Pour tout connaître sur les orgues de Barbarie, Joël Drouin président du festival des Voix d’Orgues à Bédarieux a rencontré pour C le Mag l’organiste Pierre Charial. En avant la musique !
Joël Drouin : Dans l’imagerie populaire, quand on pense orgue de Barbarie, on voit quelqu’un qui tourne une manivelle pour faire de la musique. Tu peux évidemment nous en dire plus.
Pierre Charial : L’orgue de Barbarie est un instrument très ancien, qui a beaucoup évolué, descendant de l’orgue et qui a cette particularité extraordinaire de pouvoir être joué par quelqu’un qui n’est pas musicien. Il suffit de tourner une manivelle qui va produire de l’air et la musique sera exécutée soit par un cylindre picoté dans des temps très anciens ou bien, depuis un siècle et demi, par un carton perforé qui tire son origine des cartons perforés Jacquard. C’est un instrument bizarre, on ne sait pas d’où il vient ni de quand il date. Il est généralement joué par des voyageurs venus parfois d’un autre pays, des gens qu’on ne connait pas, ce qui ajoute encore une part de mystère. L’instrument a beaucoup voyagé, sur des chemins chaotiques, des routes mal pavées et n’est donc pas toujours très bien accordé. Pour toutes ces raisons il est qualifié d’orgue de Barbarie.
JD : Mais ces cartons sont bien perforés par quelqu’un.
PC : Bien sûr… D’abord cet instrument est en bois, métal et peau et la personne qui perfore les cartons s’appelle un noteur. Paradoxalement, ce personnage est absent au moment où l’orgue joue. L’instrument est mis en fonction par le tourneur de manivelle qui peut être également chanteur, bonimenteur, raconteur d’histoires. Le résultat musical est en grande partie dû au noteur et à la qualité de ses arrangements.
JD : Peut-être peut-on parler maintenant du répertoire joué par cet instrumentiste.
PC : Pour ma part je défends l’idée que c’est un véritable instrument de musique, bien sûr très différent des autres instruments qui sont eux, joués par des musiciens. Les cartons peuvent être assimilés à des programmes, et du coup ce qui est joué s’apparente plus à des musiques électroniques qu’à des musiques instrumentales. Une autre particularité est que le noteur n’a pas écrit son arrangement pour un musicien, mais a conçu d’une façon tout à fait abstraite un programme qui n’est pas forcément jouable réellement. On peut dire qu’avec l’orgue de Barbarie, on est déjà dans la préhistoire de la musique informatique.
JD : Si tu veux bien, parlons un peu technique. Ces cartons, je suppose qu’on ne les perce pas avec une aiguille à tricoter ni avec un poinçon de bourrelier ? Comment se passe la création d’un carton ?
PC : A partir de la partition papier. La musique est tout d’abord rentrée sur un ordinateur avec un programme d’éditeur de partition, en choisissant le format adapté à l’orgue de Barbarie. Le fichier transféré est ensuite déposé sur un autre ordinateur équipé d’un programme unique permettant de percer le carton. Tout se fait ensuite automatiquement. Le carton plié en zigzag est stocké dans un énorme trieur avant d’être perforé par une machine.
JD : Combien de temps faut-il pour fabriquer un carton ?
PC : Le temps dépend évidemment de la longueur et de la complexité de la musique. Pour un petit Haydn par exemple, une journée en moyenne. La première pièce demande toujours un peu plus de temps, puis, lorsque l’on a compris le langage et l’articulation, ça va plus vite.
JD : Une fois le carton terminé, tu le poses sur l’orgue et tu actionnes la manivelle. Peut-on parler d’interprétation ?
PC : Un peu… Je peux tourner plus ou moins vite, il y a donc la possibilité d’ajuster la vitesse, de faire des ralentis ou des accelerandos comme n’importe quel instrumentiste. Mais mes possibilités d’intervention s’arrêtent là. En revanche je réalise un véritable travail d’adaptation lorsque je note mes cartons. Il faut ramener la musique dans l’ambitus de l’instrument, relativement réduit. Parfois je dois simplifier, surtout lorsque l’on joue à plusieurs, soit au contraire enrichir et complexifier des accords. Du coup il y a un véritable travail de réécriture de la partition qui va au-delà d’une simple transposition.
JD : J’aimerais maintenant que l’on parle de toi, de ta formation et de ta rencontre avec cet instrument.
PC : J’ai commencé la musique de manière très classique au conservatoire de Lyon : solfège, piano, basson, différentes choses qui m’ont conduit à être professeur de collège pendant quatre ans, à faire du piano-bar, jouer un peu de basson… Rien de très sérieux en somme. Le hasard me fit rencontrer un saltimbanque, avec qui je suis resté très proche : le mime Duval. Il racontait des histoires, chantait des chansons, s’accompagnait d’un piano mécanique et… d’un orgue de Barbarie. Je trouvais ça épatant et j’ai commencé à confectionner un premier carton de manière très artisanale, avec du carton plié à la main, des ciseaux, du scotch et un cutter. C’était très basique mais ça marchait… J’ai continué et peu à peu le jeu est devenu une passion et le bricolage un métier.
JD : Aujourd’hui je sais que tu aimes particulièrement jouer avec des musiciens improvisateurs.
PC : C’est vrai, j’ai toujours beaucoup aimé le jazz et j’ai beaucoup joué en Allemagne, dont les 2 derniers concerts à Berlin au début de l’année 2015, avec un clarinettiste génial qui s’appelle Michael Riessler.
JD : Et les enregistrements ?
PC : J’ai enregistré… 14 CD je crois, dans différentes formations avec Michael Riessler bien sûr et Stan Laferrière notamment dans le domaine du jazz. Mais aussi des formations classiques sur des compositions de Mozart, Haydn, Ligeti. Egalement un enregistrement d’un concerto pour orgue de Barbarie et orchestre, écrit spécialement par Marius Constant, qui a été récompensé par les victoires de la musique.
JD : Merci beaucoup Pierre.
Par Joël Drouin

