Gallique

De bons à lois

Marx écrivait que l’histoire se répète toujours deux fois, la première de manière tragique, la seconde comme une farce. Est-ce qu’on va assister à une telle répétition avec la taxe carbone ? Cela mérite une réflexion sur ce qu’est la loi.

En ce mois de septembre 2019 un rapport gouvernemental propose le retour de la taxe carbonne dont l’augmentation prévue il y a un an avait donné le crise des Gilets jaunes*. Aussi incroyable que cela puisse être il semble que le gouvernement n’ait pas d’autres moyens que la pression fiscale pour faire changer le comportement des automobilistes. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : il faut réduire les émissions de CO2 et la part importante de la voiture dans nos existences ; il faut changer notre mode de vie. Et pour cela la solution trouvée est de faire payer des impôts supplémentaires, supposant que si le coût en est trop important nous allons abandonner nos véhicules pour nous remettre à la marche à pied… Le rapport préconise également de redistribuer des compensations aux plus pauvres d’entre nous, ce qui est très logique : payer plus de taxes à l’Etat et ensuite dans sa générosité celui-ci vous distribuera des subventions. Voilà l’exemple même de l’impuissance publique à trouver une réelle solution face à un problème au lieu d’investir dans de nouvelles infrastructures qui permettraient de modifier les modes de transport, on taxe les utilisateurs pour qu’ils changent leurs mauvaises habitudes. Est-ce que réellement la loi doit prendre cette forme ? Et qui peut croire que cela peut être efficace ?

Faisons un parallèle : en 1974 le nouveau président français veut libéraliser la société et supprime la censure au cinéma. Aussitôt le cinéma pornographique se développe et connaît même un fort engouement, au point d’être présent aux différents festivals, y compris celui de Cannes dès le printemps 75 et a droit au soutien intellectuel de quelques vedettes telle Catherine Deneuve. Toutes les associations familiales et conservatrices réagissent et – car elles sont le socle électoral de la droite – à la fin de l’été 1975 le parlement vote une loi fiscale contre le cinéma pornographique, le marginalisant à nouveau et définitivement. Mais la vidéo se développe, puis internet. Et aujourd’hui la pornographie est devenue la principale demande de navigation sur le web, d’ailleurs en quasi-monopole car les quelques grands groupes du web maitrisent tous les « tubes » du streaming pornographique. Pourquoi un tel parallèle ? Pour poser une question simple : est-ce que la loi doit exister afin de réguler les mœurs, les pratiques de la société ? En a-t-elle seulement le pouvoir ? Si je reviens sur le parallèle, les géants du web vont payer plus d’impôts, donc vont augmenter leur marges et/ou vont trouver des moyens de contourner la fiscalité française. Ne faudrait-il donc rien faire, me direz-vous ? Si, mais n’y a-t-il que par la loi et plus précisément par la pression fiscale qu’on peut faire quelque chose ? Pour répondre à cette question, il faut se demander ce qu’est une loi.

Notre tradition philosophique politique est marquée par Jean Jacques Rousseau (1712-1778) qui en 1764 a publié Du Contrat Social. Dans cet ouvrage dont nous avons déjà parlé dans de précédentes chroniques, il explique que la loi est le fruit d’une Volonté Générale, elle-même produite par la mise en commun de tous les biens et les droits des associés. La Volonté Générale, en échange, redistribue des droits et des biens civils à chaque citoyen. La loi devient alors nécessairement juste puisque chaque citoyen la décide et est touché de la même manière par ses conséquences : « Le Peuple soumis aux lois en doit être l’auteur ; il n’appartient qu’à ceux qui s’associent de régler les conditions de la société. » (Livre II, chap. 6). Ainsi la loi fait passer l’homme de son état naturel (faire ce qu’il peut) à un état civil et permet la propriété de tout ce que les hommes possèdent, car la puissance publique garantit que chacun puisse profiter du fruit de son travail. Reste à savoir comment on peut déterminer ce qu’est une bonne loi. En effet, on peut tout à fait imaginer que cette volonté générale délire et impose à ses propres membres des règles qui les rendraient plus malheureux qu’ils ne sont déjà. Rousseau tente de répondre à ce risque en analysant ce que doit être la loi. Il commence par expliquer qu’elle doit toujours avoir une portée générale, jamais particulière : elle doit fixer les principes généraux de la vie en société mais elle ne doit pas viser un individu ou une entreprise particulière. Ce serait alors un décret. Ensuite Rousseau explique à quoi doit servir une loi et c’est simple : assurer la liberté civile et l’égalité. La liberté étant garantie par l’égalité car la loi doit éviter qu’il y ait un écart trop important entre les riches et les pauvres pour permettre l’abondance en temps de paix. Enfin, dernière étape, le philosophe divise les lois en plusieurs catégories et notamment il établit les lois civiles qui doivent régler la relation entre les individus et l’Etat. D’après lui « en sorte que chaque Citoyen soit dans une parfaite indépendance de tous les autres, et dans une excessive dépendance de la Cité » (Livre II, chap. 12). Nous sommes là face à une phrase surprenante et qui est peut-être à l’origine de ce que je voulais dénoncer : croire que la loi puisse influencer jusqu’aux gestes quotidiens des individus en leur indiquant quels doivent être leurs choix et ainsi culpabiliser ceux qui s’y refusent. Car ne nous y trompons pas : en voulant taxer les carburants, ce qu’espère le gouvernement français, c’est influencer le comportement des consommateurs, en lui indiquant le Bien et le Mal. Rousseau, dans le Contrat Social, ne semble pas hostile à cette dimension moralisatrice de la loi qui met l’Etat dans la situation d’un Dieu qui devrait guider ses brebis… 

Face à cette option politique, il y a un deuxième penseur français Frédéric Bastiat (1801-1850). Pour Rousseau, la loi doit pouvoir forcer les individus à lui obéir et ainsi « les forcer à être libres » pour reprendre une célèbre expression. Pour Bastiat au contraire : « Ce n’est pas parce que les hommes ont édicté des Lois que la Personnalité, la Liberté et la Propriété existent. Au contraire, c’est parce que la Personnalité, la Liberté et la Propriété préexistent que les hommes font des Lois ». (La Loi, 1850) Que veut-il dire ? Rien sinon que la loi n’a pas pour rôle de déterminer ce qui est bien ou mal pour le citoyen. Elle n’a pas de rôle prescriptif. Elle ne doit pas décider ce que les hommes doivent faire. Elle doit juste réfléchir sur l’équité des relations entre les hommes. Un homme, c’est une personnalité, c’est-à-dire une entité spirituelle qui a ses goûts, ses besoins ; sa liberté c’est la capacité d’user de ses facultés spirituelles et physiques. La propriété, c’est ce que l’homme acquiert grâce à son travail. La loi doit donc accompagner ces trois dimensions, et non pas chercher à les recréer. Qu’est-ce que cela veut dire concrètement ? Cela veut dire que la loi n’empêchera jamais les hommes d’utiliser les moyens de transport à leur disposition car ils en ont besoin. Que faut-il faire donc pour avoir une politique écologiste volontariste ? Peut-être au contraire baisser les impôts pour leur permettre d’investir dans de nouveaux moyens de transport ? La loi ne devrait-elle pas favoriser l’investissement vers ce que de toute façon les gens utiliseront sans se préoccuper de justice sociale ? Pour Frédéric Bastiat, lorsque la loi permet la spoliation des richesses des individus, une telle loi ne peut pas de toute façon être juste. Dire aux citoyens, en 2019 : il faut sauver la planète, donc on vous prend une partie de votre richesse sous forme d’impôts, cela ressemble à de la spoliation. D’autant plus lorsque l’Etat prévoit de garder 40 % de cet impôt pour son fonctionnement quotidien…

La taxe carbone va-t-elle donc être rejetée et provoquer un nouveau mouvement de contestation, voire d’insurrection populaire ? Bien entendu c’est plus compliqué que cela, car on a vu parfois des lois rejetées dans un premier temps par le peuple pour ensuite être acceptée. Rousseau a très bien compris cela lorsqu’il précise qu’une loi, fiscale ou non, ne peut exister et être efficiente que si elle s’appuie sur ce « qui ne se grave ni sur le marbre ni sur l’airain, mais dans les cœurs des citoyens. […] Je parle des mœurs, des coutumes et surtout de l’opinion, partie inconnue de nos politiques. » (Livre II, chap. 12 Du Contrat Social) C’est là le cœur du problème : l’Etat échouera toujours avec ses nouvelles lois s’il veut prendre à contre-courant l’opinion : certes dans notre exemple introductif, l’Etat cherche à satisfaire l’opinion en taxant la production de carbone. C’est vrai que médiatiquement, avec l’épopée d’une adolescente faisant le tour du monde pour montrer sa colère ou les images des glaciers qui fondent, l’opinion publique est plus sensible aux questions climatiques. Il n’y a plus une semaine sans une prédiction catastrophique à moyen ou long terme. L’opinion publique est donc préparée à l’idée « qu’il faut bien faire quelque chose ». Il se peut donc que cette opinion publique soit de plus en plus ouverte à la recherche de solution. Mais cela peut-il être fait si ce n’est pas accompagné d’un sentiment de justice sociale ? La loi doit donc accompagner les évolutions de la société et l’Etat ne nous promet que des impôts supplémentaires. C’est un décalage abyssal.

Par CHRISTOPHE GALLIQUE

https://www.francetvinfo.fr/economie/transports/gilets-jaunes/la-cour-des-comptes-preconise-le-retour-de-la-taxe-carbone-accompagnee-de-compensations-financieres-pour-les-menages-modestes_3621381.html

Cynique : vivre comme un chien

Diogène : un philososphe loufoque ?

Qui a dit que la philosophie était assommante ? Qui a dit que les philosophes ne font que vivre dans leur tour d’ivoire ? La vie du grec Diogène le cynique est la démonstration du contraire. Tous les faits utilisés dans cet article proviennent d’un seul livre : Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres de Diogène Laërce (3e siècle ap. JC).

Diogène naquit au 4e siècle avant Jésus-Christ à Sinope, ville actuellement turque au bord de la Mer Noire ; mais à l’époque elle était grecque. Diogène était le fils d’un banquier, et jeune adulte il dut s’enfuir car accusé d’être un faux-monnayeur. Arrivé à Athènes, il rencontra le philosophe cynique Antisthène et sa vie changea. Cynique en grec veut dire “vivre comme un chien”, et cette philosophie consiste à abandonner toutes les vanités et les richesses humaines pour se consacrer à l’essentiel, c’est-à-dire s’interroger sur le sens de la vie en refusant toutes les facilités qu’on peut obtenir dans une société riche. La philosophie cynique est une philosophie sévère, agressive et lucide sur l’absurdité de l’existence humaine.

Diogène abandonna donc l’art de la fausse-monnaie et décida de son nouveau mode de vie : voyant une souris courir sans se soucier du dénuement, car sans désir de vivre une vie pleine de plaisirs, Diogène décida que c’était là la solution pour ne jamais être malheureux. Il abandonna tout, s’acheta un manteau pour dormir la nuit enveloppé dedans, et une besace pour y mettre sa nourriture. Puis il trouva un tonneau pour y vivre au milieu de la cité et il décida de se promener en pleine journée avec une lanterne pour prévenir ses contemporains qu’il était le seul homme réellement éveillé. Est-ce une blague ? Absolument pas. Pour s’endurcir, l’été il se roulait dans le sable brûlant et l’hiver il embrassait les statues couvertes de neige. Il décida de tout faire en public, les repas et l’amour. Il se masturbait même au milieu de la rue en disant « Plût au ciel qu’il suffit également de se frotter le ventre pour apaiser sa faim ». Qui peut se targuer d’être allé si loin dans l’application de ses principes philosophiques ? Pas grand monde. A un jeune homme qui voulait devenir son disciple, Diogène lui demanda de le suivre dans les rues d’Athènes en traînant un hareng. L’apprenti-philosophe ne supporta pas l’humiliation et jeta le hareng. Diogène le renvoya immédiatement en disant : « Un hareng a rompu notre amitié. » Un autre l’invita chez lui. Mais en lui demandant de ne pas cracher car on venait de laver le sol. Diogène immédiatement lui cracha au visage en s’exclamant : « C’est le seul endroit sale où je peux le faire ! » Pas facile le bonhomme… Est-ce que les grecs admiraient réellement un tel fou ? Oui. Lorsqu’un jeune homme détruisit son tonneau, ils le fessèrent et remplacèrent immédiatement son tonneau. Ce qui est bizarre car, lors d’un repas, alors que les convives lui jetèrent des os comme à un chien, il s’approcha d’eux pour leur pisser dessus. L’enseignement de la philosophie passait par d’autres méthodes à cette époque…

Plus surprenant encore : le conquérant le plus puissant de l’époque, le macédonien Alexandre le Grand, lorsqu’il fut vainqueur des armées grecques demanda à rencontrer Diogène. Ce fut au Cranéion (une colline de la ville de Corinthe), à l’heure où le soleil était au plus haut dans le ciel. Alexandre voulut amadouer le philosophe un peu rugueux en lui disant « Demande moi ce que tu veux, tu l’auras. » Diogène lui répondit : « Ôte-toi de mon soleil ! » Le courage d’une telle réponse est à souligner, car le jeune Alexandre (il avait environ vingt ans) était très impulsif : peu de temps auparavant il avait rasé la ville de Thèbes qui avait osé lui résister. Mais Diogène n’avait cure de telle démonstration de puissance. Il disait « Je suis Diogène le chien, parce que je caresse ceux qui me donnent, j’aboie contre ceux qui ne me donnent pas et je mords ceux qui sont méchants. »

Cela n’empêcha pas Alexandre d’écouter ses leçons de philosophie ! Quelle était cette philosophie qui faisait l’admiration de ses contemporains ? En quelques mots c’est une réflexion sur le sens de l’existence humaine. Lorsque Diogène voyait les pilotes (de bateaux), les médecins et les philosophes, il admirait l’intelligence humaine ; mais s’il écoutait les interprètes des songes, les devins, les courtisans et « les gens infatués de gloire et de richesse », il exprimait ouvertement son mépris et son dégoût. Ainsi le célèbre Platon qui l’appelait « le Socrate devenu fou » eut le plaisir de se voir remettre en place par Diogène : un jour qu’il voyait le philosophe pauvre laver de la salade, le maître de l’Académie lui dit : « Si tu avais été aimable avec Denys (tyran de Syracuse en Sicile) tu ne laverais pas de la salade. » Sur quoi Diogène lui répondit sur le même ton : «  Et toi, si tu avais lavé ta salade, tu n’aurais pas été l’esclave de Denys. » A bon entendeur salut !

Diogène considérait donc le comportement humain comme totalement irrationnel.

D’où la raison de vivre en retrait de la société tout en provoquant ses contemporains pour les forcer à réfléchir sur leur condition. Il remarquait par exemple avec étonnement que les choses les plus précieuses se vendaient le moins cher et inversement. Ainsi on pouvait acheter trois mille drachmes (la monnaie de l’époque) des pierres inutiles alors que pour deux sous on avait de la farine. Cette critique, qui semble enfoncer des portes ouvertes, prend toute sa dimension par l’attitude de Diogène : parce qu’il condamne la vanité de ses contemporains, il décide de mettre en accord sa vie avec ses principes. Il était faux-monnayeur dans sa jeunesse, mais il abandonna tout pour vivre dans la pauvreté. Il se moqua de la gloire et de la noblesse, simple voile de la perversité, donc il refusa tous les honneurs que lui proposaient les puissants de son époque. Quel est le bilan de cette philosophie aujourd’hui ? D’abord une remarque : elle ouvre toute une tradition de philosophes, plutôt à tendance mystique, qui considèrent que l’existence humaine est futile et que nous aurions besoin de davantage de spiritualité. Les moines bouddhistes qui colonisent nos médias à l’heure actuelle, et qui prêchent la doctrine du petit véhicule en font partie. Ensuite il y a un paradoxe : cynique veut dire « vivre comme un chien ». Aujourd’hui le cynique est celui qui n’a que faire des valeurs morales, les transgressant pour son propre intérêt. Drôle de destin pour un nom de philosophie qui au départ voulait combattre ces rastignacs.

Petite conclusion : comment Diogène est-il mort ? Il y a plusieurs versions : l’une dit qu’il voulut arracher à un chien un morceau de poulpe. Il fut mordu au pied et mourut des suites de sa blessure. Une autre version dit qu’il a retenu volontairement sa respiration. Ses amis l’ont trouvé mort enveloppé dans son manteau au petit matin. Il fut enterré à la porte de la ville et au-dessus de sa tombe fut érigé d’abord une colonne avec un chien, puis une statue de bronze avec cette inscription :
Le temps ronge le bronze, mais
Ta gloire, Diogène, sera éternelle,
Car seul tu as montré aux hommes à se suffire à eux-mêmes,
Et tu as indiqué le plus court chemin du bonheur.

Par Christophe Gallique

La société à vau-l’eau !

A l’heure où l’exécutif veut inscrire l’état d’urgence dans la durée, ce qui en soi est contradictoire, analysons comment la société française a réagi face aux attentats islamistes.

Comment réagir face aux attentats qui ont frappé la France en 2015 ? Comment comprendre ces jeunes gens qui tuent avant de se tuer ? La méfiance est généralisée et tous les lieux publics sont sécurisés, à commencer par nos lycées. Mais notre société a-t-elle réellement une réponse à fournir face à une idéologie folle, face à une nouvelle forme de terreur ?
Certes les médias nous avaient dit que cela existait, mais loin de chez nous – en Israël, en Égypte, à Bagdad ou en Indonésie. Il suffisait de ne pas aller dans ces pays pour être à l’abri. Désormais le danger est là, au coin de notre rue, avec des personnes qui a priori pourraient être nos voisins.  La méfiance, la peur sont partout. Nous devons donc prendre le temps de réfléchir sur cette réalité.

Le philosophe Zygmunt Bauman, polonais né en 1925, écrivit en 2004 un petit livre, La vie liquide, qui peut en partie nous permettre de comprendre ce qui se passe. Il écrivit son ouvrage après le choc que furent les attaques terroristes de 2001 et fit la remarque qu’un des traumatismes majeurs des américains fut de découvrir qui étaient les terroristes : l’un des pilotes des avions écrasés contre les Twin Towers s’appelait Mohamed Atta et était le fils d’un avocat, donc issu d’une famille favorisée. Il avait fait des études brillantes d’architecte, notamment en Allemagne. Comment une personne intelligente et dont l’avenir semble ouvert peut faire le choix de propager la mort en commençant par soi-même ? Bauman répond à cette question angoissante d’abord en analysant la nature de nos sociétés occidentales modernes : elles sont liquides, c’est-à-dire que « les conditions dans lesquelles ses membres agissent changent en moins de temps qu’il n’en faut aux modes d’action pour se figer en habitudes » (introduction) : cela veut dire que notre société change sans cesse, et la vie liquide est une vie de consommateurs qui jugent la valeur des objets à l’aune de leur utilisation – et même plus, de leur utilité. Bauman explique que cette vie liquide s’oppose à celle qui se basait sur les traditions et la lenteur du temps car les repères socio-culturels restaient longtemps figés sur des bases solides.

Aujourd’hui tout est sans cesse renouvellement, désirs à combler, et objets à renouveler pour pouvoir être au top de l’existence, et l’existence qui nous semble la plus aboutie est celle d’apparaître dans les médias. Être à la télévision ou faire le buzz sur internet (ce qui en 2004 ne jouait pas encore un grand rôle), c’est la preuve qu’un individu existe et est important. Dans cette optique de mise en avant de l’image incessant, nos médias portent aux nues trois catégories d’individus dont la notoriété est mise sur le même plan, mais qu’il faut bien entendu distinguer : les auteurs des attentats, les héros et les vedettes. Commençons par les deux dernières catégories.
Les héros, eux, sont ceux que nous admirons d’autant plus qu’on ne nous demande pas d’en faire partie. Il s’agit des forces de l’ordre et d’intervention, des soldats et/ou des médecins urgentistes. Ils font des actes dont les conséquences sont visibles immédiatement : ils sauvent des personnes au péril de leur vie. Ils sont sur tous les théâtres d’opération pour nous protéger du danger, et comme le précise Bauman, ils participent à la construction de la nation en symbolisant sa force. La nation a besoin de ces êtres qui se sont sacrifiés pour sa construction, et leur rôle longtemps méprisé après 1968 est remis à l’honneur dans tous les médias.
Le citoyen moderne est plutôt attiré par les gens célèbres qui bien mieux que les héros et les martyrs symbolisent la réussite dans notre société liquide : alors que plus personne n’est censé souffrir dans notre société (les maladies et la pauvreté sont à combattre comme une honte définitive), le culte attaché à une célébrité offre lui l’idéal du confort et d’une vie réussie : tel chanteur ou acteur, tel présentateur de télévision ou tel footballeur sont nos héros modernes, ceux de la société qui consomme et qui veut espérer posséder toujours plus. Les gens célèbres collent à nos esprits car les médias nous en parlent sans cesse. Ils ont une vie publique qui est non pas la panacée à tous nos problèmes, mais une forme de cristallisation de nos espoirs. Stendhal à l’époque romantique considérait que l’amour était la finalité d’une existence. Aujourd’hui c’est la notoriété.

Dans un tel contexte, ceux qui recherchent le martyre sont un véritable mystère, des figures qui font peur car elles sont incontrôlables. Mourir pour à travers le fanatisme religieux est incompréhensible pour notre société qui vise presque exclusivement le bonheur individuel. « Nous attribuons aux auteurs de ces missions suicides des motivations que nous trouvons plus faciles à comprendre : ces naïfs se sont laissés duper par de fausses promesses » (chapitre deux de La vie liquide) et ces promesses sont comparables à celles qui nous motivent, c’est-à-dire une satisfaction personnelle comme celui des vierges qui attendent les martyrs au ciel. Nous ne comprenons en réalité pas ces jeunes gens qui veulent se sacrifier et tuer d’autres personnes qu’ils jugent indignes. Les martyrs nous semblent ridicules, aussi ridicules que dangereux et terrifiants, car ils sont inutiles. Inutiles pour leurs causes, qu’ils desservent au regard des conséquences pour leur mouvement (Daesh, après Al Quaïda, s’attire désormais les foudres du monde occidental). C’est un contresens. Les martyrs ne se comprennent pas ainsi. De leur point de vue ils appartiennent à un groupe humilié, méprisé, parfois persécuté. Ils haïssent un monde qui les a rejetés, et ils démontrent leur fidélité à leurs croyances en montrant que leur vérité se trouve au-delà de toute vérité terrestre. Il n’y a rien de matériel, de rationnel ou de pragmatique dans leur démarche car ils sont détachés de notre monde. Les martyrs ne veulent que la destruction alors que les héros travaillent pour le futur des vivants. C’est pour cela que nous pouvons rendre hommage aux soldats tombés au champ d’honneur.
Les autorités politiques rendent hommage aux soldats morts pour les remercier de s’être sacrifiés dans la construction de la nation. Et les citoyens eux les oublient car cela ne concerne en rien leur vie de consommateur. Qui s’arrête encore à Lodève devant le monument érigé par Paul Dardé ? Celui-là pourtant est moderne, car pacifiste : il montre un soldat mort, entouré d’enfants et de femmes tristes, car ce soldat ne connaîtra jamais le bonheur dans une vie terrestre.

L’homme qui se tue volontairement en apportant souffrance et désolation est donc l’antithèse de l’homme moderne, et comme pour nous le pire est la souffrance individuelle nous ne savons pas comment punir ces hommes. Le gouvernement nous parle de déchéance de nationalité, mais cela nous semble si peu, et si peu efficace. Si peu car le citoyen de la société liquide souffre s’il ne peut pas avoir d’argent, s’il ne peut pas posséder les derniers objets connectés, et si – cela subsiste encore – on le prive de ses racines. Mais la déchéance de nationalité est un concept trop intellectualisé pour que ce citoyen ressente cela dans ses chairs. Trop peu efficace car cela ne fait pas peur à un homme qui est prêt à se faire sauter.

La relation que nous avons donc avec cette nouvelle forme de terreur et la paranoïa qui en découle est liée à nos sociétés liquides : les guerres du vingtième siècle ont fait des millions de morts, mais c’étaient des héros qui ont contribué par leurs actes et leur destin à la construction de la France. Aujourd’hui les victimes des attentats, à leur corps défendant, ont acquis une notoriété mise sur le même plan que celle des terroristes par les médias : les citoyens ordinaires connaissent leur nom et donc frémissent car cela aurait pu être eux. Un attentat est atroce car il rend notre mort encore plus injuste. Notre société qui considère qu’une vie réussie est une existence remplie d’objets et de services consommés ne peut accepter une telle violence aveugle. Un exemple ? Souvenez-vous de ces reportages à la télévision en ce mois de fêtes de Noël : les gens résistent désormais à la terrasse d’un café en consommant une bière, ou bien en achetant un billet de concert. Pas sûr que cela impressionne les futurs terroristes.


Par Christophe Gallique