Livres

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BRUXELLES NOIR

Après Paris, Rome, Barcelone, La Havane, Washington, Mexico ou Haïti, voilà que 13 auteurs, toujours chez Asphalte, se chargent enfin de faire découvrir – avec du noir en toile de fond – une ville dont beaucoup parlent à tort et à travers mais que trop peu connaissent vraiment : Bruxelles. Car c’est vrai que l’on raconte généralement beaucoup de conneries (qui a dit « de blagues » ?) sur la capitale belge : entre les europhobes, les eurosceptiques, voire les “europerdus” qui ne savent même pas où elle se trouve, tous s’en donnent à cœur-joie à longueur d’année ! Voici donc comment remédier à cela au moyen d’un recueil très chouette qui, outre une introduction par Michel Dufranne qui dirige l’ouvrage, contient des nouvelles qui se déroulent dans différents quartiers bruxellois et donnent l’occasion aux curieux de découvrir des personnages hauts en couleurs (Till, Tchantchès et le Scramouille sont de sortie !), de mystérieux vocables en flamand mais aussi des auteurs talentueux dont Ayerdhal et une évocation troublante de la Gare Centrale, Katia Lanero Zamora et son Mantongué qui hurle « Udhalimu ! », Paul Colize (très bon récit au Palais de Justice), Sara Doke (gare à la sévère gueule de bois dans les Marolles !). N’hésitez donc pas à aller à la rencontre de la ville mais aussi des auteurs qui méritent tous le détour quand on commence la recherche de romans qui égaieront notre été, qui à l’ombre, qui sur le sable. En attendant, « Welkom » dans les lettres, capitale !

Par Ged

La seconde guerre mondiale

de Franck Segrétain

En des temps où l’information rime avec spectacle, l’histoire est objet de propagande insensée, les déformations, les rumeurs de complots, le révisionnisme le plus vil polluent jusqu’au plus sérieux des travaux de recherche, le net est infesté de mensonges propagés par des illuminés, particulièrement sur les réseaux dits « sociaux » et une des plus grandes cibles de ces illettrés à la mémoire courte est la Seconde Guerre mondiale, objet de tous les fantasmes idéologiques. Pour faire dans le court mais dans le rigoureux, cet ouvrage synthétique est à conseiller aux adolescents (mais aussi aux adultes qui en perdraient, c’est d’époque, leur latin…) car il revient sur les principaux évènements ayant conduit à la plus grande boucherie jamais perpétrée par l’homme, de la montée des mouvements fascistes de la fin des années 1920 aux procès qui suivirent le conflit en 1945-46, en passant par l’attentisme des franco-britanniques devant les provocations de l’Axe (mais aussi russes) à la guerre totale et mondiale, avec toujours en filigrane la France qui finit par s’unir, du moins sa Résistance, autour de de Gaulle. L’auteur évoque aussi les « progrès » technologiques qui mèneront à l’industrialisation de la mort : sous les chapes de bombes du Havre, Dresde ou Hiroshima comme dans l’horreur des camps d’extermination. Le crime contre l’Humanité est né, on sentait arriver de plus en plus fort, au moins depuis l’époque de Hobbes si ce n’est celle de l’antique Plaute, la preuve que homo homini lupus est, la Shoah reste l’ultime stigmate de la barbarie 70 ans plus tard.

Par Ged

Je vais encore me faire des amis !

de Jean-Pierre Mocky
Editions : Le Cherche-Midi
Parution : 2015

La vérité nue ? C’est ce que semble indiquer la couverture en tous cas ! Et Mocky n’a pas l’habitude d’y aller par quatre chemins. « Au milieu d’un océan de faiseurs » à la solde des grosses productions, il fait figure d’îlot salutaire depuis toujours. 82 balais et pourtant il ne semble pas ménager sa monture pour autant après plus de soixante films au compteur, et plusieurs dizaines d’épisodes pour la télé, il continue à tourner de plus belle. Quand d’autres déambulent en charentaises, lui court après les moyens de continuer son travail, compliqué par un esprit frondeur et un caractère méchamment bien trempé. Bien évidemment, les hommages le laisseront de marbre à une époque où « tout le monde » l’aime quand ça fait bien, un peu comme toutes les institutions que les badauds friqués se précipitent de voir pour s’acheter une crédibilité de pacotille, voire une image de punk, la grande escroquerie qu’on vous dit ! Car comme le réalisateur le dit, « aucun ne se pose la question de savoir si j’ai besoin d’aide pour tourner mon prochain film ! » Pourtant les innombrables bouses grand public sortent à grands renforts de matraquage illégitime, justice nulle part ! Alors que Mocky est le créateur d’un style unique, personnifié par une immense escouade d’acteurs fidèles. D’ailleurs, on s’attend à un dézingage en règle avec ce bouquin, il n’est pourtant qu’une preuve de plus de l’amour de l’artiste pour son art et de sa vivacité d’esprit, un des derniers véritables libertaires du septième art dont on cherche encore les apprentis successeurs.

Par Ged

Temps glaciaires

de Fred Vargas
Editions : Flammarion
Parution : 2015

Alice Gauthier est partie pour déposer « un message décisif […] qui s’inscrirait dans les annales ignobles de l’Humanité » à La Poste. Mauvaise idée car on retrouve la vieille dame morte juste après, et seul Danglard semble pouvoir aiguiller le commissaire Bourlin et son équipe sur la signification d’un symbole placé juste à côté de son cadavre. Et avec Danglard, on sait que ne tardera pas à intervenir Jean-Baptiste Adamsberg, un commissaire aux méthodes étranges et décriées. Dans cette enquête qui oscillera de l’Islande à la guillotine de la Terreur (celle de Charles-Henri Sanson de Jean-François Parot !), il y a de quoi perdre la boule ! Heureusement, Adamsberg est toujours aussi bien entouré même si, reconnaissons-le à la manière de deux de ses visiteurs : « complexe, la gestion d’un commissariat ». De toute façon, si le tueur semble avoir une dent contre les robespierristes, l’afturganga veille sur les policiers. Et puis sinon, en cas de peur, on peut toujours s’enduire de fiente de corneille mantelée pas vrai ? Saupoudrant tendrement le récit d’allusions aux romans précédents, tout aussi denses, l’auteur livre encore une fois un roman policier à part, ponctué d’étrangetés diverses qu’elle seule sait trouver et insérer avec tant de talent. Plus que de simples personnages, ce sont des personnalités qui peuplent le monde de Vargas, profondes et farfelues. Enfin, autant que celle des lecteurs en fait, du moins de ceux qui pourraient peut-être un jour se demander ce qu’est l’autre partie de l’air après le fond.

Par Ged

Avaler du sable

De Antônio Xerxenesky
Editions : Asphalte
Parution : 2015
173 pages
Prix : 15 €
ISBN : 9782918767459

« L’homme a créé la ville pour éloigner la nuit »… Pour le coup, c’est plutôt raté ! Car entre les familles Ramirez et Marlowe, c’est systématiquement la nuit des longs couteaux, et bien affûtés avec ça !  Et si en plus les morts reviennent sur terre à l’appel d’un shaman mandaté par le père Ramirez, tout ça risque bien de s’obscurcir encore un peu plus… Curieux western à l’univers quasi grind house (Le Livre sans nom fait toujours des émules semble-t-il), Avaler du sable est aussi entrecoupé des réflexions de « l’auteur » à qui l’ordinateur ne réussit pas toujours mais qui lui donne en même temps l’occasion de se rabibocher avec son fils calé en informatique… La trame principale met en scène deux familles qui se tirent la bourre comme dans la poignée de dollars de Leone mais avec la vivacité des dérivés asiatiques (Sukiyaki Western Django par exemple pour les connaisseurs) et le côté destroy d’un Undead, option morts vivants oblige… Un max de clichés du genre rassemblés avant tout pour l’hommage et l’humour, des scènes typiques que l’on croirait tirées de tout un tas de films américains ou italiens, on trouve même des personnages nommés Sergio ou Tuco dans cette ville de Maverick devenue Mavrak pour cause « de lettres mangées par le temps »… Voilà un premier court roman déjà empli d’une personnalité mature et d’un esprit déjanté savamment dosé au moyen de jeux de mise en page et de typographie, un côté ludique pas désagréable du tout.

Par Ged

Maudits

De Joyce Carol Oates
Editions : Philippe Rey
Parution : 2014
811 pages
Prix : 25 €
ISBN : 9782848764221

Dur « d’être rationnel dans un monde particulièrement irrationnel » en 1905 : c’est l’année de la Malédiction de Crosswicks Manse qui provoque la descente aux Enfers de la famille Slade mais aussi de leur entourage direct, de Princeton même ! A travers cette histoire néo-gothique de revenants (avec parfois des descriptions horribles à la Poe / Lovecraft), l’auteur tisse élégamment mais perfidement la toile de son récit autour de ses infortunés personnages et du lecteur par des recoupements diaboliques, et dissimule derrière « l’indicible » de sévères critiques à l’encontre d’une Amérique guindée et superstitieuse, hilarante ou exaspérante selon les passages de cette chronique acide et virtuose, fantastique dans les deux sens du terme. Oates, avec un vocabulaire florissant et un style irréprochable, fait systématiquement preuve d’une érudition incroyable sans pour autant en faire l’étalage et sa dissection de la notion de croyance avec ses espoirs et ses œillères dans lesquelles, protestante ou socialiste, rationaliste ou théiste, elles se rejoignent toutes, est juste géniale. La polyphonie s’avère multiple entre la « simple » parole du narrateur, les extraits de journaux, les pensées des différents personnages, les messages directs à l’adresse du lecteur… Une quantité de personnages historiques (Upton Sinclair, Woodrow Wilson, Grover Cleveland, Mark Twain, Jack London…) habitent aussi ce foisonnant monument de noirceur à côté duquel on ne devrait pas passer sans le dévorer. Par Ged

L’élevage des enfants

De Emmanuel Prelle et Emmanuel Vincenot
Editions : Wombat
Parution : 2014
132 pages avec illustrations en noir et blanc
Prix : 14 €
ISBN : 9782919186631

Voici enfin dans les bacs des librairies le « Guide professionnel pour parents amateurs » dont vous rêviez depuis toujours, infortunés (futurs ?) géniteurs ! Car  « vous élevez déjà un ou plusieurs enfants, et vous avez le sentiment d’être un mauvais parent ? Soyons honnêtes : c’est sans doute le cas ». On trouvera alors dans ces pages beaucoup de réponses à des questions cruciales que l’on n’ose même pas poser à ses propres parents par exemple à propos de la naissance, si l’on doit garder l’enfant ensuite, puis comment s’équiper du matériel de combat adéquat, comment survivre à un rendez-vous chez le pédiatre ou parvenir à disposer correctement une écharpe porte-bébé… Pas d’inquiétude, la suite tout aussi tragique est bien sûr évoquée : crèche, école, collège, lycée, et avec tout ça l’obligatoire oubli des petits bonheurs d’antan : sommeil, sexe, sorties et vie sociale (à part bien sûr si la voisine de palier est aussi nounou). Grâce à Dieu, sont aussi répertoriées les (rares) oasis de paix : cahiers de vacances, colonies, séjours chez les grands-parents… Résumons : de la maternité et “l’âge adorable” au lycée de “l’âge insupportable”, vous voilà parés grâce aux conseils de deux spécialistes chevronnés et aux illustrations hyper-réalistes signées Florence Cestac (Le Démon de midi, Super catho…), merci à eux. Elever un enfant, « tâche tellement compliquée que Dieu lui-même n’en a eu qu’un seul », n’aura bientôt plus de secret pour vous, empoignez la poussette entre deux biberons et courez jusqu’à la librairie !

Par Ged

Depuis que la samba est samba

De Paulo Lins
Editions : Asphalte
Parution : 2014
287 pages
Prix : 22 €
ISBN : 9782918767442

«La vie est l’art de combiner les sons, tout comme la musique. La poésie est l’art de trouver le vers que tout le monde cherche – et qui transcendera l’homme ordinaire lorsqu’il le lira ». Suivez ici les mots sur un rythme de percussion et observez un triangle amoureux (la sublime Valdirène tourne les sens des anciens meilleurs amis Brancura et Sodré) dans le Rio de Janeiro des années 1920, creuset où de nombreuses cultures s’entrechoquent comme autant de voix et de couleurs. Paulo Lins décrit une galerie de personnages fouillés qui évoluent dans cette véritable fresque dont Rio est non seulement le cadre mais aussi, souvent, le protagoniste principal. Il use pour cela d’un langage cru mais pas exempt de poésie, tout comme la samba peut se montrer douce et sauvage à la fois. En filigrane de l’histoire, on découvre aussi au fil des pages le travail (souvent collaboratif) de composition des sambistes mythiques tel le pionnier Ismaël Silva ainsi que les premiers enregistrements en studio et le début des diffusions radiophoniques du genre. Avec le temps, et le courage, « la samba se diffusa dans toute la zone nord entre les mains des Noirs libres. La période post-abolition semblait bénie. L’époque semblait fêter la victoire de l’art, la liberté de culte, le divin et le merveilleux. La radio cèdera d’ici peu aux sirènes de leurs voix. Poètes, musiciens, acteurs, artistes et hommes politiques savaient que cette musique dominerait la radio ». N’hésitez d’ailleurs pas à accompagner votre lecture de la playlist d’époque compilée par Paulo Lins lui-même sur http : //asphalte-editions.com !

Par Ged

Moi, assassin

De Antonio Altarriba et Keko
Editions : Denoël Graphic
Parution : 2014
134 pages
Prix : 19,90 €
ISBN : 9782207116883

Lui, l’assassin, peut envisager le meurtre gratuit ou presque, glané en marchant dans la rue, comme un art extrêmement subtil et raffiné. Ceci dit, « Je ne cherche pas à être applaudi. Mais à observer les réactions provoquées par mon œuvre » explique le professeur d’histoire de l’Art Enrique Rodriguez Ramirez. Sa vie « officielle » le voit directeur d’études, et pas n’importe lesquelles, elles s’attaquent à « la représentation du supplice dans la peinture occidentale ». De quoi tout de même éveiller des soupçons qui se retournent évidemment contre lui quand l’improbable arrive, un meurtre qui n’est pas de son fait et pourtant « signé » comme un des siens… Antonio Altarriba, accompagné ici du grand dessinateur Keko (de son vrai nom José Antonio Godoy) que l’on situe un peu à la croisée des Miller, Eisner et Tardi option clair-obscur, est de retour dans l’actualité après le fameux L’Art de voler qui se tailla en 2011 une belle tranche de succès, et si on se fie au soin apporté à ce très bon Moi, assassin, on suppose qu’il suivra forcément le même chemin vers les hauteurs. Car on parle ici d’un superbe bouquin au format fort chouette, en bichromie noir / rouge splendide et qui comprend de plus en filigrane une froide évocation de la question basque et de l’épineux passé espagnol… Seriez-vous en manque de roman graphique et de noirceur ? Il vous faut celui-ci. Après tout, « l’Art est plus fréquemment terrible que beau… et il relève davantage de la transgression que de l’obéissance à une norme… »

Par Ged

Le livre du roi

De Arnaldur Indridason
Editions : Métailié
Parution : 2013
354 pages
Prix : 21 €
ISBN : 9782864249382

« Je suis tout à fait conscient de l’extravagance de tout ce scénario ainsi que de l’invraisemblance et du caractère hautement périlleux de notre odyssée, au professeur et à moi ». C’est pourtant en 1955, à Copenhague, que Valdemar rencontre son maître, un bonhomme aussi souvent bourru que bourré mais qui se trouve être également, forcément, un génie en sa matière, c’est-à-dire la recherche et l’étude des anciens manuscrits islandais. Aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale qui n’a pas vu disparaître tous les fanatiques de tout poil, le duo se frotte également à une société secrète nazie qui cherche elle aussi à mettre la main sur Le Livre du roi, un monument de la littérature islandaise disparu de manière rocambolesque et que beaucoup sont prêts à retrouver à n’importe quel prix pour compléter leur collection et « étayer » leur propagande pseudo-historique. Arnaldur Indridason s’est surtout fait connaître par des romans noirs de facture plus classique que cette incursion passionnante dans le domaine de l’histoire scandinave truffée de références érudites mais non dépourvue d’humour. Les personnages, et l’intrigue se dévoilent au fur et à mesure, faisant de ce roman un récit haletant et surprenant alors que l’on s’attend plutôt à une aventure historique assez classique. Faux, la course au manuscrit est lancée, de Berlin à Amsterdam en passant par Rostock, attention aux virages, ça va secouer. On apprécie aussi le goût délicieusement suranné des évocations de la guerre froide mais aussi du champ de ruines encore d’actualité dix ans après la défaite de l’Allemagne ».

Par Ged