Philosophie

Femmes, je vous aime…

Le 8 mars est la journée Internationale des femmes qui a un sens ambigu : pourquoi une seule journée ? Pourquoi une journée au même titre que tous les autres combats ? Est-ce que être femme est si spécial ? N’est-ce pas là une autre manière d’indiquer le pouvoir des hommes sur les femmes ? Simone de Beauvoir dès 1949 réfléchissait sur cet état de fait.

En cette fin 2019 une polémique d’un autre âge a fleuri sur les réseaux sociaux à propos d’une publicité qui pourtant fait référence à un souci banal chez les femmes : une publicité pour les protections féminines1. Des commentaires incroyables de violence ont été écrits. Je ne peux pas tous les reproduire, mais je vais juste vous proposer l’extrait de celui d’un homme légèrement… comment dire ? misogyne ? : « c’est pas le corps d’une femme,… c’est nous obliger de voir des grosses qui portent des culottes et des serviettes remplies. Les règles, l’urine, le sperme, les excréments tout ça c’est naturel. Mais je ne veux pas le voir sur mon écran quand je rentre du boulot. En plus c’est à moi de parler de ça à mes enfants, pas à la télé. » Pourquoi une telle agressivité ? Pourquoi un tel rejet alors qu’il y a des chances (ou des risques…) que cette personne laisse ses enfants regarder des programmes télévisés où la violence physique règne dans une hémoglobine écœurante sans s’inquiéter pour l’hyper sensibilité de sa progéniture. Pourquoi ne veut-il pas qu’ils voient ce qui est « naturel » ? Est-ce que cette polémique est la suite d’un des problèmes les plus épineux qui peut se transformer en crise pour notre société française en pleine mutation : le respect des droits de la femme en passant par la reconnaissance des difficultés et de la violence auxquelles elles font face ? Car nous assistons à un double mouvement : à la fois le mouvement #MeToo et la lutte contre le féminicide qui connaissent un succès sans précédent ; mais il y a aussi le déclenchement de forces inverses : des hommes qui se sentant agressés préfèrent attaquer en revendiquant ce qui serait leur identité de mâle hétérosexuel.

Est-ce que c’est récent ? Non. Tout le XXe siècle a connu ce mouvement incessant. Et la première philosophe qui a écrit sur ce sujet l’a fait tout de suite après la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit de Simone de Beauvoir, avec le Deuxième sexe. Ce livre a valu à la compagne de Jean-Paul Sartre (d’ailleurs souvent ramenée à ce simple statut de « compagne d’un homme célèbre ») d’être victime d’attaques odieuses sur sa personnalité, agressée jusque dans la rue par des passants ; le Saint Siège a même mis ce livre à l’Index – fait rare au XXe siècle ! Comme un retour de l’Inquisition ! Ce qui a peut-être paru aux yeux de la philosophe comme une forme d’honneur. Aujourd’hui encore c’est dans le monde un des livres de philosophie le plus lu et le plus commenté (et bizarrement la France fait exception à cela. Nul n’est prophète en son pays !). Quel est le contenu de ce chef-d’œuvre ? Il s’agit d’un tour d’horizon des agressions faites contre les femmes à travers les âges. Mais il faut le mettre en écho avec un autre texte, dont le titre est à la fois éclairant et énigmatique : On ne naît pas soumise, on le devient de Manon Garcia (Ed. Climats/Flammarion, 2018). Ces deux textes qui se répondent vont nous donner des éléments de réflexion sur la définition même du féminisme.

Commençons par le plus ancien et de loin le plus connu : Le deuxième sexe fut écrit en deux tomes, le premier consacré aux mythes qui ont fondé la domination masculine, la femme y est étudiée grâce à toutes les méthodologies scientifiques à notre disposition, anthropologique, psychologique, littéraire, historique. Et la thèse défendue est que l’oppression subie par les femmes s’explique non sous un seul angle mais sous une multitude. Le premier angle serait les différences biologiques (grossesse, allaitement, menstruation, etc…) qui veulent expliquer certaines situations de dépendance mais qui ne peuvent pas les justifier, cela prend toujours un point de vue partial, celui du mâle dominant. L’histoire est celle de l’homme, pas de la femme. Si nous voulons généraliser ce thème, l’homme s’est toujours réservé l’axe de la transcendance, c’est-à-dire la force qui est « au-dessus» et qui donne du sens ; alors que la femme est liée à l’immanence : toujours présente, elle en devient presque invisible aux yeux des acteurs. D’où cette phrase célèbre, extraite de ce livre révolutionnaire à l’époque : « La femme se détermine et se différencie par rapport à l’homme et non celui-ci par rapport à elle ; elle est l’inessentiel en face de l’essentiel. Il est le sujet, il est l’absolu : elle est l’autre. » L’exemple le plus clair est sans doute le mythe de L’Eternel féminin, véritable paradigme dans le sens où il a longtemps structuré les manières de penser, et qui a toujours piégé les femmes vers un idéal par définition inatteignable (nourri par les mythes de la mère aimante, la vierge Marie, la mère patrie, la nature comme puissance féminine), en niant surtout leur propre individualité : les femmes n’ont pas le droit d’être elles-mêmes ; il faut refuser leurs singularités et les difficultés de leurs situations particulières. L’éternel féminin va créer, selon Simone de Beauvoir, une attente qui n’est jamais comblée, une femme ayant une personnalité toujours inachevée. 

Face à ces mythes, dans le volume II de son œuvre, Simone de Beauvoir dénonce l’enfermement que connait – à son époque – la plupart des femmes, de par leur éducation, leurs relations sociales, leurs vies intimes. Ce deuxième volume nait avec la célèbre phrase : « On ne nait pas femme, on le devient ». C’est-à-dire une réflexion sur l’endoctrinement social qui entoure la vie d’une femme qui est obligée au fur et à mesure qu’elle comprend les forces en jeu et mises en place par les hommes, d’abandonner ses rêves et/ou ses revendications. Thèse politique en cette France de 1949 où les femmes venaient certes d’obtenir le droit de vote mais où juridiquement elles étaient encore considérées à vie comme mineures, n’ayant pas le droit de signer un contrat de travail ou d’ouvrir un compte bancaire sans en référer à leur tuteur – père, frère ou mari. La transcendance du chef de famille face à l’immanence de la mère qui doit se charger de toutes les tâches du quotidien, jusqu’à assumer la libido de ce mari qui donne l’identité sociale du foyer grâce à son activité salariée. L’homme tente de faire de la femme un simple objet. Mais deux points viennent tempérer cette noirceur : à la fois la femme existe et c’est son existence qui va définir son existence, mais il arrive régulièrement que les femmes participent à leur domination en épousant des idéaux qui nuisent à sa liberté : par exemple l’amoureuse qui fuit sa liberté pour se soumettre à l’être aimé. Ou bien la mystique qui voue à Dieu un amour absolu qui laisse libre cours à la domination masculine de la société politique – la vraie. Ainsi le Deuxième sexe se termine non pas par une description purement théorique et historicisante de la femme mais par des engagements politiques, notamment en faveur de la maitrise de son corps, de ses désirs, en un mot le droit à l’avortement. Simone de Beauvoir elle-même dans son existence de grande intellectuelle a illustré cette lutte : elle se voulait indépendante tout en assumant son éducation de jeune fille rangée, compagne d’un homme célèbre, mais femme libre qui assumait ses fêlures et ses contradictions. Cette chronique n’est pas le lieu d’une biographie, mais intéressez-vous à cette grande dame, car sa vie tout entière fut un engagement pour sortir la femme des mythes construits par les hommes. 

Ce texte vieux de 70 ans a le mérite donc de poser les jalons de la réflexion. Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Au lendemain de l’affaire Weinstein qui, par ondes de choc successives, a libéré la parole de nombreuses femmes, y compris des plus connues qui furent victimes d’agressions sexuelles et de violence, nous assistons néanmoins à un mouvement opposé : Catherine Millet publia il y a 20 ans des chroniques sur sa vie débridée et E. L. James eut un succès retentissant avec 50 nuances de Grey. Les deux romans font l’apologie de la soumission de la femme. Pourquoi en ce début de XXIe siècle de tels phénomènes se produisent ? La femme est-elle définitivement, de par sa nature, vouée à subir la domination masculine ? Est-ce que Simone de Beauvoir s’est trompée ? C’est ce que veut examiner Manon Garcia dans son essai philosophique2. Selon elle la plupart des théories féministes ne pensent pas à la soumission, de peur de donner des arguments à tous les « penseurs » machistes, alors qu’au contraire il faut s’interroger sur cette tendance inscrite chez toutes les femmes, cette tentation de se soumettre. Etienne de La Boétie, au XVIe siècle fut le premier à s’intéresser aux relations de soumission, aux raisons pour lesquelles un peuple peut accepter d’obéir à un souverain, à perdre sa liberté3. Mais il n’y a jamais eu personne pour réfléchir aux relations de soumission entre deux personnes qui, a priori, sont égales en droit. 

Une juriste américaine, Catharine MacKinnon (citée dans l’essai de Manon Garcia) permit de donner la définition juridique du harcèlement sexuel et a longtemps lutté pour l’interdiction de la pornographie et la reconnaissance du viol comme crime de guerre après le conflit bosniaque ; elle s’appuya pour cela sur une thèse que Manon Garcia fait sienne : la différence sexuelle entre l’homme et la femme (actif/passif) est le résultat non d’une différence de nature mais de rapports de force. Mais on ne peut pas comprendre ce rapport de force et sa pérennité si on n’aborde pas la question du regard des femmes sur la soumission. Soumettre est un verbe transitif (soumettre quelqu’un, c’est-à-dire le réduire à l’état d’esclave) mais aussi un verbe pronominal (se soumettre). Il y a donc trois problèmes, que Manon Garcia ne résout d’ailleurs pas – car la philosophie est davantage l’art de soulever les problèmes plutôt que d’apporter une Vérité toute faite : il y a un problème juridique (ce que les femmes ont le droit de revendiquer dans la défense de leur intégrité et leur dignité), le problème moral (faut-il condamner et donc moquer ces femmes qui acceptent ce rôle de femmes soumises) et le problème politique (la politique dans le sens de la recherche de la vie bonne) : est-ce que la société va être capable de muter pour que les femmes soient respectées dans leur volonté d’être libres, de ne plus être soumises à un pouvoir masculin ? Cette polémique autour des serviettes hygiéniques nous oblige à rester prudents : certes tous les jours des scandales éclatent et, pour reprendre une phrase maintes fois entendue, la peur change de camp, les prédateurs sexuels savent qu’ils ne connaîtront plus l’impunité et le silence de la société. Mais pour autant est-ce que la femme sera acceptée dans toutes ses dimensions, sans être réduite à un être qui doit se justifier, se cacher, avoir honte de son corps. Sans doute la vraie mesure ne sera pas les discours politiquement corrects tenus dans les médias, mais dans la mesure des commentaires toujours très violents et spontanés qu’on peut trouver sur les réseaux sociaux.

Par Christophe Gallique

Vous désirez ?

Nietzsche au XIXe siècle expliquait que penser c’est dire non. Savoir dire non à notre société ? savoir dire non à nos enfants lorsqu’ils veulent tout et n’importe quoi ?  Tout ce que vous allez lire est une préparation pour Noël 2020.

Noël c’est terminé. Malgré les grèves, les blocages et les embouteillages, chacun a pu offrir ses cadeaux le 24 ou 25 décembre à ses proches. A nouveau Noël fut un moment de grande consommation, un moment où l’on gave nos enfants de cadeaux au-delà même de leur demande. Pourquoi faut-il ainsi nourrir leur affect à coup de jouets et autres objets dont parfois ils oublient l’existence très vite, les stockant au fond des placards, jouets qui seront parfois oubliés pendant des années, avant d’échouer sur une bâche humide, un dimanche matin froid, à l’occasion d’un vide-grenier, avec la sempiternelle phrase : « Ils sont trop gâtés ! Trop de jouets ! » Mais qui les a achetés ces jouets ? Pas les mômes mais leurs parents. D’où vient cette névrose propre à notre société de surconsommation qui, paradoxalement s’interroge sans cesse sur son rapport à la croissance, les déchets et le gâchis, mais ne réussit pas à réguler sa relation aux cadeaux compulsifs. Certes c’est un peu plus complexe que cela : donner n’est pas simplement un acte gratuit qui cherche à faire plaisir, c’est l’affirmation d’une relation sociale qui obéit à des codes sociaux non écrits mais contraignants : on ne donne pas à n’importe qui, n’importe quand. Donner, c’est créer et entretenir un lien avec la personne. Donner à ses enfants, c’est exister socialement dans sa relation aux autres. Ces analyses ont souvent été étudiées par les sociologues et pourraient faire l’objet d’une chronique à part entière, notamment avec l’Essai sur le don de Marcel Mauss ; mais ce n’est pas là-dessus que je voulais me concentrer. Je voulais parler du rapport que l’enfant a avec le désir lui-même. Et je vais le faire avec Françoise Dolto.

Françoise Dolto était une pédiatre et psychanalyste française née en 1908 et décédée en 1988. Elle est connue pour son travail de reconnaissance des enfants en tant que personne à part entière. Mais très vite son travail fut mal interprété : on lui attribua la thèse de la complaisance à l’égard des désirs des enfants. Ils auraient tous les droits aurait prétendu Françoise Dolto, ce qui est littéralement faux. Elle voulait juste préciser deux points : on ne peut pas et on ne doit pas mentir aux enfants car c’est une trahison traumatisante, d’autant plus que les enfants ont l’intuition suffisamment développée pour sentir le mensonge. Et d’autre part tout est parole : il faut parler aux enfants comme à des adultes. Ils peuvent comprendre. Nous allons le montrer en reprenant les propos de la célèbre psychanalyste sur le désir de cadeau de l’enfant, propos rassemblés par une revue, L’Ecole des parents en avril 1985.

« En éducation nous devrions veiller à satisfaire de notre mieux les besoins de l’enfant, mais à ne satisfaire qu’un minimum de leurs désirs. […] En lui accordant immédiatement ce qu’il réclame, c’est comme si nous lui disions : Satisfais-toi, par toi tout seul, tout de suite. Et tais-toi, n’en parlons plus ». Ce que propose Dolto dans cette courte citation est révolutionnaire à double titre et presque scandaleux dans une société qui a fait de l’enfant un roi et le cœur de nos fantasmes de consommation : d’une part il faut distinguer le besoin du désir. Le besoin est le comblement d’un manque lié aux fonctions du corps (respiration, nutrition, etc…). Les besoins sont répétitifs et mortifères, c’est-à-dire qu’ils amènent à la mort progressive du désir, car ce dernier doit être créatif, doit être une projection vers le nouveau. Un désir ne meurt pas avec sa satisfaction ; même, et c’est encore plus paradoxal, il peut se nourrir de l’insatisfaction et de la frustration. Combler trop rapidement et de manière systématique les désirs de l’enfant, c’est le condamner à rechercher à nouveau dans de nouveaux désirs ce qu’il recherche en réalité, c’est-à-dire parler de ses désirs. Transformer son désir en besoin, simple répétition d’une satisfaction, c’est donc pour Dolto le début de malentendus sur l’éducation.

Nous pouvons prendre un exemple concret : chers parents, si vous voulez combler votre enfant, Françoise Dolto va pouvoir vous donner un mode d’emploi qui n’est pas moralisateur, mais si simple dans son application, si décalé par rapport à notre société moderne, que cela va vous faire comprendre le sens de l’intempestivité de cette chronique : « Laissons l’enfant parler de ses désirs, justifions-les, même si nous les nions au nom de la réalité. » Le pire ennemi de l’enfant, ce n’est pas la frustration, mais le silence : ne donnez pas de bonbon pour qu’il ait la bouche pleine. Encore moins de chewing-gum. Encore moins une tablette ou un smartphone. L’enfant a besoin de parler de ce qu’il désire. Avec le smartphone, les parents sont sans doute tranquilles, mais l’enfant tue sa curiosité. Son désir est nié. Certes ce désir pouvait être le bonbon ou le smartphone. Et les parents ont beau jeu de lui céder. D’ailleurs ils seraient angoissés à l’idée de ne pas lui céder, tant la société culpabilise les parents qui ne voudraient pas immédiatement satisfaire leur rejeton. Françoise Dolto s’oppose à cette vision : « l’enfant n’a pas besoin de bonbons. Il en demande un pour qu’on s’occupe de lui, qu’on lui parle. Si on lui dit : comment serait ce bonbon ? Rouge ? on se met à parler du goût du bonbon rouge, du goût du bonbon vert ; on dessinera même un bonbon, et l’enfant aura complètement oublié qu’il voulait en manger un. Mais quelle bonne conversation autour des bonbons ! »

Evidemment un enfant ne demandera pas qu’un bonbon. On pourra opposer à cette forme d’utopie le fait que les enfants d’aujourd’hui ne sont plus ceux que connaissait Françoise Dolto jusque dans les années 80. Quarante ans sont passés et aujourd’hui les enfants sont des tyrans qui exigent qu’on satisfasse le moindre de leur caprice. Peut-être. Mais peut-être pas… Vous pouvez faire l’expérience suivante : devant une vitrine de magasin de jouets, arrêtez-vous avec votre enfant. Mieux : rentrez et demandez-lui ce qu’il aimerait avoir. Prenez votre temps. Visitez chaque rayon et si votre progéniture flashe pour un camion ou un magnifique drone, arrêtez-vous et demandez-lui de développer : pourquoi ce drone ? Que peut-il faire ? Cela fait longtemps que tu en rêves ? Que ferais-tu avec ? Où irais-tu pour le faire voler ? Quand ? Beaucoup de parents n’osent pas faire cela, car ils ne veulent pas que leur enfant soit tenté. Alors que « c’est cela vivre, mettre des mots sur ce qui nous tente » précise Françoise Dolto. Le drone est cher ? Ne l’achetez pas. Dites à votre enfant que vous n’avez pas assez d’argent. Il sera frustré. Peut-être se mettra-t-il en colère… mais cela ne durera pas longtemps, car vous lui aurez offert ce qu’il recherchait réellement : communier avec son père ou sa mère dans le désir du jouet désiré. Il n’aura pas vu ce désir satisfait, mais ce n’est pas grave. Il n’a pas besoin de ce drone. Ce dont il a besoin, c’est de se projeter dans son désir, et l’attente n’entrave en rien l’espoir : regardez avec lui le calendrier : Noël, son anniversaire, ou une autre occasion… Du coup son drone ou son camion, il va pleinement le désirer. Je me moque ? non. Je peux même en faire la démonstration : quel est le moment le plus intense pour les enfants à l’approche de Noël ? Lorsque les catalogues de jouets arrivent dans les boîtes-à-lettres, les enfants ont un plaisir infini à les lire et les relire, faire des listes, découper les images et les classer. Il y a ensuite les cadeaux sous le sapin, emballés et l’attente du matin où on déballe ces cadeaux. Puis c’est la chute, provoquée par la satisfaction… Tout compte fait nos placards sont remplis de jouets presque neufs dont les enfants se sont lassés si vite. Peut-être ne faudrait-il pas qu’ils les désirent alors ? Erreur !

« Beaucoup de parents dévalorisent les désirs de leurs enfants alors qu’il faut toujours les justifier : ce n’est pas possible à réaliser, mais tu as tout à fait raison de le désirer. De même plus profondément les enfants ont des désirs contradictoires, ambivalents. Tu veux et tu ne veux pas en même temps. Tu es comme deux, un qui veut, un qui ne veut pas. Les adultes aussi sont ainsi. Et l’enfant comprendra très bien qu’il est justifié d’avoir un désir contradictoire. » 

Dolto a eu la réputation de faire la promotion de la démagogie et de la théorie de l’enfant-roi. Mais c’est tout le contraire : elle n’a jamais cherché à dire qu’il fallait laisser tout faire aux enfants. Ce qu’elle voulait, c’est qu’on écoute les enfants, qu’on les considère comme de vraies personnes. Et cela  passe par la négation de leurs désirs. De la satisfaction aveugle des désirs, comme si c’était un besoin, oui. L’enfant ne doit pas être le réceptacle de nos angoisses de parents : le gaver de cadeaux comme des oies pour croire et lui prouver qu’on l’aime. Les parents ont le droit d’avoir des désirs et eux aussi ils doivent les exprimer. Cela vaudra toujours mieux que d’acheter tous ces jouets. Mais ils ont aussi des devoirs. Leur devoir est de permettre à leurs enfants de s’épanouir. Pour cela ils doivent comprendre un élément issu de la théorie psychanalytique : nous sommes contradictoires car nous sommes aux prises avec des pulsions contradictoires : « pulsions de mort, mort du sujet désirant grâce auxquelles pourtant nous vivons sans nous en douter, en particulier dans le sommeil profond où nous réparons les fatigues du désir. Et de l’autre côté, nous vivons des pulsions de vie qui nous poussent à la découverte du nouveau pour notre désir, du pas encore connu, pour combler ce sentiment d’un manque à être, à avoir, à connaître qui nous tient tous. Le besoin est répétition, le désir est recherche de nouveauté. » Voilà la dimension intempestive de cette chronique : le désir doit être cultivé mais pas toujours satisfait.

Mais tout cela est-il de la philosophie ? Ou juste de la psychologie ? Une vue sur l’éducation ? Sur la consommation ? Réponse : la philosophie est la capacité à mettre le doigt sur un problème, à l’isoler au milieu des faits et à l’expliquer. Ici le problème est celui de notre rapport au désir. Nos enfants sont sans le vouloir le cœur d’un combat : les gâter nous permet d’exister socialement, aux yeux de notre famille, de nos voisins… Françoise Dolto a réussi à rendre plus claires les raisons pour lesquelles il faut combattre un tel usage du désir. Certes peu de personnes l’écouteront réellement. Mais c’est cela également la philosophie : dire ce que les autres ne veulent pas entendre.

Par Christophe Gallique

L’air primaire

Le racisme reste une des maladies les plus difficiles à éradiquer. Il y a même des retours en force du virus. Voilà une médecine douce pour le combattre : la lecture d’un grand penseur.

À l’occasion du deuxième débat philo organisé par C le MAG à la librairie un point un trait de Lodève le 7 novembre dernier, une petite polémique intéressante est apparue au détour d’une remarque : nous nous étions lancés dans une discussion sur le Brexit et plus généralement sur l’Europe, l’identité européenne et ce qu’a apporté cette Union tant décriée par les peuples, lorsqu’une personne voulut introduire l’idée que l’ouverture aux autres cultures serait nécessaire pour que l’Europe puisse solidifier ses racines. Elle s’opposait ainsi au repli identitaire auquel on assiste ces dernières années, notamment lorsqu’une autre interlocutrice rappela que dans le projet de Constitution européenne en 2005 le Pape avait souhaité que les racines chrétiennes de l’Union soient évoquées. C’était un échange intense, mais il buta sur une expression utilisée, celle de “Cultures Premières”. Non pas première dans le sens où la chrétienté aurait été la première culture des habitants du Vieux Continent, mais première au sens d’Art Premier, c’est-à-dire l’ensemble des peuples qui – comment dire…- n’auraient pas connu la même évolution accumulative que notre civilisation et dont on garde les manifestations anthropo-ethnico-magico-artistiques dans certains de nos musées – par exemple le Musée du Quai Branly, rebaptisé en 2016 Musée Jacques Chirac.

Vous comprenez toute la difficulté qu’il y a à désigner des cultures comme “premières”. Car la charge péjorative peut être très forte. Premier veut dire “originaire” donc, pourquoi pas, dépassé, archaïque. Archaïque vient du grec archaïos qui veut dire justement premier, ceux qui étaient là avant nous. Cela implique que nous jugeons ces cultures par rapport à notre propre histoire, nous occidentaux. Est-ce que tout cela n’est pas à la fois une forme de racisme déguisé – nous sentant supérieurs à ces cultures premières – et une incompréhension de la richesse et la variété de l’histoire des cultures ? Il n’est pas facile d’y voir clair. Mais il y a un livre qui peut nous y aider, Race et Histoire de Claude Lévi-Strauss.

Lévi-Strauss fut sans doute l’un des plus grands intellectuels du XXe siècle. Né à Bruxelles en 1908 et mort à Paris en 2009, il passa dans les années 30 l’agrégation de philosophie, puis s’envola au Brésil pour assurer un enseignement d’une science balbutiante, l’ethnologie, ce qui lui permit de découvrir un nouvel univers, celui de tribus isolées en Amazonie. Lévi-Strauss comprit alors tout l’intérêt d’étudier ces hommes, à la fois si différents et si proches de nous. Il retrouva ce que Jean Jacques Rousseau voulait expliquer : « Quand on veut étudier les hommes, il faut regarder près de soi ; mais pour étudier l’homme, il faut apprendre à porter sa vue au loin ; il faut d’abord observer les différences pour découvrir les propriétés.» (Essai sur l’origine des langues, chap. VIII). Race et Histoire est un petit essai écrit en 1952 à la demande de l’UNESCO pour réfléchir – et combattre – le racisme. Lévi-Strauss y développe un argumentaire en trois grands axes : la réfutation du raisonnement raciste, une analyse de ce qu’on appelle la barbarie, et pourquoi le progrès de l’humanité n’est pas uniforme mais au contraire si varié qu’aucune hiérarchisation entre les peuples n’est possible.

Commençons par les théories racistes, et notamment celle d’Arthur de Gobineau qui publia en 1855 un Essai sur l’inégalité des races humaines. Ce livre eut un retentissement considérable et influença à la fois la politique colonialiste française mais aussi les intellectuels qui soutinrent les nazis et le régime de Vichy. Le problème est que Gobineau confond la notion de race qui – si elle existe au sein de la réalité humaine, ce qui est déjà assez contestable – a une dimension biologique, avec la diversité des cultures, dont la réalité s’appuie sur l’histoire des peuples. « Si cette originalité existe – et la chose n’est pas douteuse – elle tient à des circonstances géographiques, historiques et sociologiques, non à des aptitudes distinctes liées à la constitution anatomique ou physiologique des noirs, des jaunes ou des blancs » (Race et Histoire, chap. 1). Cela nous amène à un autre point très important : il est impossible d’inventorier la totalité des cultures humaines, tant elles sont nombreuses, mais aussi complexes dans leur réalité. Lévi-Strauss est parfaitement conscient que lorsque nous parlons des cultures humaines, nous le faisons d’un point de vue, le nôtre, celui d’individus occidentaux qui connaissent leur histoire, s’appuient sur des valeurs occidentales, et donc vont juger par rapport à leurs repères culturels.

Nous avons une vision du progrès de l’humanité cumulative, c’est-à-dire nous croyons naturellement que les hommes les plus évolués sont ceux qui collectionnent des connaissances issues de l’histoire. A ce titre, notamment parce que nous avons une vision matérialiste du progrès, des théoriciens racistes ont cru que l’Europe et les hommes blancs étaient supérieurs aux autres peuples, car ils maîtrisaient une supériorité technologique. Nous serions, en quelque sorte, les premiers de cordée de l’histoire de l’humanité et les autres devraient nous en être reconnaissants. Mais cela ne fonctionne pas comme cela. Lévi-Strauss précise : « L’humanité en progrès ne ressemble guère à un personnage gravissant un escalier, ajoutant par chacun de ses mouvements une marche nouvelle à toutes celles dont la conquête lui est acquise » (chap. 5). C’est bien plus chaotique que cela, il y a eu des accélérations dans l’histoire (par exemple la révolution néolithique) et certains peuples ont parfois pris une avance considérable : les Chinois avaient par exemple inventé la machine à vapeur dès le XIe siècle, soit plus de sept siècles et demi avant la révolution industrielle en Angleterre. D’autres peuples ont exploré d’autres voies : l’Inde, la spiritualité ; l’Orient et l’Extrême-Orient, le corps humain et la médecine ; la Polynésie ou les sociétés primitives australiennes, des organisations sociales plus efficaces. Lévi-Strauss précise alors : « Dans la mesure où elle serait seule, une culture ne pourrait jamais être “supérieure” à une autre ; comme le joueur isolé, elle ne réussirait jamais que des petites séries de quelques éléments. […] Mais aucune culture n’est seule ; elle est toujours donnée en coalition avec d’autres cultures et c’est cela qui lui permet d’édifier des séries cumulatives. » (chap. 9). Une série cumulative est pour l’ethnologue une longue série de progrès, comme le fut l’industrialisation des sociétés occidentales à partir de la fin du XVIIIe siècle. Certes, certains diront que ce n’est pas un vrai progrès ! Néanmoins il y a une « adhésion au genre de vie occidental » mais qui « est loin d’être aussi spontanée que les Occidentaux aimeraient le croire. […] la civilisation occidentale a établi ses soldats, ses comptoirs, ses plantations et ses missionnaires dans le monde entier. […] Elle a bouleversé de fond en comble le mode d’existence traditionnel » des peuples (chap. 7) Dans ces conditions on ne peut pas parler de supériorité de la civilisation occidentale.

Le défaut principal du raciste est donc l’ethnocentrisme, c’est-à-dire la capacité à croire que sa culture est le centre du monde. Ce n’est pas une maladie purement occidentale. Tous les peuples ont considéré qu’ils étaient les plus importants et que les autres étaient les barbares. Or « Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie » (chap. 3). A partir du moment où on fixe des critères pour savoir ce qui est un progrès pour les hommes ou non, à partir du moment où on juge certaines cultures comme n’ayant pas atteint cette limite en “retard” par rapport aux autres, on développe une tendance raciste. Il faut se prémunir de cela en considérant la multiplicité des cultures sous l’angle de la multiplicité de leurs existences, en ce sens où non seulement chaque peuple a connu son propre développement qui n’a pas suivi les révolutions industrielles de l’Europe, mais également dans le sens où lorsqu’un homme veut décrire ces civilisations riches et subtiles, il doit faire attention à ne pas les lire avec une grille de lecture unique, qui serait par exemple celle du progrès matériel. C’est toute la difficulté lorsqu’on parle des “peuples premiers”, des “arts premiers”, car cela suppose qu’ils étaient présents aux origines, avant qu’on ne progresse. C’est réintroduire une limite que ces peuples n’auraient pas franchi ; ou alors c’est cultiver une nostalgie pour un “âge d’or” : ces peuples auraient gardé une authenticité que nous n’aurions plus. Ce qui est sans doute tout aussi faux. Le sens de l’ethnologie est de comprendre deux réalités qui ne sont pas contradictoires : d’abord il n’y a pas de peuples culturellement supérieurs aux autres et en même temps, en réfléchissant sur la diversité des cultures humaines, nous comprenons qu’il existe une réalité humaine, l’homme est un être qui se développe à travers son histoire, sa culture, ses pratiques sociales en prenant des directions si diverses que la notion de culture ou civilisation mondiale n’est qu’un leurre.

Conclusion : la principale difficulté lorsqu’on se lance dans l’étude de la philosophie, c’est sans aucun doute la lecture des grands auteurs ! Absconses, longues et denses, leurs œuvres nécessitent de longues heures de lecture patiente pour essayer de les comprendre. Avec Race et Histoire, vous avez un petit essai (75 pages en édition Folio), clair et pédagogique, qui pourtant donne des explications et des arguments forts contre l’intolérance et le rejet de l’autre. Cela devrait être étudié le plus souvent possible par tous ceux qui se targuent de penser, y compris lorsqu’ils expriment la nostalgie des penseurs racistes. En 75 pages, vous vous trouverez vaccinés contre l’ethnocentrisme et la violence qui va avec.

Par Christophe Gallique