art

L’art de nous enfumer

La mort de Jacques Chirac nous a touchés car cela nous a permis de revoir des images qui nous ont accompagnées pendant 40 ans, notamment celles de ses plus célèbres discours. Mais immédiatement après une question a taraudé mon esprit : est-ce que l’art politique se réduit à celui de faire de beaux discours ?

La journée du jeudi 26 septembre 2019 fut surréaliste à plus d’un titre ! Dans l’ordre : 7 h 30, ma sœur qui habite sur les hauteurs de Rouen m’envoie un message affolé : elle a été réveillée à 3 h du matin par une explosion chimique à 5 km de chez elle et un nuage noir envahit le ciel matinal. Elle tousse, a des maux de tête et est invitée à rester chez elle par des sirènes qui retentissent. 8 h, le préfet déclare qu’il n’y a rien à craindre mais confirme le confinement de 100 000 personnes (contradiction dans les termes ?). Toutes les chaînes info sont sur le coup et ma sœur suit en direct le combat contre le feu. Midi, blackout ! L’annonce de la mort de Jacques Chirac faite, plus aucun média ne s’intéresse à l’accident chimique majeur. Rouen brûle et les médias regardent ailleurs, paraphrasant presque la célèbre (et unique) citation écologique de l’ancien président. Mais personne ne relève l’ironie… Le préfet change alors sa rhétorique : le nuage n’a pas de toxicité aigüe. Depuis avril 1986, date de l’accident de Tchernobyl, les autorités de l’Etat restent sur la même ligne : ils nient l’existence de la réalité, croyant ainsi à la force de la pensée. Un relent de maître Yoda, sans doute. Mais je crains que les prochaines semaines deviennent difficiles pour l’administration préfectorale, justement parce que nous avons derrière nous l’expérience de mensonges étatiques et que nous ne voulons plus nous en tenir à cela. Aussi j’aimerais me livrer à un petit exercice : utiliser L’Art d’avoir toujours raison (1831) d’Arthur Schopenhauer où le philosophe propose toute une série de stratagèmes pour se défendre d’un adversaire (les écologistes, les citoyens et/ou les lanceurs d’alerte, etc.) coriace. Nous pourrons voir ainsi la pertinence d’une parole qui devrait rassurer et informer, mais qui ne cesse de trébucher tout au long des communiqués. Une parole dont les pouvoirs peuvent prendre la forme d’un boomerang : quoiqu’il dise, le détenteur du message verra son propos se retourner contre lui ! Le petit ouvrage de Schopenhauer construit comme un manuel, va détailler les ficelles de la rhétorique, arme subtile de la controverse, qu’il faut manipuler avec force, rapidité, mais aussi virtuosité.

Certes Schopenhauer est un peu moins enthousiaste et positif. Voilà comment il introduit son propos : « On peut […] avoir objectivement raison quant au débat lui-même tout en ayant tort aux yeux des personnes présentes, et parfois même à ses propres yeux. […] d’où cela vient-il ? De la médiocrité naturelle de l’espèce humaine. Si ce n’était pas le cas, si nous étions foncièrement honnêtes, nous ne chercherions dans tout débat qu’à faire surgir la vérité, sans nous soucier de savoir si elle est conforme à l’opinion que nous avions d’abord défendue ou celle de l’adversaire. […] Mais chez la plupart des hommes, la vanité innée s’accompagne d’un besoin de bavardage et d’une malhonnêteté innée. » On ne peut pas être plus noir mais comme Schopenhauer préférait que la médiocrité des êtres humains s’accompagnât d’un certain panache, il décida d’écrire une liste de trente sept stratagèmes pour avoir toujours raison. Tâchons d’en appliquer quelques-uns.

Tout d’abord ne jamais prêter le flanc à des critiques faciles. Ne dites pas : « Tout va bien, l’air n’est pas atteint d’une pollution à toxicité aigüe » car vous vous soumettez immédiatement à l’attaque – de mauvaise foi, cela s’entend – de vos adversaires qui vont utiliser le stratagème n° 1 : « étirer l’affirmation de l’adversaire au-delà des limites naturelles, et l’interpréter de la façon la plus générale possible », c’est-à-dire vous rétorquez que le concept d’aigüe ne nous protège pas d’une toxicité continue, silencieuse et destructrice. Ne pas dire non plus : « Quel serait l’intérêt des pouvoirs publics de mentir », se plaçant sur la défensive, comme une blanche colombe qui verrait le chasseur pointer son fusil sur elle sans comprendre ses viles intentions. Utiliser plutôt le stratagème n° 18 de Schopenhauer : si vous voyez que votre contradicteur a le dessus, interrompez la discussion « en vous esquivant détournant le débat vers d’autres propositions, bref il faut provoquer une mutatio contraversiae » : expliquer que le véritable enjeu du travail des autorités, c’est d’assurer à la fois la sécurité des citoyens mais aussi l’emploi des jeunes ; donc ne pas mettre en danger une entreprise très présente dans le bassin d’emploi. Ne pas constater que « nous vivons dans un monde de suspicion généralisée où la parole publique est parfois même pas crue ». Utiliser plutôt le stratagème n° 36 : « déconcertez, stupéfiez l’adversaire par un flot insensé de paroles. Ce stratagème est fondé sur le fait qu’habituellement l’homme est crédule, s’il n’entend que des paroles qu’il ne comprend pas ». Ou bien ce stratagème n° 25 : L’apagogie, c’est-à-dire le raisonnement par induction : multiplier les cas particuliers pour en induire une vérité générale que personne ne va contester sans contre-exemple. Même si les cas particuliers n’ont pas de liens avec l’événement, leur flot devrait permettre d’oublier ce qui était avancé exactement, par exemple en donnant une multitude de chiffres et une liste incompréhensible de produits chimiques sans laisser le temps aux adversaires de réfléchir à la pertinence de ces analyses. Ou utiliser le stratagème n° 32 : « Rendre suspecte une affirmation de l’adversaire opposée en la rangeant dans une catégorie méprisable : c’est du manichéisme, c’est de l’idéalisme, […] c’est du mysticisme » en supposant que cette catégorie disqualifie vos propos.

Voilà un court extrait des conseils que pourrait donner le philosophe allemand du XIXe siècle aux communicants du XXIe siècle. Certes tout cela est un peu cynique. Vous vous souvenez peut-être de la chronique consacrée à Diogène le Cynique (en avril 2015), ce philosophe grec qui se promenait dans les rues d’Athènes au IVe avant J.-C., avec sa seule besace et une lampe allumée symbolisant sa conscience aigüe de la misère humaine ; misère non pas au sens d’absence de richesse mais d’absurdité de l’existence humaine. Diogène avait décidé de vivre comme un chien (cynique en grec) dans un tonneau au milieu de la rue, pour refuser ce qui lui apparaissait comme une forme d’escroquerie : la prétention que l’humanité a de croire qu’elle donne du sens à son existence. Schopenhauer, 2500 ans après Diogène, reprend la même idée mais en la sophistiquant : si le discours est pure illusion, autant le pratiquer avec virtuosité. Certes c’est une vision désenchantée de la réalité mais elle refuse néanmoins la médiocrité. Or la rhétorique peut être un aspect de cette médiocrité : nous surfons sur des discours qui sont autant de belles apparences et cela nous sert à masquer ce qui devrait être essentiel : la recherche de la vérité. Nous pourrions facilement accuser les autorités administratives d’échec dans leur communication lors de crise. Mais cette critique ne porte-t-elle pas en elle-même un vice, celui de s’attacher à tout prix à l’art de la dialectique comme moyen de se battre. Qui a gagné dans cette histoire ? La préfecture, les associations ou la recherche de la vérité sur l’état réel de la pollution ? 

Schopenhauer explique dans son ouvrage que la dialectique est à distinguer de la logique. Cette dernière est l’art de bien penser, alors que la première est définitivement l’art de la controverse. Le paradoxe, explique Schopenhauer, est que si les êtres humains étaient logiques, ils seraient tous d’accord ; nous n’aurions dès lors pas besoin de la rhétorique (l’art de faire des beaux discours) pour transformer ce qui devrait être un échange honnête et logique d’arguments et/ou d’informations en lutte sans merci pour dominer – quitte à utiliser toutes ces armes que sont le mensonge, la tromperie, la flatterie, etc. Or force est de constater que ce n’est pas le cas : nous vivons dans un monde plus complexe où la logique existe véritablement : il y a l’enchaînement des faits et des méthodes pour les cerner, les isoler du reste de la réalité pour les comprendre, les corriger ou les anticiper. Les risques encourus par l’explosion d’une usine chimique et la multiplication des produits dans l’atmosphère peuvent être aisément suivis et circonscrits par la science moderne. Mais face à cela il y a des enjeux plus obscurs, non pas dans le sens où il y aurait une théorie du complot du type : l’Etat nous veut du mal ou l’Etat s’est vendu aux diaboliques forces du capitalisme. Mais plus simplement et plus dramatiquement l’absence d’intelligence préventive, des egos surdimensionnés et des réactions irrationnelles. Ces dimensions de l’âme humaine font qu’on va utiliser le discours comme une arme. Arme de défense lorsqu’on est pris en défaut, arme d’attaque lorsqu’on veut s’imposer dans un débat. Voilà la véritable définition de la dialectique, qui n’est rien d’autre que « la certitude d’avoir raison qui est dans la nature de tout être humain » pour suivre l’analyse de Schopenhauer.

Le problème n’est pas jeune : Socrate se battait déjà contre les sophistes qui faisaient du discours une arme politique. Lui-même était relativement expert en la matière mais cela ne l’a pas empêché de mourir un matin de juin 399 av. J.-C., condamné selon deux chefs d’accusation : la corruption de la jeunesse et l’apologie de nouveaux dieux. Avant de boire la cigüe (poison réservé aux citoyens les plus nobles à l’époque), il y eut un procès épique où Socrate fit face à plus de 500 juges. Il développa un discours logique et séduisant sur l’évidence de son innocence. Ses deux arguments principaux étaient qu’il honorait lui-même les dieux (notamment Appolon) et que personne ne pouvait produire ne serait-ce qu’un témoignage d’un parent dont l’enfant aurait été corrompu par le vieil homme (il avait 70 ans au moment du procès). Malgré cela il perdit et passa un mois dans sa cellule à attendre la mort. Nous avons des témoignages directs de tous ces moments (notamment grâce à Platon qui était présent le jour de son procès). Et lorsqu’on les relit on est frappé par une évidence : Socrate n’aurait jamais dû se battre sur le terrain de la vérité, car face à lui il y avait des individus qui ne pouvaient plus reculer et qui devaient gagner coûte que coûte. Espérons que face aux conséquences de l’explosion à Rouen, entre les deux logiques les autorités auront l’intelligence de privilégier celle de Socrate.

Par Christophe Gallique

L’art de rien

Qu’on ne nous dise pas que Lodève est une sous-préfecture morte, avec ses vestiges du passé. Son musée a rouvert et démontre au contraire que le passé, c’est la richesse de l’avenir !

Le musée de Lodève a rouvert, après avoir fermé ses portes plusieurs années pour être rénové. De nouvelles salles plus modernes, avec des collections d’art et de paléontologie extraordinaires ont déjà reçu leurs premiers visiteurs depuis début juillet. Les amateurs d’art d’Occitanie peuvent à nouveau flâner dans ce qui est sans aucun doute l’endroit le plus prestigieux de la ville de Lodève. Les lodévois sont-ils si nombreux à arpenter les nouvelles salles de l’hôtel particulier du Cardinal de Fleury ? A condition même qu’ils s’y intéressent. En tout cas certains ont tendance à considérer que le musée est un lieu ennuyeux, terne, vieux…. Ce qui est choquant lorsqu’on constate les efforts déployés par l’équipe du conservateur pour rendre ce musée intéressant et attractif. La culture reste une question centrale et une telle richesse pour notre petite sous-préfecture !
Pourtant lorsqu’on y pense, un musée, quelle entité étrange ! Un lieu privilégié, au cœur de la ville, à qui on consacre un budget très important, qui renferme des œuvres d’art, des fossiles et d’autres installations. Mais pourquoi faire ? Pourquoi est-ce si important ? Posons la question – même si elle est politiquement incorrecte : A quoi sert un musée ? A quoi sert la culture ? A quoi cela sert de passer de longues heures se trainant dans des couloirs où il ne faut pas faire de bruit, pour faire semblant d’admirer des peintures – parfois très laides ! D’ailleurs qu’est-ce qu’une œuvre d’art ? Qu’est-ce qui fait qu’un objet devienne sacré au point d’être placé dans une pièce spécialement organisée pour cela et que des personnes viennent pour la contempler ? En avril 2017, avec des élèves du lycée, nous avons visité le Palais de Tokyo à Paris, centre d’art contemporain, et nous avons vu un artiste, Abraham Poincheval, couver des œufs, après avoir passé une semaine enfermé dans une pierre et plusieurs semaines dans la dépouille d’un ours. Est-ce de l’art ? Est-ce davantage de l’art que ce qui se trouve au musée Fleury à Lodève ?

André Malraux, dans Les Voix du silence (1951), ministre de la culture de Charles de Gaulle, immense écrivain et amateur d’art, a proposé un début de solution. Le musée n’est pas une réalité universelle et éternelle, au contraire c’est une caractéristique du monde moderne et occidental dans un premier temps. Le musée a été inventé dès l’époque romaine mais s’est surtout développé à partir du XVIe siècle et avec lui une certaine idée de l’art a commencé à exister. Ce fut flagrant à partir du moment où on a commencé à considérer l’art comme de l’art – l’art pour l’art. Ce fut bien entendu progressif et politique : il y a eu la création sous Louis XIV de l’Académie ; ce fut la reconnaissance des Beaux-Arts, en opposition aux arts mécaniques. Puis avec l’apparition de la critique d’art, inventée dans les salons d’art au XVIIIe, l’art devint libéral, c’est-à-dire qu’il commença à se libérer des contraintes politiques pour s’offrir à la seule inspiration des artistes. Ce fut en partie grâce à Diderot qui commença à considérer réellement ce qu’était une œuvre d’art à travers l’analyse restée célèbre de la « Raie décharnée » de Jean Simon Chardin (tableau de 1728), description critique qui faisait la différence entre l’amas de couleurs et la beauté du tableau, l’émotion esthétique : « On n’entend rien à cette magie. Ce sont des couches épaisses de couleurs appliquées les unes sur les autres et dont l’effet transpire de dessous en dessus. D’autres fois, on dirait que c’est une vapeur qu’on a soufflée sur la toile ; ailleurs, une écume légère qu’on y a jetée. […] Approchez-vous, tout se brouille, s’aplatit et disparaît ; éloignez-vous, tout se recrée et se reproduit ». C’est cela le regard moderne sur l’œuvre d’art, considérer qu’une raie peinte n’est pas uniquement une raie, qu’il y a de la magie qui provoque une émotion esthétique. Mais pour cela il faut que le regard de l’amateur veuille s’ouvrir à ce type d’interprétation et ait un « œil délicat et exercé » pour reprendre l’expression d’un autre philosophe des Lumières, l’écossais David Hume. Malraux comprend parfaitement le problème : pour considérer qu’une œuvre d’art est une œuvre d’art, il faut que le regard posé sur cette œuvre soit orienté, ait déjà décidé que ce serait une œuvre d’art ! Malraux, pour l’expliquer, prend comme exemple la renaissance de l’art au XVIe, lorsque notamment des ouvriers redécouvrent une statue antique en 1506 – le groupe Laocoon et que le Pape Jules II prend immédiatement la mesure de l’importance de l’œuvre. Malraux écrit : « Pour que le passé prenne une valeur artistique, il faut que l’idée d’art existe ; pour qu’un chrétien voie dans une statue antique une statue et non une idole ou rien, il faut qu’il voie dans une Vierge une statue avant d’y voir la Vierge. ». Cela veut dire que durant tout le Moyen Age l’art grec n’existait pas aux yeux des amateurs car il n’y avait aucun intérêt pour ce qu’on considérait comme de l’idolâtrie païenne : « Si, pendant les siècles médiévaux, les statues antiques ont existé sans qu’on les regardât, c’est que leur style était mort, mais c’est aussi que certaines civilisations ont rejeté la métamorphose avec autant de passion que la nôtre l’accueille » précise Malraux. Notre civilisation occidentale a donc inventé, construit des musées et elle accorde une place centrale à l’art, à sa contemplation, une place presque sacrée car la valeur de l’art va bien au-delà de l’argent qu’il suscite : il a une valeur d’adoration. On se rend au musée presque comme à un rite religieux : on bloque une journée, on s’habille, on y va avec sa famille, ses amis, on y pénètre avec respect. Le professeur y emmène ses élèves qui écoutent sans remettre en cause sa légitimité. Toute cette démarche montre un point essentiel : ce qui nous paraît normal ne l’est que parce que notre société lui accorde de l’importance. La valeur de l’œuvre gardée dans le musée est déterminée par l’attention que notre culture lui accorde. C’est donc relatif à une époque. Ce qui ne veut pas dire que nous pouvons choisir, nous ne pouvons pas nous détacher si facilement du respect que nous impose le musée. Même ceux qui n’y vont jamais considèrent que c’est normal qu’il y ait des musées et que certains les adorent. Et cette adoration n’a rien à voir avec du religieux. C’est une adoration laïque, une forme de spiritualité qui se passe de l’au-delà, pour se vouer au culte de ce que les hommes ont fait de plus beau.

Mais cette idée est très récente. « Le Moyen Age ne concevait pas plus l’idée que nous exprimons par le mot art, que la Grèce ou l’Egypte, qui n’avaient de mot pour l’exprimer. » Léonard de Vinci, fin XVe, début XVIe siècle, ne se concevait pas comme un artiste. Comme un ingénieur de l’armée, oui. Comme un homme de science oui. Mais pas comme un artiste. Imaginer que sa Joconde puisse être contemplée par des millions de personne chaque année, suivant une procession assez ubuesque dans le plus grand musée de France, cette Joconde qui était avant tout un portrait de la femme d’un riche marchand de Gênes, cela lui aurait paru saugrenu. Quelle ironie de savoir que celui qu’on considère comme le plus grand artiste de tous les temps ne comprendrait pas lui-même ce qu’on entend par artiste ! Il aurait sans aucun doute été honoré, gonflé d’orgueil. Mais aussi estomaqué de voir des troupeaux entiers de touristes se prendre en selfie devant le portait de cette Mona Lisa, ne remarquant jamais la dissymétrie (voire l’incohérence) entre les deux parties du paysage ni comment le très fameux sourire (qui après tout fut un des premiers sourires de l’histoire de l’art) fait le lien, peut-être même le pont entre ces deux paysages disjoints.

Qu’est-ce qu’était donc l’art à cette époque ? De la technique. L’art était un savoir-faire. Par exemple pour Michel-Ange (Michel-Ange ! Un vrai génie !) Malraux précise qu’il pensait un tableau comme « des lignes et des couleurs [qui] doivent être assemblées selon un certain ordre, afin qu’une Vierge soit digne de Marie. » C’était cela l’art au cœur de la Renaissance italienne, à l’époque des grands artistes qui ont révolutionné la peinture : un savoir-faire au service de l’émotion religieuse. Rien d’autre. Regarder une Vierge doit provoquer cette émotion. Il n’y avait d’autres raisons pour la regarder. Notre regard sur l’œuvre d’art dépend donc définitivement du contexte et de l’époque à laquelle on appartient. L’art n’existe pas en dehors de ce contexte que nous pourrions qualifier de culturo-civilisationnel. Le musée intervenant donc dans un espace temporel précis, le musée n’a pas toujours existé et peut-être qu’il disparaîtra un jour lorsque la civilisation humaine (car aujourd’hui la globalisation fait que les civilisations ne peuvent pratiquement plus avoir des avancées isolées) connaîtra de nouveaux changements.

Pour démontrer la validité d’une telle hypothèse, reprenons l’exemple d’Abraham Poincheval, le performeur qui fait des « voyages immobiles » à l’intérieur de statues, de pierres, ou d’ours empaillé. Qu’est-ce qui fait que ce qu’il fait est de l’Art ? Difficile en réalité de dire ce qu’est l’art en une phrase. Faisons plutôt l’inverse, voyons ce que les performances de Poincheval ne sont pas, pour vérifier si cela correspond à de l’art. Il ne recherche pas le Beau. Cela ne fait donc pas partie de la définition classique des Beaux-Arts. Ce n’est pas pour plaire, pas pour divertir. Ce n’est même pas visuel, puisqu’il est caché. Est-ce donc de l’art ? Oui car il s’inscrit dans le cadre d’une institution qui le promeut comme artiste. Des gens paient pour voir sa performance et la société organise pour lui un espace pour qu’il puisse s’exprimer artistiquement. Est-ce que cela a de la valeur artistique ? Est-ce intéressant ? Faut-il le valoriser ? Toutes ces réponses sont validées ou non par notre société. Précisons : lorsque nos élèves de terminale ont découvert cet étrange personnage au Palais de Tokyo en avril 2017, ils furent décontenancés, nous étions juste en face de la Tour Eiffel, dans le VIIIe arrondissement de Paris, proche du Palais Chaillot, haut lieu de la culture parisienne, et nous voilà face à un homme enfermé dans une cabine transparente, couvant des œufs. Nos élèves furent charmés, les œufs ont éclos devant eux et France Info, BFM étaient présents pour leur demander leur avis. N’est-ce pas bizarre ? D’une part qu’un individu couve des œufs – bon passons, il y a des fous partout, mais qu’en plus les médias s’en préoccupent ! Est-ce cela l’art ? Réponse : oui !

Il n’y a d’art que dans la mesure où notre société accorde une valeur artistique à ces activités. Il n’y a donc pas de musées pour accueillir des œuvres d’art préexistantes, il y a des musées pour rendre artistiquement légitimes ces œuvres. Abraham Poincheval l’a compris et cet espace de liberté lui permet de donner du sens à ses performances. Ainsi couver des œufs, au-delà de la dimension métaphysique que cela suppose (le temps, l’attente, l’immobilité, l’angoisse de la vacuité, la responsabilité du père, etc.) était un hommage aux personnages de Maupassant qui pointait du doigt la bêtise et l’absurdité de la vie humaine en décrivant comment un petit bourgeois paralysé avait été utilisé par sa femme pour couver les œufs.
Je ne crois pas qu’il soit prévu que Poincheval vienne à Lodève, et le musée ne se résume pas à ces excentricités. Mais il offre un lieu pour découvrir, voir, apprendre. Soyez-en certains, c’est un privilège lié à notre civilisation moderne. Après tout, elle n’a pas tant de qualités, autant profiter de celles qui s’offrent à nous.

Par Christophe Gallique

Le cinéma fait la différence

 

Un événement dédié au 7e art et au respect de la différence

La première édition des rencontres cinématographiques de la diversité (CinéDiversité) a eu lieu du 23 mars au 1er avril 2017. Cet événement inédit organisé par l’ACCES et Cinémas2L, s’est déroulé au Cinéma Lutéva, au Clap, à la salle des rencontres de l’hôtel de ville et à Opus Apus avec de merveilleux films valorisant la diversité sous toutes ses formes.
De la fiction au documentaire, du film d’animation au cinéma expérimental, le public était convié à la découverte des différentes facettes du septième art. Avec des films à la qualité artistique indéniable comme Moonlight de Barry Jenkins (Oscar 2017) ou encore Félicité du franco-sénégalais Alain Gomis (Ours d’argent à la Berlinale 2017), le cinéma d’auteur était à l’honneur. Moonlight aborde avec brio la construction de la personnalité d’un jeune afro-américain issu des quartiers défavorisés de Miami. Comment se façonne l’identité d’un jeune noir aux États-Unis face aux multiples freins sociaux ? La violence, la drogue, l’éducation de seconde zone qui laissent la jeunesse vulnérable face aux multiples agressions de la faune urbaine. Construit sur trois tableaux avec des acteurs différents interprétant le personnage à des étapes différentes de son existence, le film de Barry Jenkins offre un portrait édifiant des victimes de l’apartheid américain. Il décrit avec élégance le vécu de ce personnage fragile, victime de brimades à cause de son orientation sexuelle. Moonlight permet aussi de s’interroger sur l’héroïsme au quotidien d’hommes et de femmes ordinaires qui posent des actes extraordinaires dans des situations dramatiques nées de la relégation urbaine. En résonance avec ce drame qui se déroule outre-atlantique, Félicité du franco-sénégalais Alain Gomis programmé en avant première, dressait le portrait d’une mère courage, chanteuse de cabaret le soir au sein du Kasaï Allstars et femme débrouillarde le jour pour se frayer une vie dans la faune de Kinshasa (capitale de la République démocratique du Congo). Ce long-métrage a remporté l’Ours d’argent au festival de Berlin cru 2017 et ce n’est que juste récompense tant Félicité recèle de merveilles cinématographiques.
Le synopsis du film met en scène les pérégrinations d’une femme, libre et fière, noctambule, artiste de bar. Sa vie bascule quand son fils de 14 ans est victime d’un accident de moto. Pour le sauver, elle se lance dans une course effrénée à travers les rues d’une mégapole électrique, un monde de musique et de rêves. La transe musicale se mêle au réalisme dans une symphonie pour la survie. Le réalisateur fait de son personnage principal une héroïne de la résilience qui survole à force de persévérance le désastre ambiant. « Des femmes comme elle, j’en connais beaucoup, et on en rencontre aussi bien à Dakar qu’à Kinshasa » rappelle Alain Gomis dans une interview donnée à l’hebdomadaire Jeune Afrique, « elles sont fortes, font face aux coups qu’elles reçoivent dans la vie quotidienne, avancent avec des convictions, refusent les petites compromissions, disent plus souvent non que oui, prennent le risque de s’isoler car on leur reproche de n’en faire qu’à leur tête. Pour moi, elles incarnent à leur manière la droiture, la morale. Mais, on le voit bien avec Félicité, ce sont des femmes qui peuvent avoir maille à partir avec leur orgueil, qui doivent apprendre à aimer. À accepter la vie. »
Les rencontres cinématographiques de la Diversité (CinéDiversité) se sont attelées à susciter la curiosité avec Madagascar Kolosary, trésor du cinéma malgache, un florilège (11 films) de l’avant-garde cinématographique de ce pays. En effet, CinéDiversité a pour objectifs de déconstruire les représentations, de mettre en exergue la qualité artistique des cinématographies peu diffusées mais également de créer du lien social à travers les débats qui accompagnent les films. Les protagonistes du documentaire politico-comique la cigale, le corbeau et les poulets d’Olivier Azam, par leur engagement militant singulier et leurs convictions, ont ravi le public après la projection du film. Leur histoire valait le détour. En 2009, des balles de 9 mm, accompagnées de lettres de menaces, parviennent à Nicolas Sarkozy. La police enquête. Très vite, elle remonte vers le bureau de tabac d’un petit village de l’Hérault, Saint-Pons-de-Thomières. Mille fonctionnaires travaillent sur ce dossier pendant six mois : filatures, écoutes, perquisitions. Un buraliste, un plombier, un troubadour et un charcutier sont injustement interpellés. Leur point commun : ils n’ont pas pour habitude de se laisser faire, qu’il s’agisse du centre de stockage de déchets, des éoliennes industrielles ou des pesticides. Ce sont de véritables Don Quichotte qui par leur engagement humaniste et sans faille nous revigorent.
La tolérance, le respect de la différence et l’interculturalité étaient au programme des courts-métrages diffusés aux lycéens, aux collégiens ainsi qu’aux élèves des écoles Prosper Gely, César Vinas et de la maternelle Fleury pour rappeler que la jeunesse était au cœur de ces rencontres cinématographiques avec notamment Swagger d’Olivier Babinet, un somptueux long-métrage tourné avec des collégiens d’Aulnay sous Bois. Olivier Babinet a réalisé un travail d’approche pendant deux ans pour être accepté par les protagonistes de son film. « On a travaillé pendant deux ans à faire des courts-métrages sur divers sujets puis j’ai eu envie de réaliser un clip avec eux, de les traiter comme des héros de film », confie-t-il au quotidien 20 minutes. « De là est née l’idée de ce long-métrage destiné à leur donner la parole. Les collégiens n’hésitent pas à parler évoquant leurs épreuves familiales et scolaires comme leurs aspirations profondes. »
De la jeunesse en phase avec la vie, telle qu’elle s’exprime en banlieue, des mots, des aveux, des confessions de personnalité en devenir. Le réalisateur Olivier Babinet réussit le tour de force de les mettre en confiance et de révéler, chose inédite, leurs rêves, leurs aspirations sans sombrer dans le pathos ou l’analyse sociologique. L’onirisme rencontre la force d’un cinéma qui scrute chaque recoin, qui sonde les mystères nocturnes d’Aulnay attisant la curiosité du regard. Le réalisateur nous ouvre les portes de l’univers singulier de ses onze petits héros si sympathiques qui font le pied de nez au désenchantement. Le critique cinématographique Jean-Michel Frodon reconnaît l’art de filmer sans complaisance du réalisateur qui a su s’adapter à l’environnement des jeunes pour mieux mettre en valeur leur état d’être et leurs propos. La violence, la délinquance, les trafics, la misère sont là, eux aussi. Ils ne sont jamais un spectacle. Ils sont une, ou plutôt des réalités, des composants d’un monde dont la complexité ne sera jamais évacuée.
Swagger traduit les vertus multiples de l’extraordinaire média populaire qu’est le cinéma. Il est synonyme d’ouverture, de curiosité et de découverte de l’autre, une fenêtre sur le monde, qui aide à se construire autour de valeurs humanistes. CinéDiversité avait pour ambitions de susciter le dialogue intergénérationnel afin de transmettre aux plus jeunes une conception de l’art empreinte. Après les films, susciter le débat autour de sujets comme l’altérité, relations filles-garçons, représentation et image de la femme, famille, sport, tradition et modernité… il s’agit de célébrer un cinéma empreint de pluralité à l’image de la diversité de la société française. Durant la soirée Imaginaire d’Ici et d’ailleurs dédiée aux talents d’ici, Bruno Destael a présenté ses films Artistes en herbe puis scénographies digitales suivi par le tandem de réalisateurs indépendants Crok Brandalac et Rémy Bousquet qui partageaient avec le public leur dernier film Thaï Joe Style réalisé à Chiang Mai en Thaïlande.
Face au climat de crispations identitaires et à la montée des extrémismes, l’art redevient l’endroit de tous les possibles, le lieu de fabrique d’un destin commun, d’un récit de vie partagé. Les images d’une nation française plurielle, par leur puissance d’évocation, contribuent à déconstruire les représentations, à condition d’éviter les raccourcis pour œuvrer à un vrai dialogue. La culture convoque les émotions, une belle œuvre fraye avec le sensible, avec l’humain en chacun de nous et crée de l’empathie donc du lien social. Cela implique un engagement volontaire autour de propositions artistiques fédératrices qui font sens avec nos valeurs de civilisations. Un cinéma qui suscite le dialogue, l’ouverture d’esprit pour faire pièce aux artisans de l’étroitesse de vue, de la xénophobie et de son corollaire le repli identitaire. Comme l’indique à juste titre, le philosophe Edgar Morin, les humains doivent se reconnaître dans leur humanité commune, en même temps reconnaître leur diversité tant individuelle que culturelle comme une source de vitalité.

La prochaine édition des Rencontres Cinématographiques de la Diversité aura pour thème : « La comédie comme acte de résistance »

Par Soumaïla Koly