La diplomatie du Vivant

Dans la nuit du 3 au 4 août dans les Hautes-Pyrénées un éleveur a été poursuivi par un ours alors même qu’il était accompagné de trois chiens et avait pris la précaution d’allumer un feu pour repousser les animaux sauvages. L’incident a donné lieu à une plainte déposée par le maire de sa commune contre l’État qui a introduit l’ours dans les Pyrénées il y a quelques dizaines d’années. Cet incident illustre un problème philosophique intéressant : l’être humain peut-il et doit-il cohabiter avec des animaux restés dans leur milieu naturel ? Ces derniers ont-il le droit (au sens juridique du terme) de défendre leur territoire face à la présence humaine ? Ce sont des questions sociétales mais qui sont relayées par des idéologies tel que le mouvement végan ou la doctrine appelée antispécisme. Celle-ci est une réflexion sur la différence entre les êtres humains et le reste du monde vivant : sommes-nous réellement une espèce à part, un empire dans un empire, pour reprendre l’expression mise en place dès le XVIIème siècle par Spinoza ? La question pose des enjeux très importants car si nous ne sommes pas différents des autres espèces, cela implique que toute forme d’exploitation, d’élevage du monde vivant peut être remis en cause. L’antispécisme est un mouvement intellectuel jeune et il est intéressant de voir comment la philosophie contemporaine peut le penser.

Le philosophe Baptiste Morizot a obtenu pour Manières d’être vivant (Actes Sud, 2020) le prix Lycéen du livre de philosophie1. Il y défend une thèse à la fois simple et complexe : pendant des millénaires le monde occidental a développé une relation de domination avec les plantes et les animaux, d’exploitation même qui nous a conduit à vivre totalement séparés de ce monde, pour s’enfermer dans celui plus confortable mais aussi plus aliénant de la technique. Il s’agit dans ce livre de repenser ces relations, de réfléchir à une nouvelle diplomatie pour ériger une harmonie entre nous et le reste du vivant.

Livre de philosophie écologique donc, mais qui comme toute réflexion profonde ne se contente pas d’énoncer de grands principes moraux du type “détruire la nature c’est mal”. Il cherche plutôt à établir les conditions du problème pour élaborer des concepts qui permettent de le penser. Le problème est clairement celui de la séparation : nous vivons hors de la nature. Nous avons oublié qui elle était, quelle était sa logique. “Imaginez cette fable : une espèce fait sécession. Elle déclare que les dix millions d’autres espèces de la Terre, ses parentes, sont la “nature”. A savoir : non pas des êtres mais des choses, non pas des acteurs mais le décor, des ressources à portée de main. Une espèce d’un côté, des millions de l’autre, et pourtant une seule famille, un seul monde. Cette fiction est notre héritage.” écrit-il. Cela veut donc dire que croire que nous sommes supérieurs, différents des animaux est une vaste illusion. Nous ne sommes pas un empire dans un empire

Baruch Spinoza dans la préface de la IIIème partie de l’Éthique, écrivait : “la plupart de ceux qui ont parlé des sentiments […] conçoivent l’homme dans la Nature comme un empire dans un empire. Car ils croient que l’homme trouble l’ordre de la Nature plutôt qu’il ne la suit, qu’il a sur ses propres actions une puissance absolue et qu’il n’est déterminé que par soi.” Pour Spinoza l’homme ne possède donc pas une nature différente de son environnement et des autres êtres vivants ; malgré notre culture et notre arrogance et la suffisance de notre rationalité, nous sommes soumis aux mêmes lois que tous ceux qui vivent au sein de la nature. Nos sentiments ne sont pas éloignés de ceux que ressentent les autres mammifères. Il n’y aurait donc aucune différence entre la stimulation sensitive animale et le sentiment humain. Croire en cette différence, ce serait produire une illusion sur les causes qui déterminent nos comportements : nous sommes des animaux parmi d’autres.

Baptiste Morizot reprend largement à son compte cette idée en dénonçant la tentation rituelle des hommes à doublement oublier : oublier qu’il faut être attentif à la fois à la nature et à notre nature. Etre attentif à notre nature, c’est respecter nos sentiments (naturels) contre une rationalité colonisatrice qui du coup a pour conséquence une forme de tristesse dans nos comportements : nous devenons des aliénés, c’est-à-dire des étrangers à notre propre nature. Face à cela, ce que propose le philosophe, c’est de (re)devenir un pisteur : “le pistage au sens large d’une sensibilité enquêtrice envers le vivant, est une expérience très nette d’accès aux significations et aux communications des autres formes de vie. Le pisteur, c’est en fait n’importe quel praticien du monde du vivant intéressé aux signes […]. Ce style d’attention se déploie au-delà et en dehors du dualisme moderne des facultés, qui oppose la sensibilité au raisonnement. Pister est une expérience décisive pour apprendre à penser autrement […] on est simultanément plus animal et plus raisonnant, plus sensible et plus pensant.”2

Voilà tout un programme ! Mais à quoi cela mène ? Notre philosophe passe de longues semaines en montagne, faisant du ski de randonnée pour suivre les traces des loups. Mais nous, citadins modernes aux prises avec nos soucis de transport, de nutrition au supermarché du coin, de garde d’enfants et autres préoccupations péri-urbaines, que devons-nous faire ? C’est là que le programme devient plus politique que philosophique ; politique au sens de la gestion du vivre-ensemble : nous devons tout autant sur le plan collectif qu’individuel prendre en compte ce qui nous entoure et cesser d’agir avec la nature à la fois comme si elle était différente de nous et juste notre possession. Le promeneur en forêt peut être à l’écoute de ce qui se passe autour de lui et l’agriculteur doit pouvoir développer une nouvelle forme de diplomatie avec la nature qui produit ce que nous mangeons. Nous nous doutons du coup que Baptiste Morizot n’est pas le tenant d’une agriculture productiviste. Mais il va même plus loin : les modes d’élevage agressif, réduisant l’animal à la passivité et l’obéissance peuvent se comparer avec l’esclavagisme qui a marqué pendant des siècles les relations humaines : réduire l’autre à la médiocrité. Face à cela il y a le modèle d’élevage des rennes par les Touvains en Sibérie, qui consiste à paradoxalement les maintenir à l’état sauvage pour leur permettre de garder leur vitalité.

Très bien, mais nous ne sommes pas tous des éleveurs, ni même des agriculteurs ! Nous pouvons souhaiter certes ce mode de relation à l’animal moins agressif même si les professionnels de l’élevage souvent sourient de ces réflexions de bobos urbains qui veulent toujours donner une dimension romantique à leur métier sans rien connaître et en y plaquant des jugements souvent hâtifs. Baptiste Morizot lui-même témoigne de son évolution lorsqu’il participa à l’expérience de CanOvis, qui consiste en une observation nocturne des loups sur le plateau de Canjuers (dans le Var) et qu’il comprit que les relations entre troupeaux de brebis, chiens de berger et loups sont beaucoup plus complexes qu’on ne peut le croire : “On arrive avec des savoirs et des ignorances, des aversions et des affinités, une mythification du berger ou un amour du loup […]. On en revient presque diplomate, d’un genre particulier : diplomate des interdépendances.3

Nous voilà donc avec un livre de philosophie politique au sens noble du terme : une volonté de modifier nos comportements et nos relations avec les autres êtres vivants, que ce soient les plantes, les arbres, les insectes ou les animaux. Cette diplomatie est basée sur le modèle de ce qu’a essayé de faire Mandela en Afrique du Sud à la fin du siècle dernier, c’est-à-dire réconcilier les ennemis d’hier entre eux. Et c’est là que cette réflexion philosophique peut trouver son impasse : pour qu’il y ait diplomatie, il faut qu’il y ait deux camps qui aient conscience à la fois de leur singularité (je suis différent de l’autre) et de leur intérêt (j’ai besoin de vivre en paix avec l’autre). Or force est de constater que les considérations humaines sont asymétriques : rien ne prouve que les animaux, les insectes et les plantes ressentent ce besoin de diplomatie. Notre présence est pour eux sans doute un fait. Mais saisir ce fait veut-il dire qu’ils en ont une conscience réflexive tout comme nous ? Sont-ils capables de le rationaliser ? Le livre de Baptiste Morizot ne répond pas à cette question. Sans nier cette différence qui caractérise l’humanité – c’est-à-dire sa capacité à penser le monde, à force de ne pas vouloir en faire l’axe de sa pensée, il l’oublie.

Un troisième philosophe, Etienne Bimbenet avec son ouvrage : Le Complexe des trois singes (éditions du Seuil, 2017) va nous permettre de dépasser cette difficulté. Dans ce livre il précise que la cause animale (c’est-à-dire tous les mouvements militants qui prennent la défense du droit des animaux) a modifié notre pensée pour l’orienter vers le zoocentrisme, en plaçant notre humanité au cœur de notre animalité. 

Etienne Bimbenet reconnaît que c’est un progrès dans le sens où cela nous a permis de dépasser les dualismes dans lesquels la tradition philosophique classique, depuis Descartes et son fameux “comme maître et possesseur de la nature(Discours de la Méthode, VIème partie, 1637) nous a enfermés : opposition entre le corps et l’esprit, opposition entre l’homme et l’animal et opposition entre la culture – industrielle – et la nature. Mais ce progrès de la pensée ne doit pas déborder vers l’excès inverse : croire que nous ne sommes rien de plus que des animaux, et qu’à cet égard il faut confondre les deux. De pareils passages sont illustrés dans le livre de Morizot, notamment lorsque le philosophe évoque le masque des loups. Non pas le masque que vous mettez lors de vos soirées privées (…) mais la face du loup nommée ainsi par les biologistes. Morizot insiste particulièrement sur le sourcil du loup et il effectue une analogie perspectiviste avec le sourcil humain, qui serait “la reminiscence au présent d’un masque animal, le reste d’un survisage. “Réminiscence” parce qu’on l’a oublié, et non parce qu’on serait devenu autre chose qu’un animal.4

Nous ne serions pas devenus autre chose, nous aurions juste oublié que nous étions des animaux. Voilà le cœur de la problématique et une position face à laquelle E. Bimbenet va construire son argumentaire contre la naissance d’une forme de complexe que les humains ont contre leur propre spécificité. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas de remettre en question l’idée qu’il faut cesser la domination brutale du monde vivant par des humains qui s’en croient ontologiquement séparés (ontologique vient du grec “onto et logos”. Littéralement cela veut dire science de l’existant ; c’est une réflexion sur la réalité de notre existence donc). Mais nous pouvons voir ce qu’il y a de spécifique, de singulier chez les humains, qui va justement leur permettre de prendre du recul et de réfléchir sur les relations entre eux et les autres vivants.

Ce qui différencie l’homme des autres êtres vivants, c’est l’intentionnalité partagée, c’est-à-dire le fait d’être capable d’avoir une vision du monde partagée avec ses semblables qui dépasse le simple vécu subjectif et qui peut lui donner du sens. Les différents rites culturels et religieux font partie de cette intentionnalité. Mais au-delà, ce qui va intéresser Bimbenet, ce sont le droit et la capacité que nous avons de donner une existence juridique aux êtres vivants. Le paradoxe de l’être humain est que nous sommes humains justement parce que nous sommes capables d’un décentrement par rapport à nous-mêmes5. Nous pouvons considérer l’autre dans sa spécificité et cela nous donne une responsabilité : protéger les animaux, les insectes et les plantes. C’est là le travail du monde humain.

L’antispécisme qui considère qu’il y a une forme de racisme dans l’exploitation du monde du vivant est donc philosophiquement dans l’erreur – même s’il permet de comprendre sous un jour nouveau la réalité de nos relations avec le monde vivant. L’homme n’est pas un animal comme les autres et tous les vivants n’ont pas à avoir les mêmes droits. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ne doivent pas être protégés par la loi. Bien au contraire. Que ce soit à la manière du diplomate – comme le prône Morizot, ou celui de l’intentionnalité juridique, l’homme doit protéger le monde des vivants en instaurant des règles basées sur le respect des mutuelles singularités. 

L’homme est-il un animal différent des autres ? A la fois oui et non – oui par sa capacité à rationaliser sa perception du monde et à construire un ordre juridique ; et non de par l’expérience sensible et corporelle du monde que nous ne devons plus oublier. L’antispécisme offre ainsi un moment intéressant à penser : il pointe du doigt ce qui doit être pensé, nos relations avec le monde vivant ; mais ce sera une philosophie insuffisante si elle refuse de penser toute la complexité de la réalité humaine.

Par Christophe Gallique


1 Le Prix lycéen du livre de philosophie est organisé chaque année par l’A.P.P.E.P. ; vous pouvez consulter la sélection à cette adresse http://prixphilo.org/
2
Une saison chez les vivants, épilogue, dans Manières d’être vivant, Éd. Actes Sud p. 139 
3 Manières d’être vivant, p. 215
4 Manières d’être vivant, p. 125
5 Le complexe des 3 singes, p. 286

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