Frédéric Feu

Il était une fois, Al-Andalus…

« En arrivant sur ce nouveau territoire nous fûmes surpris par la beauté et l’extraordinaire qualité des terres qui pouvaient y développer une riche agriculture »… 

Plusieurs textes médiévaux racontent ceci en substance lorsque les Arabes commentent eux-mêmes le début de leur conquête d’Al-Andalus. Par eux viendront des textes essentiels des Grecs qui vont influencer l’Occitanie et le monde entier.

Et toc… Appelons un chat, un chat… En une seule phrase, je viens d’utiliser quatre termes qui méritent tant de précisions que ce que je viens de dire est soit une réalité historique, soit une fantasmagorie légendaire.

Les biologistes ont depuis longtemps réglé le problème consistant à créer des termes précis et définitifs pour désigner les créatures vivantes. Ainsi, l’homme fait partie du vivant, du règne animal, de l’embranchement des vertébrés, de la classe des mammifères, de l’ordre des primates, de la famille des hominidés, du genre homo, de l’espèce homo sapiens.

On s’est amusé à créer un moyen mnémotechnique pour retenir ce classement : « Reste En Classe Ou Fais Grandes Études ». Mais, il est de nombreux domaines où les scientifiques eux-mêmes sont obligés de se contenter de termes globalisants qui viennent se heurter à l’impossibilité de passer trop de temps à les définir en permanence pour que tout un chacun les comprenne.

Je reprends donc ma phrase, plus clairement :

Plusieurs textes médiévaux… 

Le Moyen Âge étant une période attribuable aux pays qui vont plus tard constituer l’Europe d’approximativement 400 après Jésus-Christ jusqu’à 1450, et qui couvre donc mal la réalité des civilisations du Moyen Orient qui, elles, étaient en plein essor politique, scientifique et culturel.

…racontent ceci en substance alors que les Arabes… 

C’est-à-dire non pas seulement des royaumes et guerriers de la péninsule arabique mais l’ensemble des civilisations ayant choisi la langue arabe comme moyen de communication, ce qui va faciliter les échanges intellectuels scientifiques, techniques et religieux et qui comprend donc les peuples de Perse/Turquie, Iran, Irak, Afghanistan… les peuples d’Arabie et les nombreuses tribus berbères du nord de l’Afrique voire une importante partie des communautés juives réparties sur le pourtour sud du bassin méditerranéen qui maîtrisent cette langue.

…commentent eux-mêmes le début de leur conquête d’Al-Andalus.

Immense territoire musulman qui, dans sa plus grande version dépassant largement l’actuelle région actuelle d’Andalousie, a recouvert l’ensemble de la péninsule ibérique, y compris le Portugal, sauf un bout du Pays Basque, et dont une région intégrait même une partie du sud de la France jusqu’à Nîmes, c’est-à-dire la partie sud de la région Occitanie actuelle, mais qui a gardé ce nom malgré ses frontières extrêmement fluctuantes, y compris durant la « Reconquista » des territoires par les royaumes chrétiens jusqu’en 1492 – chute de Grenade.

C’est bon, vous suivez toujours ? …

Par eux viendront des textes essentiels des Grecs… 

Qui, au fait, comprennent assez peu de natifs d’Athènes et du Péloponnèse mais représentent l’ensemble des intellectuels dont les scientifiques qui, durant les empires grecs et romains, ont utilisé cette langue pour échanger les savoirs. Ainsi, parmi les plus grands savants connus, certains étaient natifs d’Italie, de Sicile, de Perse, d’Égypte, du Maroc voire du sud de la France… nous parlons d’érudits actifs entre 650 avant J.-C. et 300 après J.-C. Yes ! Suis-je assez précis ?… 

Je reprends : 

…qui vont influencer l’Occitanie… 

Je parle d’une région actuelle, en sachant bien que les cultures occitanes et apparentées commencent en fait au sud de Valence en Espagne pour aller jusqu’au milieu de l’Italie du Nord, prenant tout le sud de la France, jusqu’à quelques kilomètres au nord de Clermont-Ferrand.

…et le monde entier. 

Evidemment, en 1492, le monde entier ne comprenait pas encore tout le continent américain qu’on allait découvrir l’année même).

Si j’attire votre attention sur quelques précisions concernant ces termes, c’est pour dégoupiller d’emblée l’esprit “brève de comptoir”, “commentaire Facebook”, que génèrent parfois un discours scientifique qui manque de précisions. On entend tout dire sur le nucléaire, l’ADN, l’informatique et ses applications, les techniques agronomiques et alimentaires… et cet incessant brouhaha noie souvent les vrais problèmes, permettant à certaines entreprises peu scrupuleuses moralement de tirer leur épingle du jeu. Au même moment, ces polémiques font naître des peurs irraisonnées voire « traficotées » qui nient les avancées certaines et efficaces des sciences dans de nombreux domaines.

Le Centre de l’Imaginaire Scientifique et Technique (CIST) s’amuse depuis longtemps à piéger chaleureusement les publics du Cœur d’Hérault en faisant vivre ou revivre des sujets scientifiques, techniques qui ont le mérite de rappeler de nombreux souvenirs à certains et d’éveiller la curiosité des nouvelles générations. La médiathèque de Lodève va ainsi accueillir du 3 au 26 octobre l’exposition « Al-Andalus » conçue avec l’aide d’historiens et de laboratoires universitaires, dont les domaines de recherche et d’innovation sont particulièrement à la pointe du progrès et qui, pourtant, puisent leur origine dans des savoirs antiques et médiévaux. 

Oui, un laboratoire de robotique tel que le LIRMM peut se référer aux expériences et aux pensées d’al-Jazari qui construisait déjà il y a mille ans automates, robots et autres systèmes programmables. Oui, des centres de recherche tels que le CIRAD, l’IRD, l’INRA ont des spécialistes de l’ethno botanique et de l’histoire de l’agronomie qui savent qu’il est essentiel de revoir nombre de fonctionnements actuels de l’agriculture et de puiser l’inspiration dans les sélections et domestications d’espèces, les concepts d’économie, de stockage et d’acheminement de l’eau y compris la micro-irrigation qui avaient été pensés et réalisés par les Nabatéens et des savants tels que Ibn al-Awam, Ibn al-Baitar… symboles de l’agronomie florissante et raisonnée du monde musulman même en terres hyper arides.

Oui, même la maîtrise des techniques musicales, poétiques et littéraires a influencé non seulement l’histoire artistique de l’Espagne, amenant de nouvelles rythmiques de nouveaux instruments, mais encore l’ensemble de notre patrimoine culturel européen, dont de nombreuses fables de Jean de La Fontaine. Conçue à l’origine pour être proposée dans toute l’Occitanie aux lycéens, l’exposition-animation a été augmentée pour raconter près de 800 ans de l’histoire espagnole et certains faits qui sont aux origines des disciplines enseignées en arabe dans les universités naissantes de Montpellier et Toulouse, telles que les mathématiques, la médecine, l’astronomie…

Rendez-vous pour une visite guidée/conférence grand public, par votre serviteur, le jeudi 17 octobre 2019 à 18h30. (Tout public à partir de 10 ans. Entrée libre).

Par FRÉDÉRIC FEU (du CIST)