Livres

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Atlas des pays qui n’existent plus

de Bjørn Berge

Toujours dans la série de “ceusses” qui aiment à citer le mot rare et susciter l’exotisme “lucifère” les soirs d’ennui, ce livre-là est aussi un plaisir de lecture absolu, surtout quand la bonne vieille madeleine est au menu ! Car c’est au travers d’une imposante collection de timbres-poste que votre non-serviteur, désolé pour l’autobiographie passagère, croisa jadis les premières fois la majorité de ces noms (étranges et désuets mais tellement charmants) avant que les livres d’histoire-géographie qui s’empilèrent ensuite partout dans la maison parentale ne complètent la soif d’informations supplémentaires obligatoires. Ce joli atlas exhume cinquante noms gisant désormais entre les quatre planches du passé, en livre l’histoire parfois mouvementée et pittoresque sur un ton qui ne manque ni d’humour ni d’érudition, et on en vient presque à regretter, malgré des naissances quasi-systématiquement synonymes de malheurs pour les autochtones, la disparition de l’État Libre de Fiume, de Cap Juby, d’Iquique, du Mandchoukouo ou des Îles Caroline (et leur monnaie de pierre !), juste pour les couleurs corto-tintinesques qu’inspiraient ces contrées éloignées (ou pas tant que ça) de la bien morne vie d’un monde depuis longtemps en suspension au-dessus de crises et de peurs grisâtres comme tout.

Par Guillaume Dumazer

Ça tourne mal !

de Philippe Lombard

La longue histoire du cinéma français a de tout temps été émaillée par les frasques des uns ou des autres parmi les protagonistes d’une équipe de tournage qui peut dès le début voir son projet partir droit dans le mur because impondérables ou presque : caprices de stars au caractère bien trempé, techniciens incompétents ou têtes de turc, réalisateurs insupportables ou insupportés, budgets soudain revus à la baisse : tout y passe dans ce chouette bouquin élégamment mis en page qui rassemble pour votre plus grand plaisir grosses engueulades et fous rires (la palme à cette phrase du teigneux Dominique Zardi : « à Jean-Luc Bideau de la Comédie Française, Mocky confie au moment du moteur : “qu’est-ce que vous êtes mauvais. Action !“ ») sans lesquels nombre de films ne seraient pas sortis sous la forme que vous avez pu voir sur petit ou grand écran. Une grande partie du texte relève de la citation mais comme on vous garantit une majorité de bons mots (et de belles images, chapeau Choubi !), achetez donc cette énième preuve pour s’instruire en s’amusant, car même les cinéphiles calés trouveront de quoi se la péter encore plus lors de longues et assommantes soirées puristes où l’on se demande encore pourquoi il y a toujours plus de vin à boire. Et d’la pomme, car il y en a aussi !

Par Guillaume Dumazer

Mina est un oiseau

de Emma Robert et Gwendal Blondelle

Aborder le spectre mouvant de l’autisme avec son enfant n’est pas une mince affaire, on le savait déjà avant de tomber sur ce livre et même avec une si belle œuvre destinée au public jeunesse (mais pas que ?), elle trouve inquiétant le fait de ne pas savoir ce qui se passe vraiment dans la tête de Mina, qu’on ne puisse pas déterminer clairement le pourquoi du comment chez chacun des êtres humains sur la Terre. Les dessins de Gwendal Blondelle sont pourtant superbes, le texte d’Emma Robert pudique et poétique à la fois, il accomplit de plus sa mission de faire naître une idée sans cliché d’un mal, du moins d’un état, qui reste très mystérieux pour celui qui en est exclu, c’est-à-dire tout le monde ou presque. Sans parler des préjugés que notre époque laisse circuler comme autant de nuages toxiques virtuels. Mina est un oiseau exprime et illustre très bien les deux facettes d’un monde mental alternativement cocon et espace sombre et agité, d’où la porte vers l’extérieur est ici le dessin où Mina excelle à y décrire, peut-être, sa passion pour la nature. Et en prenant des exemples de l’école, en faisant remarquer la justesse des expressions du visage de Mina, l’enfant saisit au fur et à mesure à la fois la détresse du personnage mais aussi que se blottir contre un cœur aimant guérit bien des plaies.

Par Guillaume Dumazer

L’Hérault heureux

de Gilbert Lhubac

Sorti à l’origine en 2005, ce livre se voit réédité deux ans après le décès de son auteur. Si l’essentiel du récit est à rapprocher de l’histoire spécifique du village de Gignac dans l’Hérault, il est assez facile d’imaginer le même genre de recueil de souvenirs un peu partout dans la région en cette époque d’immédiat après-guerre. Avec toutes ces descriptions empreintes d’une nostalgie plutôt amusée, on imagine sans problème le voyage à la “capitale” Montpellier quand il s’agissait d’habiller toute la famille mais il fallait d’abord subir le trajet de l’autocar dont l’âge ne garantissait pas toujours l’arrivée sans peine, la Taillade et le véhicule bourré à craquer ne facilitant pas la tâche ! La découverte par l’auteur du cinéma à une époque où on n’en trouve pas encore à tous les coins de rue, la population qui vit encore au rythme des cartes de rationnement et dans l’absence de certains pères encore emprisonnés dans les stalags quelques semaines auparavant, les cérémonies religieuses encore très suivies, les tâches ménagères ou agricoles (ces dernières représentant bien des revenus d’une année), autant de tranches de vie que l’on redécouvre sous la plume semi-pagnolesque d’un homme simple mais observateur, amoureux de sa région et de ses particularités, qui laisse là un beau cadeau à la postérité.

Par Guillaume Dumazer

Dans son silence

de Alex Michaelides

Alice, jeune peintre britannique en vogue est retrouvée chez elle, hagarde et recouverte de sang devant son mari, assassiné. Aussitôt arrêtée, Alice ne prononce plus jamais le moindre mot, même au tribunal. Elle est jugée mentalement irresponsable et envoyée dans une clinique psychiatrique. 

Un récit croisé entre le journal d’Alice et de Théo le narrateur psychothérapeute. Un vrai jeu du chat et de la souris. Comme Théo, on est curieux de savoir pourquoi Alice ne parle plus. Pourquoi elle est devenue mutique comme Alceste d’Euripide. On navigue entre passé et présent entre interrogations et révélations… on essaie d’y voir clair et on se plante complètement ! Un suspens très bien étudié pour notre plus grand plaisir.

Par Isa

La vérité et autres mensonges

de Sascha Arango

Auteur adulé de bestsellers, mari comblé, ami généreux : Henry aurait une vie de rêve si celle-ci n’était construite sur le mensonge. Survient un malheureux hasard, imputable à une maîtresse encombrante, et le château de cartes patiemment édifié menace de s’effondrer.

Original et bien ficelé. Parce que le ton est truculent, que le personnage principal est cynique et manipulateur à souhait, parce qu’on est surpris par le déroulement, et enfin parce que ça ne traine pas en digressions inutiles… il est savoureux de lire cette petite vérité et ces petits mensonges qui vont avec.

Par Isa

Par les routes

de Sylvain Prudhomme

« J’ai retrouvé l’autostoppeur dans une petite ville du sud-est de la France, après des années sans penser à lui. Je l’ai retrouvé amoureux, installé, devenu père. Je me suis rappelé tout ce qui m’avait décidé, autrefois, à lui demander de sortir de ma vie. J’ai frappé à sa porte. J’ai rencontré Marie ».

Une histoire de rencontre, d’amour et d’amitié. Un homme, Sacha, retrouve un ami après vingt ans. Cet ami, que l’auteur nomme « l’autostoppeur » n’est pas comme les autres. Il a soif de découverte, d’espace et d’improvisation. Il a une femme et un petit garçon, il les aime et il est heureux. Mais, pendant quelques jours, de façon inattendue, il part en auto stop à la recherche de lui-même et des autres. Ses départs sont de plus en plus longs et de plus en plus fréquents. Jusqu’à l’abandon. Sacha nous raconte la vie de cet homme perdu qui fait raisonner tendresse et incompréhension autour de lui et de la place qu’il va prendre peu à peu au sein de cette famille laissée pour compte. Touchant.

PS : le livre, entre temps, a reçu le prix Fémina 2019…

Par Isa

Coin perdu pour mourir

de Wessel Ebersohn

Le fils d’un politicien important meurt après avoir mangé des champignons vénéneux. Un domestique noir, qui a manifestement perdu la raison, est inculpé. Mais Yudel Gordon, le psychiatre de la prison, refuse cette version des événements.

Très belle découverte. Fin des années 70 en Afrique du Sud. Les blancs sont les « patrons » et les noirs courbent l’échine. Les clans, la ségrégation, les normes de l’époque à vomir. Au milieu de tout ça, un psychiatre de prison, blanc, enquête, à la demande d’un ami policier, sur la présumée folie du domestique noir. Ce dernier aurait empoisonné son jeune maître à la suite de mauvais traitements. Notre héros part à l’aventure et fait la rencontre de tous ceux qui ont connu de près ou de loin le meurtrier et sa victime. Si le dénouement est attendu et prévisible, l’important réside dans le traitement. A travers de nombreuses réflexions du héros, l’auteur fait passer le message sur ce qu’il pense de la bêtise humaine. Haine, racisme, injustice et violence perpétrés dans un monde qui ferme les yeux. 

Par Isa

En finir avec Eddy Bellegueule

De Edouard Louis

« En vérité, l’insurrection contre mes parents, contre la pauvreté, contre ma classe sociale, son racisme, sa violence, ses habitudes, n’a été que seconde. Car avant de m’insurger contre le monde de mon enfance, c’est le monde de mon enfance qui s’est insurgé contre moi. Je n’ai pas eu d’autre choix que de prendre la fuite. Ce livre est une tentative pour comprendre. »

Dur, violent, poignant. Cru mais pas dérangeant tant on sent l’auteur sincère, à fleur de peau. Une histoire autobiographique douloureuse et difficile. Une enfance pauvre, remplie de préjugés, de haine, d’injustice. Des parents largués, malheureux, prisonniers d’eux-mêmes, de l’alcool, du travail à l’usine, la violence portée aux nues : « il faut être un dur pour réussir ».  Eddy, malingre, maniéré, raffiné, « une vraie gonzesse » va vivre un cauchemar. De la découverte de son homosexualité jusqu’à sa fuite dans un lycée d’Amiens option théâtre, l’auteur nous livre sans détour et en totale franchise ce que fut sa vie. Bouleversant.

Par Isa

On n’est pas du bétail !

de Jean-Fred Cambianica et Le Cil Vert

On ne présente plus le collectif L214 depuis l’apparition de ses premières vidéos choc concernant la maltraitance animale sur les lieux de production et d’abattage. Avec cet album de BD remarquable auquel il a participé, ses auteurs ont voulu montrer l’horreur sous une forme ludique et drôle, loin des images immondes de la cruauté humaine afin de cerner un autre public de plus en plus engagé (enfin !) : les adolescents, voire les enfants. L’histoire est simple : Braillane (dont le prénom pourrait habilement se décomposer) se la pète devant la jolie Perrine et alors qu’il n’y connaît strictement rien, presse sa classe de devenir…végane ! A l’occasion d’un stage dans une ferme, il entrapercevra d’ailleurs le traitement que l’on réserve…à la viande. On en profite pour causer spécisme, véganisme, des rappels scientifiques et même législatifs, des recettes (miam !) parsèment la trame qui ne surprendra pas forcément ceux qui ont décidé d’en savoir plus depuis longtemps. Si l’on ne devrait obliger personne à changer ses habitudes contre son gré, on devrait emmener chaque consommateur sur un lieu de production (non-bio) qui dépasse la taille humaine. Rendement intensif + bien-être animal (temporaire) = IMPOSSIBLE ! Ah, et pour finir, cet album est imprimé en France, incroyable !! Ze cadeau de Noël engagé et marrant !

Par Guillaume Dumazer