Défendre la laïcité à tout prix !

Pourquoi faut-il se battre pour la laïcité ?
La laïcité et le vivre-ensemble sont devenus des questions urgentes dans notre pays depuis les attentats de janvier. Nous allons essayer de comprendre pourquoi il est préférable de vivre dans une société où la religion ne détermine pas les règles politiques, avec un philosophe qui a souffert à son époque de cette confusion : Spinoza.

Le 1er avril 2015 au lycée Joseph Vallot de Lodève se tinrent les premières assises pour la défense des valeurs de la République, en présence d’intellectuels, d’élèves, mais aussi de représentants de l’Etat. Ils discutèrent et développèrent toute une réflexion sur la laïcité, qui semble ainsi reprendre des couleurs. La ministre de l’éducation nationale en a d’ailleurs fait un cheval de bataille depuis les attentats contre Charlie Hebdo, mêlant ainsi la question de la liberté d’expression avec celle de la place des religions dans la vie de nos sociétés. Il faut défendre la laïcité à tout prix !!! Mais pourquoi ? Pourquoi cet empressement ? Est-elle en danger alors qu’elle est associée à la République française depuis si longtemps… ? Alors que des affiches la rappellent à tous les élèves dans toutes les salles de classe partout en France… ? Alors quoi ? La laïcité est-elle un principe si faible qu’elle ait besoin que tous lui viennent en secours ?
La laïcité est le principe républicain qui empêche les autorités religieuses d’intervenir dans les affaires politiques, mais qui permet aussi à chaque religion d’exister en paix grâce au maintien de lieux sécularisés tel que l’école. Cette situation est loin d’être universelle. Bien au contraire ! Ne serait-ce qu’en France, l’Alsace et la Lorraine ne sont pas concernées par cette séparation et les élèves des écoles publiques y ont un enseignement religieux. Et dans le monde entier des théocraties (littéralement le pouvoir de Dieu) se développent, souvent dans la violence, toujours dans le mépris des libertés individuelles et des autres religions. Si Nietzsche pouvait écrire sur la mort de Dieu il y a cent cinquante ans, aujourd’hui nous pouvons croire que la religion veut reconquérir le terrain perdu en politique depuis la Révolution française.

Pour prendre un peu de recul et mesurer les choix qui nous sont proposés aujourd’hui, et pour affirmer une nouvelle fois la nécessité d’une liberté de pensée et d’expression totale face aux censures religieuses, reprenons l’histoire du philosophe hollandais Baruch Spinoza (1632-1677) souffrant des religions qui voulaient étouffer les velléités de liberté : après avoir été excommunié par les autorités juives, un extrémiste religieux tenta de l’assassiner en le poignardant. Spinoza garda toute sa vie son manteau troué pour rappeler que la passion religieuse est toujours mauvaise. Mais un autre événement bouleversa davantage sa vie, celui-là politique : la république des Provinces-Unies (correspondant au nord des actuels Pays-Bas) était traditionnellement un lieu de libertés intellectuelles et individuelles depuis 1650. Mais en 1672, suite aux défaites face aux armées de Louis XIV (qui n’aimait pas beaucoup cette liberté), un sentiment de punition divine se développa dans la population qui lyncha son dirigeant –Jean de Witt – et choisit une forme de dictature militaire (le stathoudérat) doublée d’une autorité religieuse renforcée. Spinoza pour lutter contre ce retour en arrière écrivit le Traité Théologico-Politique y expliquant pourquoi la religion ne doit pas intervenir en politique.
Suivons l’argumentation du philosophe hollandais : tout d’abord, il faut distinguer deux dimensions de la religion : « L’exercice de la piété et du culte extérieur de la religion » et « le culte intérieur de Dieu, c’est-à-dire des moyens par lesquels l’esprit se dispose intérieurement à honorer Dieu dans l’intégrité du cœur » (chap. 19), ce qui est le droit de chacun. Cette distinction permet de recentrer le problème des relations entre religion et société sur la question de la liberté individuelle, celle de penser, de croire et de s’exprimer, qui est garantie par le pacte républicain en France. Ensuite Spinoza réfléchit sur les relations entre politique et religion : « La religion et l’exercice de la piété doivent concorder avec la paix et l’intérêt de la République. » (chap. 19). Cette phrase semble banale mais pourtant elle institue un ordre hiérarchique : ce sont les religions qui doivent se soumettre à la loi de la République et non l’inverse. Pourquoi ? Pour au moins deux raisons, l’une liée à la nature de l’interdit religieux, et l’autre aux conséquences de la folie religieuse. Commençons par la première question. La religion est un ensemble d’enseignements et de révélations qui permet de fonder une communauté d’hommes (religare en latin veut dire « relier »). La religion édicte des règles et des interdits, qui sont des faits sociaux, c’est-à-dire politiques. Dès que les hommes se sont imposés des interdits, c’est qu’ils ont fait le choix de se soumettre à une autorité politique.
Même si on est croyant et qu’on admet l’existence des prophètes, il faut comprendre que la religion est un fait social qui s’inscrit dans le cadre d’une réalité politique. Mais des religieux peuvent expliquer que Dieu – et ses prophètes – ont le pouvoir d’organiser la société politique. Spinoza serait d’accord si nous disposions « d’une révélation certaine et indubitable » (chap. 16). Mais ce n’est pas le cas, loin s’en faut « puisqu’en matière de religion les hommes se trompent habituellement beaucoup […] et rivalisent grandement » (chap. 16). Si chacun estimait qu’il n’a pas de compte à rendre en matière de foi à la république, la société disparaîtrait dans des conflits incessants. C’est donc le rôle du souverain politique de décider de ce qui est juste. « La justice, donc, et la charité […] n’acquièrent force de droit et de commandement que par le seul droit de l’Etat, […] par le seul décret de ceux qui ont le droit de gouverner l’Etat. » (chap. 19). Cela permet ainsi d’instaurer la paix entre les hommes et les religions.
Car tout religieux qui voudrait imposer un droit divin au-dessus du droit politique, et d’instaurer une théocratie serait obligé d’utiliser la violence pour imposer sa loi. Pourquoi ? Car personne ne peut réduire à néant la liberté de penser – et de croire. Spinoza termine cette thèse à travers une démonstration en plusieurs points. Tout d’abord il est impossible de restreindre la liberté de penser, y compris la dévotion envers Dieu ou l’athéisme, car personne ne peut maîtriser l’intimité spirituelle des autres. Ensuite on peut tenir pour ennemi celui qui ne pense pas comme soi, mais personne n’y a réellement intérêt. Car, explique Spinoza, laisser les hommes libres et la société s’organisera de la meilleure façon possible. C’est pour cela que la démocratie est le meilleur des systèmes : c’est celui qui permet la plus grande liberté pour le plus grand nombre, y compris la liberté de culte. Tout cela nous ramène donc à l’idée que la laïcité fait partie de nos biens les plus précieux. CQFD. Gardons donc la volonté politique de la préserver en ces temps où la religion veut se mêler à nouveau de politique. Nos ancêtres nous ont légué ce bien, mais n’oublions pas que rien n’est acquis définitivement…

Par Christophe Gallique

Le thème de cet article a été l’occasion d’un débat dans l’émission “Café Converse” de C le MAG sur RPH, diffusé le Jeudi 28 mai à 11h et rediffusé le vendredi 29 mai à 20h (voir les détails page “actus”). Avec monsieur Philippe Huppé, maire d’Adissan, membre du parti UDI, monsieur Bernard Devauchel, franc maçon au Grand Orient de France, et président de la loge de Bédarieux, monsieur Christophe Gallique, professeur de Philosophie au lycée Joseph Vallot à Lodève et rédacteur du sujet « Pourquoi faut-il se battre pour la Laïcité ? ».

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