Condorcet témoin de la construction de la République sous la Révolution française n’a-t-il pas vu là un des travers les plus dangereux de ce système représentatif ? Est-ce qu’une démocratie représentative, où les citoyens élisent leur chef, est encore une démocratie ? Ou n’est-ce qu’une tromperie ?

Cette question ne doit pas être retournée par les adversaires de la démocratie et de l’État de droit, ceux qui pensent qu’il s’agit d’un système faible, et qu’une dictature vaut mieux car elle offre au dirigeant de véritables pouvoirs. Notre propos n’est pas celui-là. Néanmoins il pose la question de la forme que doivent prendre les rendez-vous électoraux pour ne plus permettre à une élite, qui cultive le jeu des appareils, de confisquer les choix possibles et faire que le peuple soit de plus en plus frustré par les résultats. Là les adversaires de la république se frotteront les mains. Rappelons nous, Tocqueville dans De la démocratie en Amérique (1840) disait que notre système politique pouvait se transformer en une nouvelle forme de despotisme. Soyons vigilants et tâchons que cette élection présidentielle ne le devienne pas.

Par Christophe

les perles philos du bac

Comment-est-il possible que des lycéens se fourvoient à ce point ? Comment-est-il possible d’oublier si vite les douleurs de notre passé ?
Tentons de comprendre nos «histoires» et d’y apporter un éclairage philosophique avec Nietzsche.

Quelques perles trouvées dans des copies de philo ces dernières années.
Sur le sujet
« Que gagne-t-on à échanger », la fin de la copie : « Effectivement on peut être trompé par un contrat. Les juifs par exemple ont été trompé par Hitler. Il leur a promis du travail s’ils acceptaient de venir dans un camp. A l’entrée du camp étaient marqué “le travail rend libre”. Mais quand ils sont arrivés les juifs n’ont pas eu de travail. Ils n’y ont vu que du feu ! »

Sur le sujet « La conscience de l’individu n’est-elle que le reflet de la société à laquelle il appartient ? » : « Et c’est ce qui s’est passé lors de l’élection d’Hitler en chancelier en 1933. L’Allemagne est sur le déclin et les gens perdent confiance et foi dans cette société, personne n’arrive à faire remonter la pente à l’Allemagne. Hitler utilise alors un discours pertinent qui redonne envie au peuple de se battre et c’est comme cela qu’il a remodelé une conscience positive dans la tête des gens. Ils utilisa tout de même des méthodes pas légales comme la propagande mais il reforma une Allemagne forte (mis à part des actes de nazisme dans cette copie). »

Sur le sujet « La culture nous rend-elle meilleurs ? » : « Cela est tangent. Elle peut très bien nous rendre meilleurs que très mauvais au niveau des émotions. Hitler est le parfait exemple. Grâce à sa culture et la connaissance, il a réussi à obtenir le Prix Nobel de la Paix. Et quelques années plus tard il est devenu le pilier du Troisième Reich [….] ».

Inutile de préciser que tous ces extraits sont strictement authentiques, provenant de candidats et de sections très différentes les unes des autres. Cela peut laisser songeurs… si nous voulons rester dans l’euphémisme. Nous assistons tout doucement à une amnésie sur ce qu’il s’est passé il y a à peine 80 ans et il est fort à parier que dans quelques années un leader de la droite identitaire n’hésitera plus à se revendiquer de l’héritage de Hitler sans que cela ne choque plus personne. Mais que s’est-il donc passé pour que nous en soyons arrivés là ? Tous ces élèves ont eu pourtant des cours d’histoire précis et clairs. Mais cela ne suffit plus. La mémoire collective joue son rôle et efface les stigmates du passé alors que la dépouille d’Elie Wiesel est à peine inhumée.

Nietzsche avait déjà abordé cette question il y a 145 ans, à travers son livre Seconde Considération Intempestive. Selon lui l’histoire est un poison. Un poison qui nous rend malade. Heureux est le mouton qui oublie chaque matin l’herbe dont il s’est repu la veille. Il oublie et ne vit que l’instant. L’homme au contraire plie sous le poids des souvenirs et cela nuit à ses capacités de créations et d’actions. Trop de mémoire inhibe les facultés plastiques de l’humanité, c’est-à-dire le désir de créer de nouvelles formes de sociétés. « Le plus petit comme le plus grand des bonheurs sont toujours créés par une chose : le pouvoir d’oublier »* Cette première lecture du philosophe allemand semble donc donner raison à nos élèves : jetons aux orties ces vieilles histoires rabâchées depuis près d’un siècle et ouvrons-nous à la créativité d’un monde nouveau.

Sauf que l’affaire est un tout petit peu plus complexe…. Si l’histoire, pour Nietzsche est un poison, comme n’importe quelle autre molécule active, à faible dose, avec une posologie mesurée elle peut servir de médicament, telle la morphine qui calme nos douleurs. L’histoire peut nous soigner, nous sauver d’un certain nombre de pathologies. Il suffit de savoir ce que l’humanité veut faire de ses souvenirs. Nietzsche va élaborer une sorte de pharmacopée basée sur la mémoire et l’usage qu’elle fait de l’histoire. Tout comme il peut exister des traitements pour chaque symptôme, il existe trois histoires, une monumentale, une autre antiquaire et la troisième critique, qui vont répondre à des formes d’angoisse dans la conscience collective. L’histoire monumentale est celle qui donne du baume au cœur, qui fait l’éloge de certaines parties du passé pour donner du courage au peuple qui doit affronter le présent. Cette histoire sélectionne donc des images et les élève au rang de modèle. Tel fut le rôle de Jeanne d’Arc, de la Révolution Française, du général de Gaulle, et peut-être demain de la figure de Michel Rocard. Cette histoire sert à guérir de la peur et de la dépression, pour redonner la force de se lancer dans la bataille ! « L’homme conclut que le sublime qui a été autrefois a certainement été possible autrefois et sera par conséquent encore possible un jour » écrit Nietzsche. L’histoire comme cure de vitamine !

L’histoire antiquaire, elle, ne fait aucun tri. Elle garde tout, collectionne tout, y compris le plus insignifiant objet du quotidien, à condition qu’on ait pu s’assurer de son authenticité. « Le fait que quelque chose est devenu vieux engendre maintenant le désir de le savoir immortel » explique Nietzsche. C’est l’histoire des musées et des reconstitutions. C’est celle qui nous pousse à passer des heures à lire les lettres des Poilus à Verdun et à visiter la (fausse) grotte Chauvet en Ardèche. Cette histoire sert à maintenir nos racines, car nous avons besoin de savoir qui nous sommes, d’où nous venons, pour calmer nos angoisses. Une angoisse qui par définition n’a pas d’objet précis, contrairement aux peurs, mais qui peut nous paralyser. L’histoire comme anxiolytique.

L’histoire critique, quant à elle, se construit contre le passé, contre l’héritage de son peuple, contre les erreurs et les crimes du passé. C’est cette histoire qui pousse l’Allemagne à ne pas oublier le nazisme, pour montrer que cette nation moderne a conscience à la fois du poids du passé et de la culpabilité qui en découle, mais est capable de se tourner vers l’avenir en accueillant des populations de réfugiés désespérés. C’est aussi l’histoire de la France qui commémora les 170 ans de l’abolition de l’esclavage dans ses colonies en 2018 et qui affronte le rôle qu’a joué l’État dans la collaboration durant la Seconde Guerre mondiale. Cette histoire est nécessaire pour trancher, couper avec le passé et construire une identité pour une nation meilleure. L’histoire comme thérapie de groupe !

Quelle est la meilleure histoire ?
Nous ne pouvons pas le dire. Mais remarquons qu’il n’existe pas d’histoire totale. Chaque histoire n’est que découpage, partie, morceau choisi en vue de répondre à un problème de conscience, pour soulager des douleurs inhérentes au présent. L’histoire totale, narrative, qui aurait l’ambition juste de décrire les faits réels, tels qu’ils se seraient passés, en un mot la vérité sur le passé, n’existe pas. L’histoire n’est jamais qu’une interprétation dont les motivations précèdent les choix. L’érudition historique n’intéresse qu’un tout petit cercle. La majorité de la population ne retire de l’histoire que ce qui peut la soulager dans sa tentative d’agir et de préparer l’avenir. L’histoire est tordue, malaxée, mélangée, arrangée, parfois réécrite pour produire des mythes.

Et nos élèves ?
A quelle catégorie appartiennent-ils ? Comment peut-on justifier qu’ils oublient à ce point l’une des figures les plus importantes du siècle dernier et qu’ils travestissent totalement ce qu’il a fait ? Est-ce une forme d’amnésie, ou est-ce le retour d’idées nationalistes et identitaires qui feront l’éloge du national-socialisme transformant le Führer en mythe transcendant leurs angoisses ? Deux réponses possibles : soit effectivement ils préfigurent ce mode de pensée et cela fait froid dans le dos ; soit ils témoignent de la maladresse d’une pensée qui se prend les pieds dans le tapis des concepts historiques. Mais quoi qu’il en soit il faut prendre au sérieux cette maladie qui apparaît et faire de l’histoire une nécessité pour un peuple : ne jamais oublier la tragédie du passé.

Par Christophe Gallique

La vérité, un devoir à tout prix ?

Délation, signalement et dénonciation

La délation fut un crime odieux pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais aujourd’hui on nous pousse à dénoncer les criminels pour que la justice se fasse. La différence est-elle si facile à faire ?

L’affaire n’est pas simple, n’est pas claire. Comment faire la distinction entre un signalement à la police et une dénonciation ? Et quelle est la différence avec la délation pratiquée par certains français au cours de la Seconde Guerre mondiale ? Est-ce à mettre sur le même plan que le signalement demandé – à juste titre – lorsque quelqu’un que vous connaissez a un comportement déplacé et dangereux ? Faut-il dénoncer ? Grave question qui revient à pas de charge dans notre société. Mais qui n’est pas une question neuve. Le pédophile, le terroriste, le fraudeur fiscal, le tortionnaire d’enfants et le harceleur sexuel (espérons que ce ne soit pas la même personne qui soit coupable de tous ces crimes et délits.) ont du souci à se faire, car l’exigence de la société est désormais de demander à chaque citoyen une tolérance zéro et une attention de tous les instants. Une exigence de transparence et de justice qui trouve naturellement sa justification dans le fait que les moyens de communication (anonymes) n’ont jamais été aussi nombreux. Une exigence morale (recherche du Bien et d’une dignité) qui va déterminer notre organisation politique (recherche d’une vie meilleure).
Penchons-nous sur un exemple, un cas de casuistique.
La casuistique, c’est l’étude de cas précis, difficile à trancher, que les jésuites inventaient pour résoudre les dilemmes moraux. Celui qui nous intéresse est vieux de plus de deux cents ans et oppose deux grands noms de la philosophie des Lumières, le célébrissime Emmanuel Kant et le français Benjamin Constant (car la philosophie est en réalité un jeu entre deux auteurs qui courent après les concepts, et à la fin ce sont les allemands qui gagnent….). Voilà le cas proposé : vous êtes chez vous, tranquillement assis dans votre salon, lorsqu’une personne rentre apeurée et se réfugie dans votre chambre ; vous n’avez pas le temps de réagir qu’une seconde personne arrive devant votre porte, armée d’un bâton et l’air agressif et vous demande si quelqu’un s’est réfugié chez vous. Que devez-vous faire ? La dénoncer, ou mentir par humanité pour la protéger ?

Vous ne savez rien.
Vous ne savez pas qui est la personne cachée dans votre chambre. Vous ne savez pas si c’est une victime, ou si c’est un monstrueux bourreau d’enfants. Vous ne savez pas si l’agresseur est un militant nazi à la recherche d’un juif, un membre des forces de l’ordre ou un père en quête de vengeance. Votre attitude néanmoins déterminera le destin de l’individu qui sera ou non livré à sa colère. Dénonciation ou signalement ? La question ne se pose pas tout à fait sous cet angle-là, car ce n’est pas de votre propre chef que vous le livrez. Mais le problème de savoir s’il faut ou non protéger et mentir pour cela est exactement l’axe de la problématique. Benjamin Constant, dans Des réactions politiques (1797) tranche assez vite en écrivant ceci : «  Dire la vérité est un devoir. Qu’est-ce qu’un devoir ? L’idée de devoir est inséparable de celle de droits : un devoir est ce qui, dans un être, correspond aux droits d’un autre. […] Dire la vérité n’est donc un devoir qu’envers ceux qui ont le droit à la vérité. Or nul homme n’a le droit à la vérité qui nuit à autrui. ». L’affaire est entendue : il faut mentir pour protéger la victime, car nulle violence n’est admissible. A l’inverse un coupable n’a pas à être caché, car il doit répondre de ses actes devant la justice. Nous sommes tous d’accord… Sauf que cela implique de savoir qui est victime et qui est coupable, qui a le droit à la vérité et qui ne l’a pas. Vous devez juger en votre âme et conscience et ne pas vous tromper. Juger, c’est subsumer un cas particulier sous une loi générale, c’est-à-dire reconnaître lorsque ce cas particulier appartient à la loi générale correspondante. Par exemple un méchant “prédateur sexuel” est un criminel. Facile à admettre. Sauf que dans le cas présenté, ce n’est pas si clair. Vous ne savez pas qui est qui. Vous devez endosser une responsabilité écrasante en déterminant qui a le droit d’être protégé et qui a le droit à la véracité. Néanmoins la réponse de Constant nous permet de distinguer délation et signalement : vous êtes dans votre bon droit lorsque vous estimez que celui qui se cache a commis un acte grave.
Kant répondit dans un petit article paru lui aussi en 1797, donnant à la question une dimension européenne (le vieux philosophe allemand emmuré dans son rigorisme moral, face au jeune philosophe français humaniste, généreux et engagé). Sa réponse tient en deux arguments nets. Tout d’abord il ne faut jamais mentir, quelles que soient les circonstances, car autoriser un mensonge ouvre la porte à la justification de tous les mensonges imaginables : on trouvera toujours de bonnes raisons de mentir : je ne l’ai pas dénoncé car je ne savais pas que c’était grave…, je t’ai menti car c’était pour te protéger toi-même, etc. Et aucun tribunal ne peut vous reprocher, juridiquement, de dire la vérité, alors que le mensonge peut être puni par la loi. Le second argument est que si vous mentez, même avec les meilleures intentions du monde, vous trahissez la confiance de l’humanité toute entière et celle de la victime en particulier : lorsqu’elle est venue se réfugier chez vous, elle a vu dans votre regard que vous étiez une personne rationnelle, et de ce fait elle en a déduit que vous alliez dire la vérité. Imaginez qu’elle profite de votre altercation avec l’agresseur pour s’enfuir par la fenêtre ; votre mensonge fera qu’elle sera retrouvée et peut-être tuée par son tortionnaire qui aura fait le tour de la maison. Et ce sera de votre faute, car si vous aviez dit la vérité, ce dernier aurait perdu du temps à fouiller votre intérieur.
A l’inverse, en disant la vérité vous n’êtes pas responsable de meurtre commis chez vous, malgré vous. Dites donc toujours la vérité, et dénoncez ceux qui se cachent quelles que soient les circonstances.
Ce rigorisme moral, qui fait un peu peur tout de même, doit être complété par un dernier élément : dire la vérité n’empêche pas de protéger. Vous pouvez répondre à l’agresseur “oui, la personne est là” et ensuite faire barrage de votre corps pour protéger la victime. Certes vous risquez ainsi de prendre un mauvais coup, peut-être de mourir. Et alors ? La morale, expliquait Kant, n’est pas là pour nous rendre heureux, mais nous rendre digne du bonheur. Il vaut mieux être mort digne que vivant honteux….
Je vous laisse choisir votre camp, puis revenons à des considérations plus réalistes : notre société actuelle exige de plus en plus de transparence et nous considérons que tout citoyen qui a eu vent d’un crime ou d’un délit doit le dénoncer. Ce sont par exemple le scandale des Panama Papers ou Wikileaks, ou les affaires de pédophilie au sein de l’Église. Bien entendu nous y voyons une forme de progrès contre ceux qui, à l’instar de Benjamin Constant, pensaient que tout le monde n’avait pas le droit à la vérité. Néanmoins attention ! C’est aussi donner le pouvoir de délation à tous, même lorsque parfois nous ne sommes pas qualifiés pour juger. En ces temps où la puissance médiatique détruit votre réputation en moins de temps qu’il ne faut pour en prendre conscience, cette exigence de vérité prônée par Kant le prussien pourrait bel et bien provoquer des drames irrémédiables.
Par Christophe Gallique

Mai 2016 : sous les étoiles, la marche

Nuit debout à Lodève
Allons-nous assister à un mois de mai explosif partout en France ? C’est possible lorsqu’on voit la mobilisation des lycéens et des syndicats, mais aussi l’émergence de lieux de rencontre politique tel que Nuit debout. Mais à quoi cela correspond-il vraiment

Ça y est le mouvement importé de Paris s’installe dans nos villes, notamment à Lodève1 : une centaine de personnes a décidé de se retrouver sur la place de la République tous les mardis et vendredis pour discuter des problèmes de la société, de la loi sur le travail, etc… Nous retrouvons le même phénomène à Béziers, place du 14-juillet, et à Montpellier. C’est la renaissance de la politique au sens noble du terme, c’est-à-dire la prise en main par le peuple et pour le peuple des questions posées sur l’égalité entre les individus et tous les problèmes de la société. Soyons optimistes : grâce à l’héritage des Lumières qui prônent le discours rationnel, l’héritage des Indignés italiens et d’Occupy Wall Street américain, en 2017 va émerger une force politique nouvelle et représentative de ces citoyens, tels que sont Podemos en Espagne et Bernie Sanders aux USA. C’est le retour bienheureux du débat politique face à l’hégémonie de la pensée unique. Néanmoins il faut tempérer cet optimisme et reconnaître que Podemos élu, c’est davantage une force de blocage pour éviter certaines coalitions de se constituer, sans pouvoir réellement participer au changement de la société ; et Bernie Sanders a perdu le 19 avril 2016 ses dernières chances d’être le candidat des démocrates en novembre prochain. D’autre part si nous sommes honnêtes, nous devons dire que ces moments de rencontre ne donnent pas lieu à des débats contradictoires. Seuls ceux qui a priori sont contre la loi Travail et pour une autre alternative à gauche de la majorité, se retrouvent face au Musée Fleury pour discuter et construire un discours alternatif à la chanson récurrente sur la mondialisation. Nous avions assisté au même phénomène en 2013 lors du mouvement de la Manif pour tous : les veilleurs se rassemblaient dans les grandes villes avec l’ambition d’être présents jusqu’à l’élection de 2017. Ils étaient constitués pour l’essentiel de catholiques opposés à la loi du mariage pour tous.

Pourquoi cette nécessité d’organiser des rassemblements publics qui ont pour but de faire pression sur le gouvernement en leur donnant l’aspect de débats où tout le monde est d’accord ? N’est-ce que pure mascarade pour exister dans les médias, ou est-ce que cela correspond à une nouvelle nécessité de la démocratie qui voit ses citoyens agir en débattant des problèmes de société.
Élargissons notre enquête à Paris qui organise également des Nuit debout place de la République (si, si, Paris imite Lodève 😉 !)  : la foule a accueilli en icône rock l’économiste grec Yanis Varoufakis mais ce dernier fit un discours creux comme le gruyère du type “le monde entier vous soutient” ; à l’inverse l’académicien Alain Finkielkraut n’eut pas le temps de s’approcher qu’il dut rebrousser chemin sous les invectives. Preuve que Nuit debout est un lieu de rencontre politique aux limites idéologiques assez claires. Donc, pourquoi existe-t-il ?
Le philosophe italien marxiste Antonio Gramsci (1891/1937) théorisa le concept d’hégémonie intellectuelle qui correspond assez bien à cette problématique : selon lui la société fonctionne en lutte des classes, notamment la classe ouvrière opprimée et la classe bourgeoise, dominante. Les outils de cette domination sont politiques puisque l’État n’est que l’extension de la domination économique bourgeoise, mais aussi culturelle : les intellectuels jouent un rôle de justification de la domination et des inégalités. Gramsci nomme hégémonie le processus qui permet de justifier ces inégalités avec l’accord et même le soutien de ceux qui sont dominés, c’est-à-dire les plus pauvres et exploités par le système économique. Cette domination intellectuelle s’est construite lentement grâce au bloc historique qui est l’histoire du pouvoir par les intellectuels sur le peuple par intermédiation. Toute l’histoire de la philosophie serait donc une vaste justification des inégalités sociales et économiques. Gramsci prit l’exemple qu’il connaissait le mieux : l’Italie méridionale où les paysans amorphes et inorganisés étaient dominés par, d’une part les petits bourgeois avec des petits intellectuels, et d’autre part des grands propriétaires fonciers qui donnaient à la société les grands intellectuels et universitaires. Cette double domination n’était donc pas que politique et économique, elle était également sur le plan des idées, idées qui justifiaient les inégalités entre les classes. Face à ce discours dominant et oppresseur, le prolétariat doit donc, s’il veut accéder au pouvoir et légitimer sa démarche politique, se doter d’intellectuels qui défendront sa cause. Gramsci écrivait dans Carnets de Prison (publié en 1975) que L’État « n’est que la tranchée avancée de la bourgeoisie, derrière laquelle se trouve un système de casemates (appareils d’État de contrôle, culture, information, école, formes de la tradition) qui excluent la possibilité d’une stratégie d’assaut, puisqu’elles doivent être conquises une à la fois. C’est pourquoi une guerre de position est nécessaire, c’est-à-dire une stratégie dirigée à la conquête des différents et successifs niveaux de la société civile. ». Cette longue citation, une des plus connues, montre que la révolution doit passer par les bastions idéologiques de la domination organisés par l’État, et même si le terme de guerre de position dénote la dimension violente de cette révolution, cette violence doit uniquement être celle d’une émulation des idées. La conquête passe alors par l’émergence d’intellectuels qui justifieront l’existence d’une alternative. Il faut parler, argumenter, définir des concepts et s’attaquer aux différentes citadelles de la domination que sont l’école, le journalisme et la culture. La société civile doit évoluer en forgeant de nouvelles idées et en les rendant légitimes à travers des discours ; l’effort est réel en ce qui concerne l’écologie avec le succès de Demain, le documentaire qui analyse les solutions politiques et sociales pour produire et consommer autrement ce dont l’humanité a besoin. Hélas, encore aujourd’hui la pauvreté et l’exploitation des hommes sont trop souvent justifiées par les nécessités économiques, et il n’y a pas de grands intellectuels – tel que le fut Rousseau au Siècle des Lumières2, pour en montrer l’indécence.
Comment trouver cet intellectuel si la révolution politique ne doit pas se faire par les armes ? Si seules les idées doivent combattre ? S’il faut éviter la guerre et la dictature violente telles que l’humanité les a connues à travers le totalitarisme stalinien ? Gramsci voyait dans le Parti Communiste l’organe collectif qui permettrait de produire ce discours intellectuel et politique. En cela son travail est daté. Aujourd’hui le PCF n’est plus que l’ombre de lui-même et ne peut incarner l’espoir d’une large partie de la population. Nuit debout est plutôt un mouvement libertaire, presque anarchiste et/ou individualiste, car les citoyens qui se sentent opprimés et dépossédés du pouvoir politique sont beaucoup plus éduqués qu’au début du 20e siècle. Ils sont donc capables de tenir des discours cohérents dans leur contestation. Mais la démarche est la même, c’est-à-dire développer les outils intellectuels qui permettront de transformer d’abord la culture, la philosophie, les idées, puis après conquérir le pouvoir politique. Il ne s’agit pas du Grand Soir, mais d’une lente mutation de la société civile. Permettez-moi, néanmoins, une réserve : l’hypothèse que les prochaines grandes conquêtes intellectuelles partent de Lodève est encore un peu utopique….

Par Christophe