L’éloge de la diversité

Rencontre avec Sébastien Joanniez

Jeudi 12 mars au Quai de la Voix (Lodève), Sébastien Joanniez et la Compagnie Nocturne présentaient la pièce de théâtre Evaporés mise en scène  par Luc Sabot. Cette pièce sur la disparition s’est construite autour d’une rencontre, celle d’un auteur comédien, Sébastien Joanniez avec un comédien metteur en scène Luc Sabot. Une esthétique et un texte ont germé de cette rencontre.

Les artistes avaient investi le lycée Joseph Vallot pour des lectures itinérantes mardi 10 mars dans le cadre du Printemps des poètes placé sous le sceau de l’insurrection poétique. L’œuvre de Joanniez empreinte d’innocence lucide trouve son lyrisme dans sa quête insatiable d’universalité des identités culturelles. La littérature et le théâtre sont pour lui les lieux de ces interactions où les identités particulières s’enrichissent, se confrontent, se nourrissent mutuellement. Ses écrits témoignent d’une préoccupation pour le réel, des mots simples pour déconstruire des maux simples.
« J’écris mieux, depuis que j’ai arrêté d’y voir une manière de changer le monde. J’ai cessé d’espérer pour le monde entier. Plus ça se globalise, plus ça devient petit dans mon imagination, le monde. C’est à l’état d’enfant, à la minuscule mesure, au début d’un balbutiement le monde. Ça nous renvoie à la préhistoire, à l’ignorance de nos anciens, et ça nous propose de réapprendre, peu à peu, les premiers gestes. » affirme-t-il dans son texte Dérangé, publié dans le magazine Livre et lire.

De son périple entre l’Algérie et la France, il nous livre Chouf, regarde en arabe. Des cris et écrits d’une Méditerranée qu’il décrit en point de rencontres, d’aventures humaines réinventées. Par la magie de la poésie, Joanniez réconcilie les deux rives pour dépasser un passé qui a du mal à passer. Dans ces terres en vis-à-vis il y a des grandes similitudes et des grandes différences en résonance avec Fred et Fred (Editions Sarbacane 2005). Ce livre traite au gré des saisons qui passent, des rires et des larmes de frères jumeaux, comme une métaphore de la complexité du vivre ensemble. Une histoire touchante dont j’ai apprécié la délicatesse.

Dans son roman Noir grand, il met en perspective les travers du regard, la France de la diversité à l’épreuve de l’altérité. Le scénario met en scène un bébé noir adopté par des parents blancs dans un village de campagne. Tout le monde l’aime quand il n’est qu’un nourrisson. Les problèmes commencent quand il grandit. Même s’il vit comme les autochtones, même s’il parle comme eux, il est grand, un grand noir, et il fait peur. Par ce procédé dramaturgique, Joanniez met en lumière l’intolérance et le racisme ordinaire avec son lot de représentations négatives de l’Autre, celui qui n’a de différent que l’apparence. Ce livre destiné au jeune public le sensibilise à la citoyenneté et aux valeurs du vivre ensemble. Dans Noir grand, l’écrivain introduit une notion qui me semble essentielle : le regard que l’on porte sur soi-même et sur le monde. Le jour de l’anniversaire du personnage principal ses parents lui offrent un appareil photo pour l’aider à jeter un œil neuf sur le monde qui l’entoure. « – Tu devrais prendre une photo de ça, dit mon père. Une photo de nous devant le feu. Une photo du jour qui se couche. Une photo de la maison avec ta mère aveugle à la fenêtre qui nous regarde. Tu devrais prendre en photo toutes les belles choses d’aujourd’hui. C’est ça qui compte finalement, les belles choses du jour. Le reste, ça part en fumée. » Dans une langue de l’enfance, irisée de rêves et de mystère, vibrante des clameurs d’une France en pleine mutation, l’écrivain-comédien amoncelle les décors, les joies et les peines de ses personnages. Il impose son style fait de rythmes aux notes subtiles et élégantes. Noir grand est une œuvre artistique pertinente à lire absolument.
Sébastien Joanniez s’inscrit dans une quête de sens en mouvement vers l’autre. Ceux d’ici et d’ailleurs, les présents et les absents. La note d’intention de la pièce de théâtre Evaporés en témoigne.

« Avis de recherche. Recherche l’histoire des disparus, ces êtres mi-fantômes, mi-vivants, qu’on espère sans arrêt croiser au bout de la rue. Qu’on voudrait serrer dans ses bras pour la dernière fois… ». L’empathie pour ceux qui ne sont plus là, la compassion pour ceux qui restent. Ceux qui restent avec le vide laissé par les âmes errantes des évaporés.Marabout d’ficelle (Rodez, France, Éditions du Rouergue, coll. “Zig Zag” ), prix J’aime lire 2002, remet l’enfant au centre. Il est catalyseur, truchement, élément réunificateur. Face au couple de ses parents qui se délite, le personnage principal rêve de l’arrivée d’un petit frère. Ce qui présuppose que son père et sa mère renoncent à leur relation conflictuelle pour donner la vie. L’enjeu encore une fois de ce roman repose sur les stratégies déployées par le jeune garçon pour arriver à ses fins. Autour de ce leitmotiv gravite une mosaïque de personnages notamment la belle Norah. Elle l’accompagne dans ses pérégrinations dans une cité aux mille et un sous-sols. Là réside la clé du mystère. L’amie du personnage le guide vers la solution à son problème. Un marabout africain emmuré dans les sous-sols de la cité HLM va mettre à contribution son expertise en élixirs et philtres de fertilité pour dénouer l’écheveau du drame familial. Là encore j’ai pris plaisir à partager le monde du personnage principal. La douleur, l’incompréhension qui le submergent face à son désir de fraternité. Les amours infantiles, l’adversité incarnée par la gamine railleuse qui provoque le jeune garçon, la détermination ou le refus de voir son rêve de fraternité se dissoudre. Dans cet univers sans confort, l’enfant essaye de tenir, mais doute, flanche. Il est rasséréné par Norah son alter ego, différente mais semblable qui le sauve de l’engloutissement. Il y a là un message de l’ordre de la résilience.
Je me suis délecté de ce récit fondateur vécu à travers les yeux des personnages qui rappelle d’une voix éclairante que l’enfance est l’antichambre du monde adulte.

Par Soumaïla

Laisser un commentaire