Socrate

L’opinion sur rue

Donald Trump se régale, entre deux négociations avec le Sénat américain : il est aussi persuadé que l’opinion française, avec le mouvement des Gilets Jaunes, lui donne raison contre notre président élu. Mais sur quoi s’appuie-t-il pour affirmer cela ?

Opinion publique ? Opinion publique ? Qui peut dire où elle se trouve réellement ?
Ne cédons pas à l’esprit complotiste, mais remarquons que ce fut sans doute elle qui a le plus souffert ces dernières semaines. Des manifestants habillés de gilets jaunes ont décidé qu’ils la représentaient à eux seuls (même si entre eux ils ne sont pas d’accord sur beaucoup d’opinions) et le gouvernement a essayé par tous les moyens de la dresser contre ces manifestants. Certains responsables politiques, se prenant pour Solon, le célèbre législateur grec, lui font dire qu’il fallait garder une protection sociale et des services publics forts alors que d’autres, espérant peut-être ainsi devenir aussi légendaires que Lycurgue, le spartiate, prétendent qu’elle réclame de toute urgence une baisse draconienne des taxes et des impôts qui pèsent sur les ménages et les entreprises. Les sondages nous disent qu’elle est très attachée à l’ISF et solidaire des forces de l’ordre. En un mot, tous, invités sur les plateaux des chaînes d’information en continu, lui font dire tout et son contraire ! L’opinion publique devient ainsi le moteur de notre démocratie au gré des enquêtes d’opinion qui se multiplient ; les politiques y accordent du coup une véritable importance, au point qu’un premier ministre (je ne le nommerai pas… juste un indice : Edouard Philippe lui a succédé) a fait des sondages pour savoir ce que l’opinion publique pensait de… sa coiffure.
Qui est-elle cette opinion publique ? Où est-elle ? Qui la forge ? Qui peut réellement se targuer de la représenter ?
Commençons par l’histoire : l’état de l’opinion publique à la veille de la Première Guerre mondiale. Au printemps 1914 elle était enthousiaste à l’idée de faire la guerre. Des journaux présentaient régulièrement les Allemands comme d’horribles monstres et le niveau de détestation pour nos voisins d’outre-Rhin était considérable. Résultat : des millions de jeunes partirent en août 1914 la fleur au fusil se faire massacrer pour la plupart d’entre eux. 25 ans plus tard, l’opinion publique s’était retournée et préférait regarder Hitler monter en puissance, abandonner la Tchécoslovaquie plutôt que d’envoyer leurs enfants à la guerre. Du moins c’est ce que pensait le gouvernement français, qui avait déclenché la mobilisation générale dès 1938 mais qui refusa d’ouvrir les hostilités contre le régime nazi. Deux ans plus tard, l’opinion publique s’offrait toute entière au vainqueur de Verdun, qu’elle aimera jusqu’en avril 1944 – date de sa dernière visite à Paris – avant de le huer quatre mois plus tard.
Qui est donc cette opinion publique ? Le philosophe français Alain (1868 – 1951) qui lui a été constant dans ses opinions, c’est-à-dire pacifiste même lorsque l’opinion ne l’était pas, nous donne quelques éléments : « Chacun a pu remarquer, au sujet des opinions communes, que chacun les subit et que personne ne les forme. »(1), ce qui veut dire que l’opinion publique est ainsi construite qu’elle ne semble venir de nulle part. C’est l’opinion d’une foule, d’une masse, qui nous écrase et qui impose son point de vue. L’individu, face à la masse, n’est rien. Il peut même avoir peur s’il ne va pas dans le sens de cette masse. Cette masse se donne à un homme politique et l’adore, puis le déteste et lui met tous ses malheurs sur le dos. Le 26 avril 1944 Pétain est acclamé par la foule parisienne(2) car il vient les soutenir après les bombardements alliés. Le 26 août 1944 la même foule acclame de Gaulle et la Libération.
Comment se forme une telle opinion ? Alain suit le raisonnement suivant : Tout un chacun, pour peu que nous soyons un peu intelligents, nous nous sentons limités par la complexité des questions et des problèmes de notre société. Nous cherchons de l’aide auprès des autres. « Car, [nous disons], comme je n’ai ni la prétention ni le pouvoir de gouverner à moi tout seul, il faut que je m’attende à être conduit, à faire ce qu’on fera, à penser ce qu’on pensera. » C’est de la bonne foi. Mais cet excès de modestie est exactement le péché originel qui fonde ce monstre incohérent qu’est l’opinion publique : « Le voilà donc qui honnêtement écoute les orateurs, lit les journaux, enfin se met à la recherche de cet être fantastique que l’on appelle l’opinion publique. » Alain parle d’être fantastique, non pas dans le sens où il est extraordinaire, mais dans le sens où il n’existe pas vraiment. Ce sont des orateurs habiles qui font croire que cette opinion existe. Ils convoquent des sondages, filment une manifestation, attirent l’attention sur un événement. Le 24 novembre 2018 une manifestation a dégénéré sur les Champs Elysées à Paris. Quelques milliers de manifestants. Dans le même temps des dizaines de milliers de personnes défilent dans le calme pour les droits des femmes à Paris. Mais quel évènement va retenir l’opinion publique ? Celui que quelques orateurs ont décidé de mettre sous la lumière ! Que dire d’autre sur les sondages : une question posée au milieu de dizaines d’autres, plus ou moins orientée, posée à un échantillon parfois juste de 1000 personnes, et voilà le peuple qui s’est exprimé !
Ce ne serait rien si ces faiseurs d’opinion n’étaient pas écoutés. Ce serait déjà beaucoup si ces faiseurs d’opinion influençaient les élections. Mais au-delà de tout cela, ces faiseurs d’opinion font trembler les responsables politiques. Dès 1906 dans ses Propos, Alain fustige ces politiques frileux qui étaient attentifs aux rumeurs de l’opinion : « Les gouvernants font de même, et tout aussi naïvement. Car, sentant qu’ils ne peuvent rien tout seuls, ils veulent savoir où ce grand corps va les mener. Et il est vrai que ce grand corps regarde à son tour vers le gouvernement, afin de savoir ce qu’il faut penser et vouloir. » ; « D’où il résulte qu’un État formé d’hommes raisonnables peut penser et agir comme un fou. ». Le voilà donc le mal originaire, congénital de la démocratie : chacun cherchant à savoir ce que l’autre pense, l’opinion prend la place du peuple et exerce sa souveraineté, alors que même personne ne sait exactement qui la formule et ce qu’elle veut.

Du coup il faut se poser une autre question : à quoi sert l’opinion ?
Réponse : elle sert à détruire ceux qui s’élèvent contre elle. Le philosophe français Gaston Bachelard, qui certes s’occupait plus de la science que de politique, écrivait : « l’opinion a, en droit, toujours tort. L’opinion pense mal ; elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances »(3). Condamnation sans appel ! L’opinion n’est pas une vraie source d’idée, n’est pas l’expression d’un ressenti ou la formulation de réflexions. Ce n’est rien d’autre qu’un besoin. Mais besoin de quoi ? Bachelard écrit des besoins en connaissances. Pour comprendre cette formule, il faut remonter à la Grèce antique lorsque Platon distinguait l’opinion (la doxa), les mythes et la science. Le rôle du philosophe est de lutter contre l’opinion pour permettre à la connaissance véritable d’émerger. A cette époque, ou très peu de gens savaient lire, les intellectuels qui pouvaient écrire possédaient un pouvoir immense. Ces intellectuels, les plus célèbres s’appelaient Gorgias ou Protagoras, usaient de la rhétorique (c’est-à-dire l’art de faire de beaux discours) pour influencer l’opinion publique de la toute jeune démocratie athénienne. Leur ennemi était Socrate, qui luttait pour la reconnaissance de la vérité face à la doxa. Mais ce dernier échoua à plusieurs reprises, jusqu’à être condamné à mort par un tribunal constitué, en juin 399 av. J.-C. par près de 500 juges, tous issus du peuple. Socrate était accusé d’impiété et de corruption de la jeunesse mais l’histoire nous apprend qu’en réalité ce procès intervint après la défaite cuisante d’Athènes contre Sparte, et Socrate paya les pots cassés du retour à la paix. Il avait été le précepteur d’un soldat célèbre, Alcibiade, qui avait trahi la cité pour passer à l’ennemi. Et c’est donc là une des raisons de la condamnation à boire la cigüe (poison très utilisé à l’époque) : l’opinion avait besoin de bouc-émissaires pour expliquer la défaite. L’opinion publique avait besoin de sacrifier certains noms connus, pour calmer ses angoisses et son envie de tomber dans la guerre civile. Voilà ce que cela veut dire, des besoins en connaissances : l’opinion n’a pas besoin de connaissances, mais ce qu’elle croit connaître n’est que l’expression d’un besoin : besoin de vengeance, besoin de colère, ou de produire un contenu rassurant. L’opinion fluctue, tergiverse, se contredit, exagère, pousse à l’invective, tranche en caricaturant. Mais l’opinion a cette constante : elle exprime ce dont le peuple a besoin.
Prenons un exemple : de nombreux commentateurs politiques nous expliquent que nous vivons dans une monarchie régicide. Tous les 5 ans nous rentrons dans une période irrationnelle, enflammée, où nous choisissons parmi une douzaine d’élus celui qui doit nous sauver, celui qui a les solutions à tous nos problèmes ; un monarque à qui nous donnons les pleins pouvoirs. Puis nous passons les 5 années suivantes à vouloir le décapiter. La dernière élection n’a pas échappé à la règle : Emmanuel Macron représenta le renouveau de la classe politique, celui qui devait nous permettre de sortir (enfin!) de la crise. Au deuxième tour de l’élection, il était apparu pour l’opinion publique comme le rempart face à Marine Le Pen. Il a été adoré, ce président, admiré. Et maintenant détesté. Président des riches, dit l’opinion publique. Quel besoin caractérise cette si rapide descente aux enfers ? N’est-ce point le besoin d’un peuple d’exprimer non pas son sentiment en tant qu’individu, mais ce qui doit être l’intérêt de tous ? Le besoin est que le peuple soit entendu dans ses souffrances, qu’il soit protégé. Le peuple français, de par son histoire, s’est toujours offert à une seule personnalité qui devait incarner son destin. Cela a commencé avec Clovis, Charlemagne, cela a continué avec Louis XIV, Napoléon, Clemenceau, de Gaulle. Et nous voilà en 2019 avec notre fantasme de l’homme providentiel qui ne doit pas nous décevoir.
Que faut-il faire dès lors ? Faut-il ignorer cette opinion publique ? Faut-il ne pas en tenir compte ? Cela n’aurait pas de sens. Elle reste au fondement de ce qu’est notre démocratie moderne, démocratie représentative mais aussi démocratie d’opinion. Non, le vrai enjeu n’est pas l’opinion, mais peut-être de mieux comprendre qui est le peuple qui s’exprime ainsi. Le peuple est celui qui a élu le président de la République, qui a élu l’assemblée de députés qui siègent. Et le peuple se voit représenté par d’innombrables porte-paroles qui prétendent le représenter ; la vraie question, c’est donc : qui est le peuple ?
Par Christophe Gallique

(1) Extrait d’une série de Propos. Alain était professeur de philosophie en lycée et journaliste. Il n’a pas réellement écrit de gros ouvrages abstraits de philosophie, mais plutôt une suite de propos qui peuvent se lire soit à la suite, soit séparément les uns des autres. Ce genre de lecture, en plus d’être vivifiant, permet une lecture moins contraignante que celle de la plupart des classiques de la philosophie.

(2) Cf. https://www.ina.fr/video/AFE86002676

(3) Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique, 1938

Corruption, mon amour

2018 se termine. Ce ne fut pas une année de tout repos. Heureusement Noël arrive et pour cadeau j’ai décidé d’être optimiste en vous offrant un article qui fait l’apologie de la nature humaine.

Certains matins on se lève avec une gueule de bois. Pas parce qu’on a abusé lors d’une soirée trop arrosée, mais parce qu’on allume la radio et qu’on découvre les nouvelles : Le Brésil s’est choisi un président d’extrême droite, misogyne, raciste et va-t-en-guerre. Cela l’année même où on commémore la fin de la Première Guerre mondiale, massacre de plus de 10 millions de victimes dues à un nationalisme exacerbé. Question : les peuples ont-ils la mémoire si courte ? Ou y a-t-il un cycle dans l’histoire qui fait que nous allons nous reprécipiter vers des conflits entre les peuples ? L’idée d’un monde de paix et de progrès est-elle si idéaliste qu’elle est définitivement utopique, c’est-à-dire qu’elle ne se réalisera jamais dans aucun lieu ? 85 ans après les élections qui portèrent Hitler au pouvoir, les peuples semblent s’entendre surtout pour…. faire renaître de ses cendres le nationalisme mortifère qui, à plus ou moins long terme, va nous mener vers la guerre.

Un ami me fit une remarque qui éclaire ces évènements sous un autre angle : avant de juger tout un peuple à la lumière de nos principes moraux, demandons-nous pourquoi ils ont voté et choisi si nettement ce candidat d’extrême droite. Les peuples ont leur propre sagesse, leurs choix ne sont pas si irrationnels. Et à ce niveau les Brésiliens sont clairs, ils ont voté pour un président qui n’était pas corrompu. Le Parti des Travailleurs, dont le leader historique est en prison pour douze ans, a certes été porteur d’un espoir fou, celui de supprimer les inégalités sociales. Ce fut un demi-échec. Mais ce n’est pas tant cet échec qui lui a coûté le pouvoir que le dégoût qu’il a inspiré lorsque les Brésiliens ont appris toutes les malversations de leurs gouvernements successifs. La corruption ! Voilà le mal qui ronge nos démocraties modernes et qui peut pousser les peuples à choisir un président autoritaire, quitte à ce que ce dernier fasse l’éloge de la dictature militaire. La citation d’Auguste Comte écrite sur le drapeau brésilien « Ordre et Progrès » a pris tout son sens à travers le vote de cette présidentielle.

Nous ne mesurions sans doute pas l’exaspération de ce peuple face aux années de magouilles en tout genre qui ont marqué l’enrichissement d’une petite élite. Et cette exaspération n’est pas uniquement liée aux limites de la nature humaine qui feraient que, lorsqu’on a du pouvoir, on est corrompu. Certes c’est sans doute vrai. La définition de la corruption est : « le détournement de sommes d’argent plus ou moins grandes en échange de service ». Elle est le fait de personnes qui ont du pouvoir et qui en profitent pour s’enrichir personnellement. Cela va au-delà des simples échanges de bons procédés rationnels (du type tu désires avoir une facilité dans tes démarches, je vais pouvoir t’aider contre rémunération, ce qui est bien normal car tu fais appel à mes compétences). La corruption a ceci de détestable qu’elle pourrit la confiance que les gens ont en un système social et politique, sentant qu’ils ne pourront jamais bénéficier d’une justice équitable. Elle est le symbole de la dégradation de la vertu au cœur même de la société. Elle amène l’idée que les hommes qui ont du pouvoir ont systématiquement une inclination au vice et à la perversion, comme le fait remarquer le philosophe contemporain Thierry Ménissier*. Ce n’est certes pas un débat si récent, Platon dans La République (écrit au IVe siècle avant J.-C) a mis en scène un dialogue entre son maître Socrate et un sophiste, Thrasymaque. Ce dernier défendit la thèse que tout le monde avait une tendance à l’abus de pouvoir. Selon lui, ce qui distinguerait un homme corrompu d’un autre, ce serait uniquement le degré de pouvoir qu’il possède. Pour illustrer sa thèse Thrasymaque raconta le mythe de Gygès, pauvre berger qui fut envoyé à la cour du roi pour porter les doléances de ses amis. En chemin il découvrit un anneau au doigt d’un géant mort. Cet anneau donnait le pouvoir d’invisibilité… tout en corrompant immédiatement le cœur de son porteur. En effet, le berger, au lieu de se battre pour la justice, utilisa ce pouvoir pour devenir tyran à la place du roi. Dit autrement, le pouvoir a corrompu son âme ! (petite parenthèse : Tolkien a-t-il expliqué les sources de son inspiration pour écrire Le Seigneur des anneaux ? A-t-il précisé qu’il était un lecteur de Platon ? Non ? N’est-ce pas une forme de détournement de droits d’auteurs, voire de vol d’idée géniale… mais nous nous égarons…). Ce mythe tend à montrer le caractère nécessairement décadent du pouvoir et l’omniprésence de la corruption dans les cœurs humains. Ce serait donc lié à la faiblesse de la vertu chez les êtres humains.

Nous pouvons prendre le problème sous un autre angle. Thierry Ménissier fait une analyse plus complète et complexe de ce phénomène, qui présente le paradoxe d’être à la fois rejeté par tous et pourtant est presque universel. Il commence son analyse tout d’abord d’un point de vue juridique et écrit : « c’est un acte très grave car il déstabilise entièrement le mode d’association des individus » basé sur l’égalitarisme devant la loi. « C’est pourquoi le pacte de corruption ne consiste pas seulement en un dévoiement de la relation d’autorité ni en un vol, […] il y a la mise en œuvre d’une exception de statut, qui […] réinstitue dans les faits le système prédémocratique féodal » (p. 58). Tous les éléments du scandale sont donnés dans cet extrait, la corruption, c’est d’abord la rupture du contrat démocratique moderne, le peuple ne peut pas supporter que ceux à qui ce même peuple a délégué une autorité utilisent ce pouvoir pour creuser les inégalités. D’autant plus que c’est un retour vers les privilèges, ce contre quoi ce peuple a lutté au cours des différentes révolutions. Il y a donc un vrai danger à laisser faire la corruption, car cela peut amener l’hypothèse d’un retour vers un régime autoritaire pour « remettre de l’ordre ». N’est-ce pas ce qui s’est passé au Brésil ?

Bien entendu ce n’est pas aussi simple que cela : même la dictature la plus brutale ne peut mettre fin à la corruption, au nom de la Vertu Politique et d’une prétendue Pureté des Mœurs. Car autrement la loi suffirait pour abolir la corruption. Thierry Ménissier explique que la corruption « remplit une fonction sociale latente. […] La corruption ne relève pas d’un dérèglement des mœurs, ni du caractère passif de la nature humaine, mais d’un dysfonctionnement social qui a sa raison d’être » (p. 68). En clair la corruption serait une forme de régulation sociale qui évite la violence et le désordre ; cette fonction sociale de la corruption qui permet aux acteurs sociaux de produire une richesse sociale (souterraine) expliquerait pourquoi, malgré toutes les tentatives, on ne peut s’en débarrasser, elle joue un rôle dans les échanges sociaux. Certes le cercle est vicieux, mais l’idée défendue, notamment par les théories fonctionnalistes sociologiques, est que si la corruption perdure, c’est que certains groupes sociaux y trouvent leur intérêt et n’y apportent pas un jugement moral négatif. Thierry Ménissier prend l’exemple de l’Etat de Florence au XVIe qui assurait sa stabilité grâce à la corruption, elle permettait ainsi « aux groupes de faible représentativité sociale et politique d’accéder aux biens et à la décision ». L’Italie du XVIe siècle était très instable, ravagée par les guerres entre cités et les invasions ; donc on peut comprendre pourquoi et comment la corruption pouvait jouer un rôle régulateur. Mais aujourd’hui ? Peut-on dire que le Brésil est un pays dont les institutions sont si fragiles, la représentativité si inégale, que des parties entières de la société ont besoin de la corruption pour s’élever socialement ? Peut-être. En tout cas la France ne se trouve pas dans cette situation.

Pourtant comment peut-on expliquer que la corruption soit si difficile à endiguer ? Pourquoi ce scandale qui consiste à voir des acteurs publics détourner ce qui est le bien commun à tous, pour s’enrichir, soit si récurrent ? Si effectivement (comme l’expliquait Thrasymaque) la corruption est une dégradation des mœurs, une forme de pourrissement lié à des élites dont il faut se débarrasser, cela peut amener le peuple à vouloir supprimer ces élites. Il peut souhaiter alors faire la révolution qui serait une épuration. C’est ce que risque le Brésil, mais qui le souhaite ? Personne. L’histoire nous apprend que les épurations, c’est toujours ouvrir une période sanguinaire dont on ne sait jamais comment sortir.

Vous pouvez choisir une autre option, considérer que la corruption doit certes être combattue, au maximum circonscrite, mais qu’elle fait partie de la nature de la société politique. La politique, ce sont les Grecs qui l’ont inventée, et ils lui donnaient la définition suivante : discuter afin de trouver une vie meilleure. Les fourmis vivent en société, mais elles ne font pas de politique. Elles travaillent sans jamais chercher leur intérêt individuel. Les hommes, eux, font de la politique car ils ne sont jamais satisfaits de leur sort. Certes cela produit un système moins parfait et moins vertueux que celui des fourmis, mais je laisse tous ceux qui veulent devenir des fourmis tomber dans l’illusion qu’un « homme fort » pourrait purifier notre société de ses éléments nocifs. Nous ne sommes pas des fourmis et la corruption, qui est une forme de pouvoir présente dans les sociétés humaines, joue son rôle. C’est un rôle obscur, « oblique » qui « engendre une force sociale » souterraine et qui se superpose aux lois sociales licites et visibles, comme le précise Thierry Ménissier. Vous n’êtes pas convaincu ? Après tout faites-vous autre chose en ce moment, à quelques jours de Noël, quand vous préparez vos derniers cadeaux ? Pourquoi achetez-vous ce beau foulard pour votre belle-mère qui ne cesse de vous toiser dès que vous ouvrez la bouche ? Et pourquoi ce livre si cher pour votre cousine qui vous énerve avec sa réussite financière ? Hélas vous devez passer le réveillon avec elles et d’autres qui ne vous inspirent pas tant de sympathie et vous allez surveiller les cadeaux qui vont s’échanger. Pourquoi ? Parce qu’en dépend votre place dans la famille : celui qui ne fait le cadeau adéquat se verra reléguer à la dernière place dans l’estime de ceux qui détiennent le pouvoir dans la famille, vos beaux-parents. Oui, oui, ne niez pas, vos cadeaux ne sont pas toujours sincères. Ils sont des formes de corruption. Tout don, expliquait le sociologue Marcel Mauss, est une relation agonistique, c’est-à-dire une relation de combat. Le cadeau n’est pas une forme de corruption, car vous n’obtenez sans doute pas un avantage direct ; cependant c’est une forme de tension et de rivalité sociale. C’est triste, c’est condamnable, mais c’est un réel rapport de force qui a ses résultats au cœur de la famille. La corruption développe elle aussi sa forme d’échange social. Nous ne pouvons pas la défendre moralement mais il ne faut pas croire qu’on pourra s’en débarrasser. Joyeux Noël !

Par Christophe Gallique

*Thierry Ménissier, Philosophie de la corruption, Editions Hermann, 2018, P.29