Nietzsche

La servitude volontaire

Les vacances sont terminées. La rentrée arrive. Finis les grasses matinées, le farniente et la liberté, voilà le retour de l’ordre et de l’obéissance !

Lors d’un numéro de Cash Investigation sur France 2 consacré aux soupçons de financement d’une campagne présidentielle française par la Lybie, j’ai été frappé par les images du Colonel Kadhafi, cruel dictateur du pays jusqu’en 2011, qui distribuait des millions d’euros selon son bon vouloir à des envoyés français. Selon les journalistes français, ce geste avait pour but l’amnistie de son beau-frère, reconnu coupable de l’organisation d’un attentat 35 ans auparavant. Certes il y a une forme de banalité dans cette attitude, la corruption, la vénalité et l’arrogance sont si courantes… Mais en revanche ce qui m’interpella en regardant ces malversations et en écoutant les témoignages de ses hommes de main, ce furent les questions suivantes : pourquoi ses hommes les plus proches obéissent ? Pourquoi acceptent-ils de suivre les caprices de cet homme égoïste et violent ? Pourquoi ne se révoltent-ils pas ? Et cette question se double d’une autre qui n’est pas tout à fait la même, comment se fait-il que des millions de personnes acceptent d’obéir à un seul homme en souffrant de ses décisions arbitraires ? Après tout un dictateur est un homme seul. Peu suffirait pour le renverser.
A deux questions, deux réponses. D’une part il y a le fonctionnement de la chaîne de commandement qui pousse des hommes à obéir à un dictateur et participer à un système politique néfaste. Un ado a réalisé cette description il y a plus de 500 ans. Il s’appelait La Boétie et écrivit Discours de la servitude volontaire au XVIe siècle. La seconde réponse fait le focus sur le citoyen qui accepte lui aussi d’obéir alors même qu’il souffre de cette dictature. Pourquoi ne se révolte-t-il pas ? Un philosophe contemporain, Frédéric Gros y répond dans Désobéir (éd. Albin Michel, 2017, ouvrage retenu pour le prix lycéen du livre de philo 2019). Le philosophe français y explique qu’il y a quatre manières d’expliquer l’obéissance. Ces quatre formes sont à la fois voisines et différentes, car deux sont dites passives et deux actives. Il y a le consentement, la subordination d’une part et la soumission, le conformisme d’autre part. Le consentement est l’accord avec les idées d’un régime ; il est donc actif, tout comme la subordination qui est le respect d’une hiérarchie – comme celle du fonctionnaire qui obéit. La soumission et le conformisme sont davantage des formes de paresse, de langueur qui font que la révolte nous paraît trop loin, la liberté trop coûteuse pour que nous ayons réellement envie d’y goûter. On préfère l’obéissance car elle rassure, elle nous dispense de réfléchir et d’assumer totalement nos actes.
Le personnage moderne le plus emblématique de la forme active de l’obéissance aveugle est sans aucun doute Adolf Eichmann. Fonctionnaire du régime nazi, il avait la diabolique efficacité de l’homme méticuleux sur lequel ses supérieurs pouvaient compter. Responsable des voies ferrées il faisait en sorte que la Solution finale soit un « succès » sans ressentir la moindre culpabilité. Il a fui l’Allemagne à la fin de la guerre et s’est réfugié en Argentine où il crut vivre des jours paisibles mais les services secrets le retrouvèrent en 1960 et un procès très médiatisé s’ouvrit à Jérusalem en 1961. La philosophe allemande Hannah Arendt, victime des nazis pendant la guerre, fut envoyée par The New Yorker pour couvrir ce procès et elle en tira un livre, Eichmann à Jérusalem où elle expliqua une théorie qui fit scandale à l’époque, la banalité du mal. Cette théorie propose l’idée que les nazis qui commirent des atrocités pendant la guerre n’étaient pas forcément des monstres, des sadiques, mais des hommes ordinaires qui avaient décidé d’obéir à leur hiérarchie. Le cas d’Eichmann est un peu différent, certes. Il n’était pas uniquement un rouage dans une mécanique qui le dépassait. Il était un nazi convaincu, ressentant une haine pour les Juifs impressionnante. Le consentement était donc bien présent. Mais pour autant la subordination l’était également. Car Eichmann faisait « bien » son travail, il était méticuleux et consciencieux. Consciencieux ? Quel étrange mot ! Comment peut-on dire qu’un homme qui envoyait des millions de personnes à la mort était consciencieux ? Quel lien avec la conscience ? La conscience, n’est-ce pas une forme de responsabilisation sur les conséquences de ses actes ? Peut-on être consciencieux lorsqu’on est aveugle ? Eichmann répondit à cela d’une manière totalement surprenante. Il expliqua qu’il obéissait aux ordres et que cela constituait pour lui une règle morale absolue. « Fais en sorte que ta maxime puisse devenir une loi de l’humanité » écrivait le philosophe allemand Kant (né en 1724 et mort en 1804, philosophe des Lumières allemandes !) en expliquant qu’il s’agissait d’une loi morale. Or il était évident pour Eichmann qu’obéir aux ordres pouvait être une loi de l’humanité. A ce titre il ne se sentait pas immoral ou inconscient. Bien au contraire, il avait la conscience tranquille.
Il va de soi qu’une telle explication ne suffit pas, Eichmann savait ce qu’il faisait comme les conséquences de ses actes. Mais il n’avait aucun contact avec les morts. Il ne tuait pas directement. Il appliquait avec méthode et froideur les ordres qu’il recevait. C’est justement le point sur lequel il faut insister, à chaque fois qu’un homme, rouage d’un mécanisme plus grand que lui, obéit, il refuse l’idée de juger la portée de son obéissance. Il obéit et perd ainsi ce qui fait le fondement de sa liberté, la capacité à dire non.
Quittons ce que nous pouvons donc qualifier de collaboration active au crime par le biais du respect de la loi pour nous orienter vers l’obéissance passive, c’est-à-dire le conformisme et la soumission. L’affaire est différente, car il ne s’agit pas d’un engagement ou du respect de sa hiérarchie, comme cela put l’être pour Eichmann. Il s’agit plutôt d’être présent au mauvais endroit, au mauvais moment et d’accepter ce moment sans utiliser ce qui fait de nous des êtres libres, c’est-à-dire notre jugement. Cette obéissance tout aussi aveugle peut tous nous toucher. Personne parmi nous n’est ce super héros, ce juste qui, quelles que soient les circonstances, fera toujours le bon choix. Nous pouvons tous nous retrouver piégés par notre peur de désobéir. Vous n’en êtes pas persuadés ? Une expérience de psychologie expérimentale en 1961, même année que le procès d’Eichmann, le démontra. Cette expérience, célèbre, c’est celle de Milgram, déguisée en test sur le stress. Des volontaires sont mis par binômes puis un tirage au sort détermine celui qui pose les questions et celui qui y répond assis sur une chaise électrique, recevant des décharges de plus en plus fortes s’il répond mal. Celui qui pose les questions est assis devant une console qui envoie les décharges. Il est surveillé par un homme en blouse blanche (marque très visible de l’autorité scientifique). Bien entendu cette expérience est en partie factice, le tirage au sort est truqué et c’est un comédien qui s’assoie sur une fausse chaise électrique. Il ne reçoit aucune décharge et simule juste la douleur. Avec un physique banal il est naturellement sympathique pour que l’autre s’identifie à lui. Les résultats furent à peine croyables. Le cobaye « enseignant » devait envoyer des décharges de 75 volts à 300 volts et plus de 60 % des sujets obéirent alors même que l’horreur de leurs gestes ne faisait pas mystère. Pourquoi une telle passivité, une telle complicité ? Car il faut prendre la décision de désobéir ! ce que personne ne fait car il faut pour cela braver l’autorité scientifique. Cela ne se voit que dans quelques situations particulières : lorsqu’il s’agit de maintenir une électrode sur le poignet de la victime ; si le cobaye « enseignant » est seul et peut tricher ; ou si plusieurs personnes décident tacitement de refuser en même temps. Autrement personne ne s’arrête malgré les cris de douleurs et des doutes sur la nécessité de l’expérience. C’est là un mécanisme bien connu dans toutes les sociétés occidentales : la déresponsabilisation du moi qui devrait, pour reprendre l’expression de Frédéric Gros, indélégable, permettre de commettre l’horrible avec une assez bonne conscience lorsqu’une autorité supérieure l’exige. Milgram, à la fin de son expérience, parlait d’un état agentique, c’est-à-dire que nous ne sommes plus le sujet de nos actes, juste un bras qui actionne un levier mais qui refuse de porter un jugement moral sur ce qu’on fait, « Il fallait bien obéir ! », « Si ce n’est pas moi, c’est un autre qui l’aurait fait ! », etc.
Le point positif, pourrait-on dire de manière très cynique, est que cette obéissance permet aux sociétés de fonctionner. Mais c’est tout de même paradoxal, notre civilisation occidentale veut mettre en avant l’individu avec son bonheur et l’accomplissement de son existence comme modèle de réussite. On ne cesse d’ériger la liberté de pensée comme un étendard et un des mots d’ordre de la jeunesse est « Changeons les règles ». Mais la société exige que ces mêmes individus perdent toute épaisseur lorsqu’il s’agit de lui obéir. Dès l’école il faut abandonner son individualité au profit du groupe et apprendre les règles sociales. Dès la maternelle il faut faire prendre conscience au petit bout de chou qu’il doit respecter une hiérarchie – il appelle son enseignante « maîtresse » ! C’est comme deux facettes d’une même réalité, le Ying et le Yang en quelque sorte de notre vie sociale – même si la désobéissance n’est pas la marque du Bien et l’obéissance celle du Mal. Du coup tirons-en une idée forte : non, nos sociétés modernes ne sont pas celles de la liberté ; non nous ne pouvons pas, sans une mauvaise foi évidente, croire que la modernité s’oppose aux autres époques, par exemple le Moyen Age pendant lequel les serfs n’avaient aucune liberté, ou l’esclavagisme aux USA où le sort des noirs était révoltant. Nous n’avons pas été jusqu’au bout de cette révolution promise dès 1789. La liberté n’est pas une réalité. Nous sommes soumis à l’ordre social. Et même si Eichmann n’est heureusement pas érigé en héros, même si personne n’imagine être le tortionnaire de l’expérience de Milgram, nos comportements montrent ce pour quoi la société éduque les enfants, obéir au système. Nietzsche avait un qualificatif pour désigner ces attitudes : animaux domestiques. Bien entendu il faut voir tous les aspects du problème : une société totalement individualiste où personne n’obéit à qui que ce soit, où seule la Volonté de puissance prônée par Nietzsche serait la règle, cette société ne serait pas vivable. Surtout si on commet le contresens de croire que la Volonté de puissance est la volonté de dominer et asservir les autres. Nietzsche, au terme d’une réflexion difficile, est d’ailleurs arrivé à la conclusion que l’homme actuel est incapable d’être libre, ni d’être maître, car il croit justement que maîtriser c’est dominer les autres, alors que la Volonté de puissance est d’abord la maîtrise de soi. C’est pour cela qu’une société réellement libre est impossible. Le seul qui pourrait désobéir sans asservir, qui pourrait être libre et respectueux des autres c’est le Surhomme, celui qui n’est plus homme mais au-delà de l’homme. Le Surhomme, celui qui dépasse sa peur et son angoisse pour assumer ses actes. Eichmann, l’ensemble des nazis, les sbires de Kadhafi et les victimes de l’expérience de Milgram représentent tout compte fait l’exact opposé du Surhomme nietzschéen, ce que Nietzsche appelait le dernier homme.

Par Christophe Gallique

De l’usage de la marche pour philosopher, et réciproquement.

L’image qu’on se fait des philosophes est plutôt celle du rat de bibliothèque. Pourtant quelques grands penseurs l’ont été grâce à la randonnée pédestre, loin de leur tour d’ivoire. Pourquoi ? Est-ce que cela veut dire que l’activité physique a une influence sur la réflexion philosophique ?

Il y a des activités qui semblent être faites pour se nourrir mutuellement. La marche et la réflexion philosophique peuvent en faire partie. Seul et amoureux de la nature, le philosophe peut utiliser la marche pour des réflexions profondes. Il y a eu des exemples extraordinaires dans l’histoire de la philosophie qui peuvent nous servir de modèle. En tout premier lieu, l’école de philosophie d’Aristote, précepteur d’Alexandre le Grand, qui s’appelait les péripatéticiens, c’est-à-dire littéralement « ceux qui aiment la promenade ». Aristote faisait de la philosophie en se promenant au milieu de ses élèves, très loin de la position assise dans les écoles modernes. La contemplation philosophique ne passe donc pas uniquement par l’immobilité corporelle. Elle peut également se nourrir du sport.
Mais peut-être, pour bien comprendre ce que tout cela veut dire, faut-il expliquer et définir ce qu’est la réflexion philosophique. La philosophie, expliquait Gilles Deleuze en 1991 est l’art de trouver des problèmes et de créer des concepts. Pas nécessairement des solutions. Encore moins des solutions pratiques. Le philosophe est celui qui contemple le monde pour en apercevoir les difficultés. Pour cela il doit méditer et laisser son esprit voguer sans jamais être perturbé. En quelque sorte le philosophe est l’inverse de l’ingénieur qui transforme le monde ; le philosophe se contente de lui donner du sens. Est-ce que cela veut dire que la philosophie est inutile ? Peut-être, peut-être pas. Car ce n’est pas uniquement l’utile qui a de la valeur. Nous ne résumons pas notre existence à ce qui est utile. La réflexion, même si elle n’a pas d’utilité pratique immédiate, joue un rôle fondateur des autres sciences en se demandant ce qu’il faut penser.
Nous pouvons pour illustrer cette description de la philosophie prendre deux exemples de grands philosophes qui considéraient que la marche était essentielle à leur réflexion : Rousseau et Nietzsche. Commençons par le genevois Jean-Jacques Rousseau (1712 – 1778). Le philosophe du siècle des Lumières fut un des premiers à raconter sa vie dans un livre témoignage intitulé Les Confessions. Il y expliqua comment la marche exaltait son corps et les pensées qui naissaient ainsi de ses vagabondages : « Je destinai, comme j’avais toujours fait, mes matinées à la copie, et mes après-dînées à la promenade, muni de mon petit livret blanc et de mon crayon : car n’ayant jamais pu écrire et penser à mon aise que sub dio [c’est-à-dire en plein air], je n’étais pas tenté de changer de méthode, et je comptais bien que la forêt de Montmorency, qui était presque à ma porte, serait désormais mon cabinet de travail. » (Les Confessions, livre 9). Arrivé à Montmorency en 1756, il y resta jusqu’en 1762, année de parution de L’Emile ou de l’éducation et Du Contrat Social, deux ouvrages qui lui valurent de rentrer au Panthéon en 1794. Donc se promener, marcher et découvrir la nature peut être fécond pour la pensée contemplative. Rousseau y comprit notamment la perversité de certaines formes d’éducation à l’école et le rôle de la Volonté Générale dans la démocratie. Ce n’est pas rien. Bien avant cela, alors qu’il avait seize ans, il adorait déjà se déplacer à pied d’un lieu à l’autre : il partit de Genève pour Annecy, puis gagna Turin, le tout à pied ! La marche représenta pour lui un délice et offrit au voyage un charme qu’aucune autre forme de transport ne pouvait remplacer : « Je n’ai voyagé à pied que dans mes beaux jours, et toujours avec délice. Bientôt les devoirs, les affaires, un bagage à porter m’ont forcé de faire le Monsieur et de prendre des voitures, les soucis rongeant, les embarras, la gêne y sont montés avec moi, et dès lors, au lieu qu’auparavant dans mes voyages je ne sentais que le plaisir d’aller, je n’ai plus senti que le besoin d’arriver. » (Les Confessions, livre 2). La dernière phrase dit tout : alors que la randonnée est un plaisir qui nous rend impatient d’y aller, la voiture nous donne surtout l’envie d’en sortir.
Mais est-ce que marcher stimule réellement l’esprit ? Est-elle assez structurée pour produire de la philosophie ? Ou n’est-ce qu’une manière de laisser voguer l’esprit sans se préoccuper des soucis de l’existence ? Rousseau, toujours dans Les Confessions, livre 3, explique la relation complexe qu’il entretient avec la promenade et les raisons pour lesquelles il ne pouvait pas s’enfermer dans un cabinet de travail, assis derrière sa table, pour produire ses chefs-d’œuvre : il était une intelligence dotée d’une très grande intuition, mais qui peinait à mettre de l’ordre dans la suite de ses idées. Il pouvait passer des heures devant sa feuille, incapable de produire un texte clair. Il lui fallait alors sortir, marcher, découvrir des rivières et des bois, pour que son cerveau organisât sa pensée. La marche est donc organisatrice d’une pensée plus intuitive que logique, mais non moins féconde.
Friedrich Nietzsche (1844/1900), second grand penseur de la marche expliqua un peu plus radicalement cette relation entre la marche et ce qu’il appellera La Volonté de puissance ! Sa thèse – simple – était que l’activité du corps détermine la force et la forme de la pensée. Dans le Crépuscule des idoles il écrivit : «  Être cul-de-plomb, voilà par excellence le péché contre l’esprit ! Seules les pensées qu’on a en marchant valent quelque chose ». Selon lui l’esprit était déterminé par les conditions du corps, c’est donc logiquement qu’il mit en application sa découverte ; de brillant universitaire spécialisé dans la philologie (c’est-à-dire l’histoire de la langue), il décida soudain de vivre une existence de bohème, errant entre l’Italie et la France. Entre 1883 et 1887 il passa ses hivers à Nice où il adorait les promenades au-dessus de la mer, notamment celle qui mène au village d’Eze (un sentier de promenade porte le nom du philosophe). Quel est le lien avec sa philosophie ? Celui d’une nécessaire éducation du corps pour le rendre plus puissant et de ce fait rendre l’esprit plus pertinent. Il faut fatiguer le corps, l’éprouver, le stimuler, pour que la pensée naisse et se développe. C’est la conviction intime de Nietzsche. Solitaire, il n’aimait rien moins que les montagnes et les espaces maritimes. Dans un autre de ses ouvrages, Le Gai Savoir (qui n’est pas le savoir homosexuel, mais le savoir qui ne veut pas se prendre au sérieux face à l’absurde de l’existence), au paragraphe 366 il écrit : «  Nous ne sommes pas de ceux qui n’arrivent à former des pensées qu’au milieu des livres – notre habitude à nous est de penser en plein air, marchant, sautant, grimpant, dansant, de préférence dans les montagnes solitaires ou tout proche de la mer, là où même les chemins se font songeurs ». Cette aptitude à vouloir marcher seul en montagne se traduit par une philosophie « à coup de marteau » voulant remettre en question les valeurs morales traditionnelles pour gagner en confiance et en amour de soi. Cela nécessite la solitude, car il faut être capable de se dresser contre ceux qui nous ont éduqué, amis ou famille ; mais aussi de l’endurance car la refondation de valeurs morales est une tâche de longue haleine. Cet effort sur le long terme devait se sentir à la lecture de ses aphorismes. Car Nietzsche n’en démordait pas : on peut deviner la position du philosophe au moment où il pensait en lisant son livre. « L’ouvrage se ressent des intestins coincés [par la position assise] de l’auteur ». A l’inverse, Nietzsche va développer la figure du philosophe idéal, à travers le personnage de Zarathoustra. Prophète du surhomme, son personnage tout au long de l’ouvrage qui porte son nom (Also sprach Zarathustra) gravit à pied des montagnes pour porter la parole de sa philosophie. Dans la 3e partie, celle écrite par Nietzsche au-dessus de Nice, Zarathoustra dit : «  Béni soit ce qui rend endurant ! Je ne loue pas le pays où coulent le beurre et le miel. Apprendre à détourner les yeux de soi-même pour voir beaucoup de choses, cette dureté est nécessaire à tous ceux qui gravissent des montagnes. » La leçon est claire : en plus d’activer le cerveau, la marche amène à moins d’égotisme pour découvrir ce qu’il y a autour de soi. C’est la première étape vers le surhomme qui, comme vous l’avez deviné, n’est pas un homme au-dessus des autres hommes, mais un individu qui dépasse sa petitesse. C’est là le dernier apport, mais non des moindres, de la marche à la philosophie : apprendre à reconnaître avec humilité la richesse de ce qui nous entoure.
Faisons l’exercice sous un autre angle et suivons le jeune coureur cycliste, Guillaume Martin, après son épopée sur les routes du Tour. Ce sportif a la caractéristique de s’intéresser de très près à la philosophie et à Nietzsche en particulier. Quelle philosophie pourrait-il produire ? Il a beaucoup lu Nietzsche, mais il ne pourra sans doute jamais l’imiter. Non pas qu’il n’en a pas les moyens intellectuels, du moins nous ne pouvons pas en préjuger. Mais son sport est à l’opposé de la marche solitaire : une équipe cycliste est faite de solidarité, de sacrifice individuel pour le groupe, de stratégie grégaire sous forme de relais. Loin des déambulations d’un Zarathoustra sur la montagne, avec ses seuls serpent et aigle, Guillaume Martin produirait une pensée de la cohésion car son corps lui aura appris que seul il ne peut pas arriver au bout de l’étape. Il a besoin des autres, il s’appuie sur les autres et il n’oublie pas les autres lorsque la victoire s’annonce.
Revenons à la randonnée. Profitez de l’été pour vous adonner à ce sport. Visitez les lieux perdus, parcourez les sentiers balisés ou non, et fuyez la foule des plages, là où des huîtres se font sécher par le soleil en attendant de l’être par les autorités compétentes à la rentrée. Le vacancier qui se laisse trop aller au farniente on the beach risque de voir la vacuité de son esprit faire mourir les idées péniblement développées au cœur de l’hiver. Au contraire la marche va stimuler vos muscles, alimentant le cerveau en oxygène et offrant à l’esprit la découverte de la méditation en plein air.
Par Christophe Gallique

les perles philos du bac

Comment-est-il possible que des lycéens se fourvoient à ce point ? Comment-est-il possible d’oublier si vite les douleurs de notre passé ?
Tentons de comprendre nos «histoires» et d’y apporter un éclairage philosophique avec Nietzsche.

Quelques perles trouvées dans des copies de philo ces dernières années.
Sur le sujet
« Que gagne-t-on à échanger », la fin de la copie : « Effectivement on peut être trompé par un contrat. Les juifs par exemple ont été trompé par Hitler. Il leur a promis du travail s’ils acceptaient de venir dans un camp. A l’entrée du camp étaient marqué “le travail rend libre”. Mais quand ils sont arrivés les juifs n’ont pas eu de travail. Ils n’y ont vu que du feu ! »

Sur le sujet « La conscience de l’individu n’est-elle que le reflet de la société à laquelle il appartient ? » : « Et c’est ce qui s’est passé lors de l’élection d’Hitler en chancelier en 1933. L’Allemagne est sur le déclin et les gens perdent confiance et foi dans cette société, personne n’arrive à faire remonter la pente à l’Allemagne. Hitler utilise alors un discours pertinent qui redonne envie au peuple de se battre et c’est comme cela qu’il a remodelé une conscience positive dans la tête des gens. Ils utilisa tout de même des méthodes pas légales comme la propagande mais il reforma une Allemagne forte (mis à part des actes de nazisme dans cette copie). »

Sur le sujet « La culture nous rend-elle meilleurs ? » : « Cela est tangent. Elle peut très bien nous rendre meilleurs que très mauvais au niveau des émotions. Hitler est le parfait exemple. Grâce à sa culture et la connaissance, il a réussi à obtenir le Prix Nobel de la Paix. Et quelques années plus tard il est devenu le pilier du Troisième Reich [….] ».

Inutile de préciser que tous ces extraits sont strictement authentiques, provenant de candidats et de sections très différentes les unes des autres. Cela peut laisser songeurs… si nous voulons rester dans l’euphémisme. Nous assistons tout doucement à une amnésie sur ce qu’il s’est passé il y a à peine 80 ans et il est fort à parier que dans quelques années un leader de la droite identitaire n’hésitera plus à se revendiquer de l’héritage de Hitler sans que cela ne choque plus personne. Mais que s’est-il donc passé pour que nous en soyons arrivés là ? Tous ces élèves ont eu pourtant des cours d’histoire précis et clairs. Mais cela ne suffit plus. La mémoire collective joue son rôle et efface les stigmates du passé alors que la dépouille d’Elie Wiesel est à peine inhumée.

Nietzsche avait déjà abordé cette question il y a 145 ans, à travers son livre Seconde Considération Intempestive. Selon lui l’histoire est un poison. Un poison qui nous rend malade. Heureux est le mouton qui oublie chaque matin l’herbe dont il s’est repu la veille. Il oublie et ne vit que l’instant. L’homme au contraire plie sous le poids des souvenirs et cela nuit à ses capacités de créations et d’actions. Trop de mémoire inhibe les facultés plastiques de l’humanité, c’est-à-dire le désir de créer de nouvelles formes de sociétés. « Le plus petit comme le plus grand des bonheurs sont toujours créés par une chose : le pouvoir d’oublier »* Cette première lecture du philosophe allemand semble donc donner raison à nos élèves : jetons aux orties ces vieilles histoires rabâchées depuis près d’un siècle et ouvrons-nous à la créativité d’un monde nouveau.

Sauf que l’affaire est un tout petit peu plus complexe…. Si l’histoire, pour Nietzsche est un poison, comme n’importe quelle autre molécule active, à faible dose, avec une posologie mesurée elle peut servir de médicament, telle la morphine qui calme nos douleurs. L’histoire peut nous soigner, nous sauver d’un certain nombre de pathologies. Il suffit de savoir ce que l’humanité veut faire de ses souvenirs. Nietzsche va élaborer une sorte de pharmacopée basée sur la mémoire et l’usage qu’elle fait de l’histoire. Tout comme il peut exister des traitements pour chaque symptôme, il existe trois histoires, une monumentale, une autre antiquaire et la troisième critique, qui vont répondre à des formes d’angoisse dans la conscience collective. L’histoire monumentale est celle qui donne du baume au cœur, qui fait l’éloge de certaines parties du passé pour donner du courage au peuple qui doit affronter le présent. Cette histoire sélectionne donc des images et les élève au rang de modèle. Tel fut le rôle de Jeanne d’Arc, de la Révolution Française, du général de Gaulle, et peut-être demain de la figure de Michel Rocard. Cette histoire sert à guérir de la peur et de la dépression, pour redonner la force de se lancer dans la bataille ! « L’homme conclut que le sublime qui a été autrefois a certainement été possible autrefois et sera par conséquent encore possible un jour » écrit Nietzsche. L’histoire comme cure de vitamine !

L’histoire antiquaire, elle, ne fait aucun tri. Elle garde tout, collectionne tout, y compris le plus insignifiant objet du quotidien, à condition qu’on ait pu s’assurer de son authenticité. « Le fait que quelque chose est devenu vieux engendre maintenant le désir de le savoir immortel » explique Nietzsche. C’est l’histoire des musées et des reconstitutions. C’est celle qui nous pousse à passer des heures à lire les lettres des Poilus à Verdun et à visiter la (fausse) grotte Chauvet en Ardèche. Cette histoire sert à maintenir nos racines, car nous avons besoin de savoir qui nous sommes, d’où nous venons, pour calmer nos angoisses. Une angoisse qui par définition n’a pas d’objet précis, contrairement aux peurs, mais qui peut nous paralyser. L’histoire comme anxiolytique.

L’histoire critique, quant à elle, se construit contre le passé, contre l’héritage de son peuple, contre les erreurs et les crimes du passé. C’est cette histoire qui pousse l’Allemagne à ne pas oublier le nazisme, pour montrer que cette nation moderne a conscience à la fois du poids du passé et de la culpabilité qui en découle, mais est capable de se tourner vers l’avenir en accueillant des populations de réfugiés désespérés. C’est aussi l’histoire de la France qui commémora les 170 ans de l’abolition de l’esclavage dans ses colonies en 2018 et qui affronte le rôle qu’a joué l’État dans la collaboration durant la Seconde Guerre mondiale. Cette histoire est nécessaire pour trancher, couper avec le passé et construire une identité pour une nation meilleure. L’histoire comme thérapie de groupe !

Quelle est la meilleure histoire ?
Nous ne pouvons pas le dire. Mais remarquons qu’il n’existe pas d’histoire totale. Chaque histoire n’est que découpage, partie, morceau choisi en vue de répondre à un problème de conscience, pour soulager des douleurs inhérentes au présent. L’histoire totale, narrative, qui aurait l’ambition juste de décrire les faits réels, tels qu’ils se seraient passés, en un mot la vérité sur le passé, n’existe pas. L’histoire n’est jamais qu’une interprétation dont les motivations précèdent les choix. L’érudition historique n’intéresse qu’un tout petit cercle. La majorité de la population ne retire de l’histoire que ce qui peut la soulager dans sa tentative d’agir et de préparer l’avenir. L’histoire est tordue, malaxée, mélangée, arrangée, parfois réécrite pour produire des mythes.

Et nos élèves ?
A quelle catégorie appartiennent-ils ? Comment peut-on justifier qu’ils oublient à ce point l’une des figures les plus importantes du siècle dernier et qu’ils travestissent totalement ce qu’il a fait ? Est-ce une forme d’amnésie, ou est-ce le retour d’idées nationalistes et identitaires qui feront l’éloge du national-socialisme transformant le Führer en mythe transcendant leurs angoisses ? Deux réponses possibles : soit effectivement ils préfigurent ce mode de pensée et cela fait froid dans le dos ; soit ils témoignent de la maladresse d’une pensée qui se prend les pieds dans le tapis des concepts historiques. Mais quoi qu’il en soit il faut prendre au sérieux cette maladie qui apparaît et faire de l’histoire une nécessité pour un peuple : ne jamais oublier la tragédie du passé.

Par Christophe Gallique