Point de vue de quelques philosphes athées
Alors que la foi devrait rester une affaire personnelle, de plus en plus elle joue un rôle dans le débat politique. L’argument principal est que la religion détermine notre morale. Dans cet article nous allons voir que ce n’est pas nécessaire, qu’on peut imaginer des citoyens capables de choix moraux sans faire référence à la religion. Nous allons le faire en suivant quelques philosophes athées.
La religion revient à grand pas au cœur du débat politique. C’est un fait. Nous ne pouvons le nier. Mais pourquoi cette persistance ? Pourquoi ne peut-on pas vivre dans une société totalement sécularisée, purement laïque ? Pourquoi par exemple un maire d’une grande ville peut vouloir faire des “statistiques ethniques” qui soulignent la religion des élèves de ses écoles primaires et qui sous-entend que cela pose problème ? Est-ce à dire que la religion joue un rôle fondamental sur le plan sociétal car elle constitue les bases de l’identité individuelle ?
Athée & nihiliste
Pour contrecarrer cette position politique qui mène à l’intolérance, nous vous proposons a contrario une petite balade chez les philosophes athées, ceux qui ne croient pas en Dieu, qui ne veulent pas de religion et qui surtout ont tâché de construire une morale sans fondement religieux. Car il ne faut pas confondre athée et nihiliste. L’athée croit que l’homme seul a la solution pour donner du sens à son existence, alors que le nihiliste pense que les valeurs morales n’existent pas. Il se voue alors à d’autres dieux, comme celui de l’argent ou du commerce. L’athée a lui le souci de construire un système de valeurs qui n’exclut pas la question “qu’est-ce qu’une vie bonne ?”
Epicure
Le premier de ces philosophes athées fut Epicure ; né à Athènes au troisième siècle avant Jésus-Christ, il est très connu pour son hédonisme, c’est-à-dire sa philosophie du plaisir (“profite du moment présent”) ; beaucoup moins pour sa critique de la religion. Il n’était pas à proprement dit athée, puisqu’il acceptait l’idée que les dieux pouvaient exister. Mais s’ils existent, ils ne s’occupent pas de nous. La morale religieuse, basée sur la notion de jugement après la mort n’est qu’un ensemble de superstitions pour faire peur et manipuler les individus. Epicure la dénonça au profit d’une morale rationnelle, basée sur le calcul des plaisirs. Selon lui la finalité de l’existence humaine, c’est la recherche du bonheur. Et ce bonheur peut se trouver non pas dans l’espoir d’une vie après la mort, mais dans la qualité de l’actuelle existence, celle que nous vivons réellement. Qualité ne voulant pas dire quantité, il ne faut pas pour autant jouir de tous les plaisirs que nous offre la société, mais sélectionner ceux qui nous rendent réellement heureux. Voilà un premier exemple de morale athée.
Nietzsche
Faisons un bond dans le temps (car longtemps les athées eurent très mauvaise presse) pour retrouver un autre philosophe athée qui annonça même la mort de Dieu : Nietzsche. Dieu est mort et c’est l’homme qui l’a tué. Tué grâce – ou à cause – de la science qui n’a plus besoin de cette hypothèse gênante pour expliquer l’univers, et par le capitalisme qui a érigé l’argent en nouvelle divinité. Dans la plupart de ses ouvrages (notamment Ainsi parlait Zarathoustra) Nietzsche regretta ce nihilisme moderne. Il était très pessimiste à l’égard de ce qu’il appelait Le dernier homme, et beaucoup de ses aphorismes prédisaient les dégâts d’une société fondée uniquement sur le profit du commerce. Mais pour autant il ne voulait pas un retour aux religions dont la morale imposait toujours une philosophie du ressentiment, c’est-à-dire qu’elles basent toute leur morale sur une haine de soi, sur la culpabilité d’être heureux et de ressentir du plaisir. Face à elles, il proposa la morale du Surhomme. Le surhomme – à ne pas confondre avec la dérive nazie – est celui qui apprend à dominer ses peurs et ses angoisses pour construire une morale basée sur l’Eternel Retour : agis toujours de telle sorte que tu puisses vouloir que tes actes se répètent éternellement. Il ne cherche plus à exercer le pouvoir sur les autres, mais veut contrôler son existence en toute liberté.
Onfray
Cette morale a inspiré un philosophe contemporain très célèbre : Michel Onfray qui dans son ouvrage Traité d’athéisme (2005) reprend à son compte la critique contre toutes les religions qui, selon lui, ne permettent pas à l’homme de s’épanouir, bien au contraire. Elles tâchent de le mortifier. Le philosophe athée a donc pour projet de construire une morale du plaisir qui ne soit pas un dérèglement des comportements, mais une sagesse pour ceux qui veulent vivre. Certes la frontière entre les deux peut paraître perméable puisque tous les grands libertins, en commençant par le Marquis de Sade, étaient foncièrement athées. Michel Houellebecq, dans Les particules élémentaires (1998) montre d’ailleurs la faillite morale d’une attitude purement nihiliste des individus. Donc le libertinage est une voie possible de l’athéisme en récusant toute notion de devoir moral. Mais l’athéisme peut aussi mener à une morale responsable et respectueuse des autres. Celui qui a le mieux montré ce point est Jean-Paul Sartre.
Sartre
Le philosophe français est très connu pour sa conférence L’existentialisme est un humanisme (1945), où il montre que toutes les philosophies morales se basent sur la considération que Dieu existe et nous a créés avant d’éventuellement juger nos actes. Cela impose le fait qu’il y a une nature humaine à laquelle nous ne pouvons échapper, et qui nous contraint à accepter des interdits moraux universels, car l’homme par exemple est naturellement pervers… Mais une autre philosophie est possible, entièrement athée, et qui donc va placer la liberté humaine au cœur de la morale : à la naissance nous ne sommes rien d’autres qu’un “corps mis en condition”, et ensuite nous nous construisons à travers un système de valeurs que nous choisissons toujours. Celui qui refuse sa liberté, et qui veut dire qu’il pense ainsi car il a reçu telle ou telle éducation religieuse, est un salaud* (concept philosophique) qui refuse d’assumer ses choix. Car si on considère que Dieu n’existe pas, c’est moi qui suis alors définitivement à l’origine de mes choix et de mes valeurs. Je ne peux rejeter la faute sur aucune divinité. Je suis à l’origine et au cœur de mes choix moraux.
Certes certains pourront dire que tout cela n’est que croyance. Et ils auront raison : l’athée croit que Dieu n’existe pas et que l’homme est seul face à son destin. Mais ne pouvons-nous pas désirer une société qui cesserait de se baser sur l’histoire et les traditions, pour enfin construire un pacte républicain réellement athée ? Peu importe que les camarades de classe de nos enfants soient musulmans, juifs, chrétiens ou animistes. Ce qui compte c’est juste que leurs relations soient fraternelles. Militons donc pour une morale athée.
** Ce mot ne doit bien entendu pas être pris au sens de l’insulte. Voilà la définition que Sartre donnait dans sa conférence : « Les uns qui se cacheront, par l’esprit de sérieux ou par des excuses déterministes, leur liberté totale, je les appellerai lâches ; les autres qui essaieront de montrer que leur existence était nécessaire, alors qu’elle est la contingence même de l’apparition de l’homme sur la terre, je les appellerai des salauds.

