lettres persannes

ET LES LES LUMIÈRES PERCÈRENT…

En se promenant dans les rues de Lodève, on ne se doute pas qu’un premier ministre y est né. Et pourtant ! Le cardinal Fleury le fut sous Louis XV et il rencontra au cours de sa vie politique Montesquieu. Leurs disputes font écho aux relations que le pouvoir peut entretenir avec les intellectuels.

Lodève a donné à la France un Premier ministre. Vous ne le saviez pas ? C’est vrai que c’était il y a fort longtemps… du temps de Louis XV : André Hercule de Fleury, né à Lodève en 1653, cardinal-ministre après Richelieu et Mazarin, a pris les rênes de la France de 1726 à 1743, année de sa mort. 20 ans à la tête de l’État, après avoir été le précepteur du jeune roi ! Et sa gestion politique laissa plutôt des bons souvenirs puisqu’il rétablit l’économie française et sa monnaie après trente ans de crise financière grâce à une stricte rigueur budgétaire. La Commission européenne rétrospectivement pourrait honorer sa mémoire et le prendre comme modèle pour les gouvernements actuels. Sûr que le Cardinal aurait respecté les fameux 3 % de déficit du budget autorisés par Bruxelles. Mais, hélas, son passage au pouvoir marqua par contre un tournant dans l’histoire de France qui ne fut pas tout à fait à son honneur : alors que les grands intellectuels s’imposaient face à la censure de l’Église et de l’État monarchique et préfiguraient ce que sera le siècle des Lumières, un de nos philosophe les plus prestigieux, Montesquieu, souffrit de l’autoritarisme de notre Premier ministre né dans le lodévois.

L’affaire est à la fois simple et complexe : Montesquieu publia en 1721 Les Lettres persanes qui eurent immédiatement un succès considérable. Ce texte met en scène deux perses qui découvrent Paris et qui mettent en parallèle le mode de vie occidental et oriental. Certaines lettres – puisqu’il s’agit d’un roman épistolaire – jettent un regard froid sur le sérail musulman et la condition des femmes enfermées, mais d’autres sont des critiques encore plus virulentes contre la France et ses institutions, en particulier l’Église. Montesquieu grâce à son esprit critique et vif entama le siècle des Lumières, ce siècle qui allait renverser l’Ancien Régime quelques années plus tard, en imposant de nouvelles priorités : la réflexion rationnelle sur les questions de la Justice et du Bien devait dès lors dominer les traditions qui structuraient la France depuis pourtant 1000 ans, et qui avaient ancré les privilèges de classes au cœur des mœurs. Les philosophes décidèrent ensuite de s’attaquer aux rapports de pouvoir qui existaient au sein de la société. Montesquieu, dans cette œuvre de destruction précéda le travail de Diderot et de Voltaire, notamment à travers deux exemples qui symbolisent la France : L’Académie française et L’Église !

Tout d’abord l’Académie française : dans la lettre n° 73 il y décrit la faiblesse de son pouvoir : « Il n’y en a point de moins respecté dans le monde : car on dit qu’aussitôt que [le tribunal qu’on appelle l’Académie française] a décidé, le peuple casse ses arrêts et lui impose des lois qu’il est obligé de suivre ». A quoi servait cette académie naissante alors ? Deux rôles fixés par Richelieu en 1635, celui d’unifier la langue française dans un pays où l’on parlait des dizaines de dialectes différents, grâce notamment à l’écriture d’un dictionnaire dont elle avait le monopole ; mais aussi le rôle de contrôler les intellectuels français en les touchant à travers la corde sensible de l’orgueil : ils pouvaient se croire immortels en acceptant l’habit d’académicien. La cible était trop belle pour le magistrat bordelais qui voyait le ridicule de ces académiciens pompeux que personne n’écoutait réellement. Mais nous verrons que lui-même fut pris au piège à la fin de cette rétrospective, et que ce fut même le cœur de son combat avec le cardinal Fleury.

L’Église fut la deuxième victime de Montesquieu : dans la lettre n° 29 il expliquait (par la bouche de son personnage perse Rica) que les lois décidées par le Pape et les évêques étaient facilement contournables : « si on veut rompre ses vœux, si on veut se marier contre les défenses de la Loi […] on va à l’évêque ou au pape, qui donne aussitôt la dispense. » Dans la lettre 117, Montesquieu remettait par ailleurs en cause le célibat des prêtres :
«  Ce métier de continence a anéanti plus d’hommes que les pestes et les guerres les plus sanglantes n’ont jamais fait » car ils ne procréent pas (cette critique peut nous paraître à la fois moderne et anecdotique, mais cela nous montre que cette question est très lente à être traitée par l’Église catholique…).

Cette diatribe ne fut pas ce qui a attiré le plus de fureur de la part des abbés. C’est davantage la remise en cause de ce qui est écrit dans la Bible par la science du dix-huitième siècle qui a failli coûter cher à Montesquieu. Dans la lettre n° 97, il énonça les progrès enregistrés par la Physique grâce à Galilée, Descartes et Newton : «  Cela a fait faire presque autant de prodiges et de merveilles que tout ce qu’on nous raconte de nos saints prophètes ». L’abbé Gauthier, proche du cardinal Fleury, écrivit : « L’auteur laisse penser que la raison humaine est un guide plus sûr que la Révélation.*» Nous, contemporains de la conquête de l’espace, cela nous paraît évident ; mais cela ne l’était pas à l’époque (et cela l’est de moins en moins dans certaines régions du monde où les intégristes religieux tendent à faire de la Genèse un texte tout aussi scientifique que les calculs de Einstein ou les découvertes de Darwin. Je ne viserai personne, mais vous pouvez faire sur le web une visite virtuelle du Musée de la Création dans le Kentucky aux USA – vous en serez estomaqués !). L’abbé, lui, voulait le procès de Montesquieu : « pour penser comme il le fait [avec ses discours pleins d’impiété], il faut que le cœur ait bien corrompu l’esprit ». La remise en cause de l’autorité de la Bible et de l’Église était donc la trame de ces Lettres persanes. Cela permettra à d’autres philosophes, tel Diderot ou Voltaire de pousser plus loin leurs critiques.

Par malheur pour Montesquieu, le Premier ministre de l’époque appartenait aux deux institutions, l’Église et l’Académie française… Ce qui en fit naturellement son ennemi politique. Le cardinal Fleury usa de son influence pour isoler Montesquieu et l’empêcher de développer son aura dans le milieu intellectuel parisien. Montesquieu, pour échapper à une situation de magistrat à Bordeaux, ce qui l’ennuyait énormément, voulait entrer à l’Académie. Un peu cynique le bonhomme ? Car après s’en être moqué il voulait appartenir aux Immortels. Et pour cela il accéda aux demandes du cardinal Fleury en imprimant une édition diminuée des Lettres persanes, expurgée des critiques contre le Roi et l’Église et il gagna ainsi son siège sous la Coupole à Paris. Voltaire relata cet épisode et se moqua de la pusillanimité du philosophe face au pouvoir politique. Nous pouvons nous moquer de Montesquieu effectivement, car c’est Fleury qui gagna cette bataille, même si ensuite il fut oublié par l’histoire.

Néanmoins cet épisode en dit long sur les relations qu’entretiennent les intellectuels avec le pouvoir politique en France : à la fois poil à gratter et en même temps demandeurs de gratifications honorifiques. Les exemples d’intellectuels fidèles à la cour du Président après l’avoir critiqué sont légion. Le seul contre-exemple, celui qui honore l’engagement de l’intellectuel contre toute forme de pouvoir, fut Sartre qui refusa en 1964 le prix Nobel de littérature pour garder sa liberté de pensée. De Gaulle, alors président de la République, paradoxalement vit son estime redoublée pour le philosophe si critique contre son pouvoir. Mais sans doute cela veut dire que Sartre et de Gaulle avaient une liberté d’esprit exceptionnelle.

Par Christophe Gallique