Humour, l’arme fatale ?

Les révolutionnaires non-violents

Je vais aller à contre-courant des tendances actuelles, de notre monde. Intempestif je vais faire l’éloge d’un livre et d’une catégorie d’hommes : les révolutionnaires non-violents. C’est à contre-courant car aujourd’hui les terroristes et les fous tuent de manière aveugle, réintroduisant la violence dans nos sociétés pacifiées ; l’État utilise contre eux le monopole de la violence légitime pour maintenir l’ordre et protéger la population. Si François Hollande s’est fait élire en 2012 en se proclamant ennemi de la finance, aujourd’hui il se pose en protecteur -musclé- de la nation en décrétant un état d’urgence permanent et en lançant nos troupes sur différents théâtres d’opérations. Les deux principaux ministères ne sont plus ceux de l’Économie et de l’Éducation, mais ceux de l’Intérieur et la Défense. Oui, le temps n’est pas au pacifisme mais à l’esprit guerrier.

Souvenez-vous, nous avons déjà connu une telle période dans des circonstances certes un peu différentes : dans les années soixante, l’État français s’élevait face à la menace soviétique et voulait une armée forte pour y répondre. Ainsi sur le Larzac, en 1969, le gouvernement décida d’agrandir le camp militaire en expulsant une centaine de fermiers. Cela donna lieu à un mouvement de résistance puissant, rigolo, pacifique, qui permit alors au Larzac de renaître en partie, attirant des milliers de personnes de diverses origines, faisant se rencontrer de braves paysans plutôt gaullistes et des chevelus gauchistes amateurs de l’amour libre. Avez-vous vu le documentaire “Tous au Larzac !” (2010) ? Non ? N’hésitez pas, précipitez-vous pour le voir, car il vous donnera un chouette exemple de lutte non armée, utilisant l’humour, la persévérance et l’intelligence, face aux lourdeurs de l’administration. Exemple : lorsque les éleveurs du Larzac amenèrent leur moutons sur le Champ de Mars, à Paris, juste sous la Tour Eiffel pour manifester, les policiers, eux qui avaient l’habitude d’arrêter des individus et canaliser des foules, étaient incapables de maîtriser les ovins. Le comique comme arme ultime…. Certes les paysans auraient pu perdre si François Mitterrand n’avait pas été élu en 1981, puisque la procédure d’expulsion avait été prononcée. Peut-être. Mais ce qui est certain, c’est que s’ils avaient fait le choix de la violence face à l’État, ils auraient nécessairement perdu.

Cela me fait penser à la fois à la définition que le sociologue Max Weber donnait de l’État en 1919 dans sa célèbre conférence Le savant et le politique1 et à un livre contemporain, Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit, et sans armes2 de Srdja Popovic, activiste serbe qui a fondé le mouvement Otpor ! 100 ans séparent les deux ouvrages et ils donnent une vision diamétralement différente de l’État.
Commençons par le plus classique (et le plus ancien… mais n’est-ce pas synonyme ?). Max Weber théorise la question politique à travers quelques phrases qui peuvent faire frémir au premier abord : « Depuis toujours les groupements politiques les plus divers ont tous tenu la violence physique pour le moyen normal du pouvoir. » La messe est dite : il est impossible que les hommes vivent en paix et puissent trouver des solutions constructives. Le salut ne peut venir que d’une force au-dessus des individus : « il faut concevoir l’État contemporain comme une communauté humaine qui, dans les limites d’un territoire déterminé – la notion de territoire étant une de ses caractéristiques -, revendique avec succès pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime ». Cela justifie l’action de la police dans nos sociétés qui ainsi fait disparaître la violence entre les individus. C’est la meilleure solution pour éviter une anarchie sanglante, construite sur le rapport de force, la loi du Talion, œil pour œil, dent pour dent. Mais que faire lorsque l’État abuse de son pouvoir et oppresse les citoyens. Faut-il, au nom de la sécurité, ne rien dire ?

Otpor ! fut l’acteur principal de la chute de Milosevic en octobre 2000. Petit rappel pour les plus jeunes : Milosevic, président de la Serbie, déclencha dès 1990 des guerres nationalistes doublées d’un “nettoyage ethnique” qui frappa le monde entier à partir de 1993. En 1998 Popovic, jeune homme de 25 ans, décida avec quelques amis à Belgrade d’organiser la résistance contre leur président devenu un dictateur. Mais écœurés par la violence et la barbarie de leur gouvernement ils décidèrent de ne faire que des manifestations non-violentes. Otpor ! devint le symbole de révolution pacifiste et aujourd’hui encore il propose des formations pour les citoyens du monde entier à travers son organisation Canvas (Center for Applied Nonviolent Action and Strategies). Peut-on croire qu’il est possible de faire tomber les dictateurs uniquement grâce à la non-violence ? N’est-ce pas naïf ? Le Mahatma Gandhi et Nelson Mandela ne furent-ils pas de simples exceptions à la règle qui édicte que la terreur et la violence sont les mamelles du pouvoir politique ? A le lire, non. Il est possible de faire autrement de manière systématique mais à quelques conditions….

Premier conseil : être pacifiste ne veut pas dire être naïf et fleur bleue. Pour parvenir à faire chuter un dictateur ou à faire plier un État, il faut appliquer les règles de la conquête militaire, mais sans les armes. C’est-à-dire qu’il faut avoir une stratégie et une tactique dignes des plus grands stratèges pour faire la Révolution. La stratégie est le but que l’on se fixe. La tactique, ce sont les moyens à utiliser pour cela. Les Egyptiens, formés par le Canvas, ont développé une excellente tactique pour se débarrasser de leur dictateur, Moubarak, en 2011, mais ils n’ont pas réfléchi sur la stratégie à suivre. Du coup la révolution déboucha sur la prise du pouvoir par les islamistes, puis les militaires ; et la démocratie égyptienne n’est plus qu’un doux souvenir. La résistance des étudiants chinois sur la place Tian’anmen en 1989 fut aussi un échec, car ils ne surent pas quoi faire de leurs premières réussites, et depuis le gouvernement chinois a presque totalement étouffé la résistance.

Deuxième conseil : n’utilisez pas ce qui fait la force de l’État oppresseur, mais au contraire sa faiblesse. Par exemple, la plupart du temps les forces de police ne savent pas réagir face à l’humour. Eh bien utilisez ce créneau sans avoir peur du ridicule ; ce dernier frappera au cœur de sa cible : souvenez-vous des moutons sur le Champ de Mars, et vous comprendrez que c’est une véritable arme.

Troisième conseil : Voyez grand mais commencez petit. Ayez de grandes idées sur la liberté mais ne croyez pas qu’elles suffisent pour pousser les gens à vous suivre. Tâchez plutôt de défendre ce qui les intéresse au quotidien et que vous pouvez changer. Ainsi Harvey Milk devint l’un des premiers hommes politiques américain homosexuel à être élu. Il permit à la cause gay de progresser, mais ses premiers succès à San Francisco il les doit à sa lutte contre… les crottes de chien. Moins glorieux mais plus efficace pour être pris au sérieux ; No shit ! Direz-vous. Certes mais pourtant cela fonctionne.

Voilà donc deux visions opposées : L’État fort qui assure, grâce à la violence la paix et la sécurité et la résistance pacifique face à la répression policière. Espérons que la démocratie française gardera toujours cet équilibre entre les deux tendances, et que l’état d’urgence ne deviendra pas un prétexte pour un Etat toujours plus autoritaire…

Par Christophe

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