Platon servi sur un plateau

Au mois de mars, la Compagnie des Amis de Platon nous propose sur les planches de l’Illustre Théâtre à Pézenas un dialogue de Platon, Ion. Cette expérience, rare en France, est le fruit de 25 ans de travail autour du philosophe grec, et nous donne l’occasion de nous intéresser à la pensée du fameux Socrate. Et les raisons de ne pas rater cet événement sont nombreuses !

Adapter un dialogue de Platon sur les planches semble être une gageure ! Voir Socrate déambuler devant vous, pratiquant la maïeutique*, interpellant le rhapsode (acteur qui dans le théâtre antique avait pour mission de réciter les grands auteurs, en particulier Homère), se lançant dans une longue tirade puis contemplant silencieusement son adversaire, tout cela fut si rare ces 2600 dernières années ! Or depuis plus de vingt-cinq ans un cycle se répète et se renouvelle, car la Compagnie des Amis de Platon met en scène un dialogue du divin Platon, sous la direction de Marie-Ange Mathieu.
Rappelons quelques éléments : la philosophie est née au 7e siècle avant JC à Milet avec le célèbre mathématicien Thalès ; mais elle prit réellement son essor grâce à Socrate – « le premier individu de l’histoire de la pensée occidentale » selon le philosophe Pierre Hadot. Socrate n’écrivit néanmoins jamais rien. Après sa mort (en 399 avant JC) ce fut l’un de ses disciples, Platon, qui à travers une trentaine de dialogues, lui donna une postérité extraordinaire ; donc il y eut le philosophe qui pratiqua la philosophie à Athènes, et le philosophe qui – entre autres – écrivit la philosophie.

Oh bien entendu cela peut faire peur d’aller voir une œuvre philosophique sur scène. Peur de ne rien y comprendre. Peur des (éventuels) mauvais souvenirs du lycée. Mais tout cela est rapidement balayé dès que Socrate entre en scène. Car Platon avait un talent littéraire certain, tant sur le plan de la forme – il fut un dramaturge accompli – que sur le plan du fond, il avait l’art de mettre autant en avant les arguments de son père spirituel – Socrate – et ceux de ses adversaires, rendant ces échanges quelques fois virulents et souvent passionnés. Platon avait même un talent de comique, montrant ainsi que la philosophie n’est pas chose ennuyeuse, mais vivante, parfois tourmentée mais aussi riante. Socrate n’était pas un vieux professeur, enfermé dans sa tour d’ivoire, regardant du haut de son génie la médiocrité de l’humanité. Non Socrate était plutôt un ami, un compagnon, parfois avec du mordant, de l’ironie, des armes philosophiques aiguisées par la méchanceté de la question, mais toujours en quête du contact avec les autres. Un des meilleurs dialogues de Platon reste d’ailleurs Le Banquet, où Socrate invite ses amis à « boire sobrement » avant de faire de la philosophie jusqu’au bout de la nuit. Car à cette époque la philosophie se vivait bien plus comme un partage, une rencontre, qu’un professorat. Tous les professeurs de philosophie aimeraient pratiquer cette maïeutique, mais la salle de classe est très peu compatible avec les règles du banquet. Raison de plus d’aller voir Socrate sur scène, et revivre ce que furent les premières heures de la philosphie.

Mais revenons au dialogue que nous pourrons voir cette année sur la scène du Kawa Théâtre (Iseïon) à Montpellier le 30 mars 2015 et à l’Illustre Théâtre de Pézenas le 31 mars1. Ce dialogue, Ion, n’est pas le plus connu de Platon. Court, associé à la jeunesse de Platon, le thème philosophique est à la fois l’analyse du travail du rhapsode et celle de l’inspiration des plus grands auteurs – en particulier le légendaire Homère. Expliquons rapidement le propos du dialogue : Socrate rencontre le rhapsode Ion d’Ephèbe qui revient des jeux d’Epidaure où il a remporté un prix de récitation. S’en suit une triple analyse, celle de l’inspiration du poète (à travers l’analogie des anneaux de fer attirés par la pierre d’aimant) et la chaîne jusqu’à la foule qui découvre cette œuvre avec la récitation. Ensuite une autre réflexion sur la place de l’artiste dans la société ; puis sur la critique de l’arrogance de certains – dont Ion – qui se croient dotés d’une vraie science alors qu’ils ne font que réciter ce que d’autres ont créé. Pour les comédiens modernes c’est une vraie mise en abîme de leur propre art. Gérard Mascot, qui tient le rôle de Socrate, y voit là une occasion de se demander qu’est-ce qu’on fait lorsqu’on est comédien ? Comment est-ce que cela marche ? Ce texte, même s’il y a une critique du rhapsode, est l’occasion pour Platon de montrer à la fois son admiration pour le travail et le talent du comédien ; mais aussi une critique sur quoi faire de ce talent de comédien : s’il s’agit de devenir arrogant et d’aller au-delà de son rôle social, effectivement il faut y poser une limite. Aujourd’hui certains comédiens utilisent leur virtuosité pour produire des éléments sirupeux sur de la télé-réalité ou jouer un rôle pseudo-politique (comme en Italie avec Giuseppe Piero « Beppe » Grillo), et nécessairement il faut en être critique. Comédien, sache ce que tu peux faire – et tu as un très grand pouvoir – mais ne va pas trop loin.

Cependant est-ce que la philosophie peut se voir facilement sur scène ? Marie-Ange Mathieu (adaptation et mise en scène) répond aisément : il y a le texte écrit, dont on peut analyser avec profondeur l’intérêt philosophique ; mais il y a aussi le texte lu à voix haute, ce qui lui donne une nouvelle dimension. La philosophie porte essentiellement sur la question « que font les hommes ? ». Il n’y a pas tant de doctrine dans la philosophie de Socrate. Il y a davantage une recherche sur « qu’est-ce que la justice ? », « qu’est-ce que le bien ? » A voix haute, cela devient une zététique cohérente, vivante et si intéressante. Lisez et jouez Platon, et vous verrez toute la fascination que put provoquer cet auteur tout au long des siècles.
Mais cela pose aussi la question du sens du théâtre : doit-il être la récitation d’un texte légendaire ? Peut-il n’être simplement que la reprise de ce texte ? Ou est-ce autre chose à laquelle nous assistons sur les planches ? Antonin Artaud dans son œuvre posthume Le théâtre et son double2 expliqua que oui. Le théâtre n’est pas qu’un texte lu. Voilà ce qu’il écrivit : « le dialogue – chose écrite et parlée – n’appartient pas spécifiquement à la scène, il appartient au livre ». Faire du théâtre c’est donc « considérer le langage sous la forme de l’incantation.». 
«  Et il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire sur la valeur concrète de l’intonation au théâtre, sur cette faculté qu’ont les mots de créer eux aussi une musique […] ». Aussi ce n’est pas la même démarche de lire Platon et de le voir mis en scène. Lorsqu’un comédien énonce les tirades de Socrate, il peut osciller entre plusieurs tons : l’ironie ou le second degré, l’inquisition de celui qui sait la vérité (Socrate) et qui veut attaquer l’escroc (Ion), ou celui qui sait qu’il ne sait rien et qui veut s’interroger avec humilité. Lequel choisir ? De votre réponse dépendra le sens ultime du texte écouté. Le travail du comédien n’est pas juste de réciter un texte. Il faut l’interpréter, et à la fois rendre hommage au grand auteur grec, mais aussi lui donner du sens et voir tous les enjeux qui sont dans le texte. La rigueur par rapport au texte est alors essentielle pour comprendre ce que voulait dire Platon et voir la modernité du texte.

Incarner Socrate peut d’ailleurs être un danger, précise Gérard Mascot, car lorsqu’on arrive sur scène, on a a priori raison ; on peut dire ce que l’on veut – et le public acquiesce. Qu’il critique les ennemis de la philosophie, et tous l’acceptent sans coup férir. Or ce n’est pas cela qui était recherché par le père spirituel de la philosophie. La beauté du dialogue c’est de réussir à se poser des questions au-delà d’une doctrine qui semblait déjà et définitivement constituée. La philosophie se passe également dans le bonheur de la discussion. Francis Matéo – qui joue le rôle de Ion en alternance avec Olivier Cabassut – souhaiterait même que les gens, en sortant de cette soirée, puissent se dire avoir certes passé un bon moment, mais aussi la prolonger sur une discussion passionnée et contradictoire sur ce qu’est être un philosophe aujourd’hui. Donc n’hésitez pas, et réservez votre place pour assister à cette joute philosophique entre Socrate et Ion.

Par Christophe

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