L’être parfait : rêve ou réalité ?

2e rencontre avec le professeur jean-louis balmes
Jean-Philippe Robian de C le Mag avait déjà rencontré le Professeur Jean-Louis Balmes au sujet de la Gestation pour Autrui en novembre 2014 dans le numéro 123. Rappelons que Jean-Louis Balmes est gastro-entérologue et hépatologue au CHU de Nîmes. Il est également Président du Collège universitaire national des enseignants en addictologie et membre du Haut Conseil de la Santé Publique.

Jean-Philippe Robian : Est-ce que la création de l’être parfait est pour aujourd’hui ou pour demain ?

Professeur Jean-Paul Balmes : Après le slogan des nanotechnologies « façonner le monde par l’atome » répond aujourd’hui un slogan ambitieux « fabriquer du vivant » ! Depuis que la biologie moléculaire a permis de déchiffrer le code génétique et d’analyser les programmes inscrits dans la séquence des gènes, on envisage de réécrire ces programmes pour obtenir des organismes à façon. Il s’agit de reprogrammer le vivant. C’est l’objectif de la biologie de synthèse. Cette position est une rupture de nos logiques, il n’y a plus de limite entre l’inerte, l’organique et le vivant à l’échelle du temps.
La biologie de synthèse s’inscrit dans la droite ligne du développement de la biologie moléculaire. Elle se développe dans un climat de compétition, elle attire les capitaux et les jeunes chercheurs. Les retours sur investissements sont colossaux. La biologie de synthèse procède avant tout d’un regard d’ingénieur sur le vivant. L’ingénieur, par son approche, démonte et reconstruit des systèmes. Sa méthode s’applique aussi bien à la fabrication d’enzymes artificiels qu’à des recherches sur le génome des cellules, des tissus, voire des organismes. Peu à peu tous les organismes sont devenus des manufactures en puissance, cela a conduit aux bactéries transgéniques, usine de médicaments, aux thérapies géniques.
En se proposant de faire la synthèse du génome, la biologie de synthèse prend les commandes des organismes vivants. Il va s’agir d’un assemblage de dispositifs moléculaires  dépourvus d’unité et de finalité intrinsèque.

JPR : Un vivant à ce point artificialisé est-il encore un vivant ?

Pr. JLB : Deux axes de préoccupation pour moi. Un premier souci, les risques associés à la synthèse d’organismes vivants. Une dissémination du vivant modifié dans le vivant sauvage avec pour conséquence une contamination et peut-être un usage comme arme bactériologique.
Le second souci : l’extension de la privatisation du vivant. Dans les faits il s’agit donc de créer une nouvelle vie intégralement privatisée. Les multinationales engagées dans la biologie synthétique sont positionnées sur des marchés très concentrés : 10 sociétés phytosanitaires contrôlent 90% du marché, 10 sociétés pharmaceutiques contrôlent 55% de leur marché, 10% de sociétés biotechnologiques contrôlent 66% de leur marché. Sous le slogan de « l’après pétrole » on assiste à une concentration sans précédent des pouvoirs des multinationales pour privatiser les ressources biologiques du globe. Pour eux il n’y pas d’interdit, de démesure dans cette recherche, de transgression entre humain et « sacré ». Franchir la frontière entre inerte et vivant n’est pas une transgression. Tous les groupes de travail sur les aspects éthiques, sociaux, juridiques, mettent en garde sur les possibilités d’échappement de ces néo-organismes vivants. Cette mise en garde porte sur la responsabilité des créateurs. Les intérêts économiques ont tendance à faire passer la réflexion et les réflexes éthiques au second plan.

JPR : Comment situer une réflexion sur la bioéthique dans ce contexte ?

Pr. JLB : Depuis 1998, date à laquelle a été isolée une première cellule souche embryonnaire humaine, la question du devenir de ces découvertes est posée. Le risque existe de transformer le corps humain avec ou sans le consentement de la personne. Il est important de réfléchir aux limites du chercheur et poser la question de l’intégrité de la personne humaine.

JPR : Quelles incidences sur la commercialisation des découvertes ?

Pr. JLB : La marchandisation peut aboutir à ce que le riche s’approprie les découvertes et que le pauvre reste au bord du chemin. Aujourd’hui il est possible de partir à l’étranger pour acheter et se faire greffer un organe. En France le don d’organe reste un acte gratuit. L’objectif est de bâtir un consensus de bon sens permettant une prise en compte progressive des découvertes.

JPR : Avec les progrès médicaux, quelles limites peut-on envisager aux remplacements des organes ?

Pr. JLB : Changer progressivement tous les organes pour « faire du neuf » n’est pas souhaitable pour demain. Les questions auxquelles la bioéthique cherche à répondre sont essentielles pour l’avenir de notre société. Elle se trouve au carrefour de trois disciplines : la morale, la science et la politique. Devant les progrès fulgurants de la recherche il serait bon de mettre en place une éthique laïque universelle dans un cadre démocratique pour réguler et moraliser une société scientifique qui est par essence « a-morale ».

JPR : Un grand merci Professeur et peut-être à bientôt !

Par Jean-Philippe Robian

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