conte

Le sarcophage de Joncels

Passant, si un jour tes pas te guident jusqu’au beau village de Joncels, n’oublie pas de te recueillir quelques instants sur le sarcophage enserré dans un pilier des anciens remparts qui ceinturent l’église.

Il y a très longtemps, quand les rois wisigoths régnaient sur cette terre qui s’appelait encore la Septimanie, les bois de l’Escandorgue s’étalaient sur une très vaste étendue. Royaume des grands animaux, ces forêts pouvaient se montrer meurtrières pour les chasseurs les plus aguerris.

Un jour de ces temps anciens, alors que l’aube pointe, un impitoyable chasseur à la barbe hirsute, lance à la main, pourchasse sans répit un sanglier aux défenses aiguisées. En milieu de matinée, sur son cheval blanc d’écume, il débouche sur le plateau de Capimont. Egaré et rageur d’avoir perdu sa proie, il hèle d’une voix tonitruante une belle jeune bergère.

– Par saint Cocufat ! Dis-moi, la donzelle, qui es-tu et que fais-tu là avec tes moutons ? Ne sais-tu pas que ces terres sont miennes ? 

A ce moment, l’agréable bergère se retourne et tout apeurée, lâche sa quenouille dont le fil se dénoue.

– Je m’appelle Anne, messire, dit-elle d’une voix fluette, et je garde les moutons de mon maître le seigneur de Poujol.

Etonné par une telle beauté, le chasseur prend un peu de temps pour la dévorer du regard et tout en s’approchant, il lisse sa barbe noire comme la nuit.

– Tu me parais bien jeune et jolie pour une telle besogne. Suis-moi en mon castel, qui se trouve au-dessus des nuages, et je te promets que tu n’auras plus jamais de corne aux mains ! dit-il d’une voix suave et un sourire en coin.

La jeune femme éclate alors de rire et répond d’un ton malicieux : – Messire ! Que de bonnes et belles paroles ! Votre voix mielleuse et vos promesses de volupté éternelle pourraient tenter une jeune âme en peine autre que la mienne. Mais, nous connaissons tous les deux votre nature profonde ; vous êtes un chasseur et seule la traque vous allèche. Et puis, vous savez messire, il me semble qu’ici-bas ou là-haut dans les nuages, une pastourelle reste pastourelle… Puis d’une voix sèche, elle lance au visage renfrogné du séducteur – Vous êtes, tel Simon le Magicien, tentateur et corrupteur.

Le chasseur, vexé d’avoir été démasqué par une simple bergère, s’avance d’un pas ferme et agrippe son poignet violemment.

– A partir de cet instant, je te prends à mon service et dès demain tu te présenteras en mon château que tu vois là-bas, au sommet de la montagne. Si tu n’y viens pas, je te retrouverai et te ferai subir mille morts ! menace-t-il d’un ton caverneux.

– Mais c’est la demeure du cruel châtelain de Mourcairol ! Il paraît qu’il n’hésite pas à éventrer et à empaler ses serfs s’ils ne s’agenouillent pas sur son passage ! réplique Anne tremblante.

– Tu dis bien, je suis Isiates de Mourcairol, seigneur de cette contrée. Du plus profond de ma mémoire, mon lignage a toujours détenu ces terres. Le premier de ma race se dénommait Isios et accompagna César dans sa lutte contre les hommes de la Gaule chevelue. En remerciement, il reçut toutes les terres qui nous entourent. Tu comprends maintenant que ton destin est scellé et que toute résistance est vaine, s’exclame Isiates d’une voix satisfaite. Allez, cela suffit ! Viens avec moi et laisse tes moutons dans ces pâtures. 

Et d’un coup sec, il tire Anne vers lui. Tout en résistant à sa traction, la jeune bergère de Capimont parvient à tourner son poignet et à échapper à l’emprise d’Isiates.

– Non, mauvais baron, je ne vous suivrai pas dans votre repaire de brigands ! Laissez-moi ! Plutôt mourir que de vous accompagner ! Si vous faites un pas de plus, je me jette au bas de cette falaise, lance-t-elle au visage du pervers maître de Mourcairol.

A ce moment, le baron de Mourcairol tente désespérément de se ressaisir de la jeune fille. Apeurée par le regard satanique du baron, elle se débat et arrive à s’en écarter. Malheureusement, dans ses efforts, le sol de la falaise se dérobe et, perdant pied, Anne, dans un cri d’effroi, plonge dans le vide. Tout aussi malchanceux, l’odieux Isiates de Mourcairol suit la bergère dans sa chute et à peine arrivé au sol, est comme aspiré dans les entrailles de la terre. Quant à Anne, comme par miracle, soutenue par une main invisible, elle vole, tel un goéland. Durant un instant, elle s’amuse avec les nuages, tourne autour, les traverse ou encore fait la course avec eux. Puis, pour reprendre son souffle, elle plane tout en admirant les petites maisons qui défilent sous elle. Reposée, elle virevolte à toute allure entre les collines verdoyantes et les montagnes couvertes de forêts. Elle rejoint un couple d’hirondelles et fait mille pirouettes avec elles. Au bout d’un très long moment, épuisée, elle s’assoupit et allongée dans la paume de la main invisible, elle redescend telle une feuille morte vers sa maison où la main la dépose.

A ce moment, des hommes de Poujol en armes arrivent au pied de la falaise de Capimont et entendent des gémissements. – Arrrr ! A l’aide… au secours… je meurs. Cherchant, fouillant et scrutant le moindre genêt, ils découvrent le corps ensanglanté du baron de Mourcairol dans le creux d’un rocher. Gisant à moitié mort, les bras brisés, les jambes désarticulées, son visage est recouvert du sang qui jaillit de son crâne, de sa bouche et de ses oreilles. Dans l’instant, il est porté jusqu’au porche de l’église de Saint-Pierre-de-Rhèdes où le prieur voyant cette loque vivante se saisit de son crucifix et lui administre sans tarder l’extrême-onction.

Pendant ce temps, Anne, allongée sur sa paillasse, se réveille le visage inondé de larmes. Alertée par ses pleurs, sa mère pousse la porte de la chambre et s’arrête sur le palier, interloquée de la découvrir ainsi alitée.

– Mère, mère ! Quel horrible cauchemar je viens de faire ! s’écrie la jeune fille les yeux mi-clos. 

La voix pleine de sanglots, Anne narre, par le menu détail, à sa mère attendrie, sa rencontre avec le méchant baron de Mourcairol. – Mère ! dites-moi que ce méchant rêve va s’estomper avec l’arrivée du soleil à son zénith ? Mais au fur et à mesure du récit, l’esprit de la pastourelle saisit la portée miraculeuse de cet événement. Sentant au fond de son cœur que son secret doit être préservé, elle mime la lassitude. – Mère, je suis fatiguée, pourrais-je me reposer encore quelques instants ? 

Alors, sa mère chagrinée abandonne à contrecœur la main de sa fille et quitte la sombre et minuscule chambre.

A quelques lieues de là, le prieur de Saint-Pierre finit de donner l’absolution à Isiates de Mourcairol pour tous ses péchés et Dieu sait qu’il en avait commis un grand nombre. A bout de souffle, le baron à moitié vivant balbutie dans un dernier effort quelques paroles de désespoir à l’oreille du bon prêtre.

– Prieur, soyez témoin de mon ultime supplique… Seigneur Dieu, par pitié, donnez-moi la force de me relever et aidez-moi à guérir… Je vous promets qu’après ma guérison… je me comporterai comme un bon chrétien et j’élèverai avec mes larmes et ma sueur… mes mains et mes pieds, mon cœur et toute mon âme… un sanctuaire digne de vos bienfaits.

Soudain, un rayon de lumière perce les nuages et fait apparaître dans tous ses éclats un magnifique et odorant rosier. A peine est-il apparu que le baron sent le sang couler à nouveau dans ses veines meurtries, ses membres brisés se reconsolider, sa tête ouverte se refermer et tout son être se remettre à vivre.

Trop heureux de ce miracle, Isiates de Mourcairol s’extrait de la couche où il se trouve et prend d’un pas franc le chemin de la Vieilles-Toulouse. Les très rares hommes qui le croisent et les nombreux animaux qui l’observent peuvent entendre une mélodieuse litanie de prières sur son passage. Etonné, le bon curé de Saint-Pierre-de-Rhèdes contemple sans mot dire le seigneur, qui tel Lazare ressuscité, s’éloigne sur ses deux jambes.

Abordant la vallée du Gravezon dont ses ancêtres ont de tous temps possédé les terres, Mourcairol s’y engage d’un pas assuré. Arrivé dans une clairière lumineuse où divaguent des paons entre des ruines majestueuses, il trébuche sur une antique stèle et évite la chute grâce à son bâton, qu’il plante en terre. 

– Seigneur Christ, pardonnez-moi ! Mes jambes ne me supportent plus et mes muscles me tirent atrocement, articule Isiates d’une voix lasse. Epuisé, il s’écroule et s’endort. Le lendemain, le bruit de la rivière et le chant des oiseaux accompagnent son réveil. Revigoré, il se lève et retire son bâton de pèlerin de la terre. A ce moment-là, une eau claire, fraîche et cristalline jaillit du sol.

– Oh mon Dieu ! Merci pour ce signe ! Mille mercis d’avoir daigné me montrer la voie et le chemin de mon repentir. C’est donc ici que j’élèverai un sanctuaire à votre gloire. Je m’y retirerai et vous offrirai le restant de mes jours, s’exclame d’un ton éclatant le futur frère.

Quelque temps après, il paraît qu’Anne, la petite bergère, reconnaissante, s’est retirée au couvent des Jacquettes de Béziers. Et, certaines sœurs racontent que jamais le visage de sœur Anne ne s’est démis de son sourire resplendissant. Longtemps après sa mort, le vicomte de Poujol, Thomas de Thézan, entreprit d’élever une chapelle commémorative et depuis un sanctuaire en l’honneur de sainte Anne la Marieuse se dresse au sommet de la montagne. L’abbé de Joncels, Gabriel de Thézan, en souvenir des premiers temps de son monastère, s’engagea à verser une rente au prêtre chargé de desservir cette chapelle.

Très longtemps après la construction du monastère de Joncels, son fondateur, frère Isiates, mourut et tandis que ses frères préparaient son corps, ils furent témoins de la réapparition sur ses membres de toutes les cassures occasionnées par sa chute de la montagne.

Et c’est ainsi que l’abbaye de Joncels prit naissance dans cette vallée, au bord du Gravezon où fleurissaient les joncs. De son ancienne splendeur, il subsiste la place du village, ancien cloître des moines, et l’élégante église, lieu sacré depuis des millénaires. De son histoire, il reste cette légende magique du frère Isiates, ancien despote de la contrée, devenu le bienheureux fondateur de ce lieu.

Par Philippe Huppé

La masca et la ronce

Promeneur, entends cette mise en garde qui monte du fond des âges. Anciennement, lorsque les hommes vivaient encore avec les êtres des forêts et des ruisseaux, une fée, une fade comme on dit dans le pays, parcourait les terres arides du Larzac. Malicieuse mais pas méchante, elle arpentait les chemins et les drailles de ces terres. Parfois même, elle s’arrêtait dans un village et le soir venu, se glissait silencieusement à l’intérieur des maisons. Dans une petite pièce isolée des autres l’attendaient quelques nourritures et boissons. Là, près de la cheminée à la braise rougeoyante, elle imposait ses mains sur les yeux, la tête ou encore le ventre du malade. Le lendemain, à l’aube, elle reprenait son chemin, laissant derrière elle les villageois guéris. D’autres se réveillaient débarrassés de leurs peines quotidiennes ; parfois même, dans le grenier et la souillarde, les paysans hospitaliers trouvaient orge et froment ; lard et fromages et le tout à volonté…
Un soir sans lune, tandis que la fade parcourait le chemin de Madame, elle entendit une douloureuse plainte, stridente. A ce cri, elle se mit à courir plus vite que le vent, bondissant par-dessus les plus hauts rochers, et arriva très vite dans la grotte où elle avait laissé son fils. Les flammes du foyer éclairaient à peine les parois, mais suffisamment pour que l’horreur de la situation lui saute au visage. Un loup-garou avait trouvé l’entrée et subrepticement, s’était faufilé jusqu’au berceau du nouveau-né à la chair si tendre. Affamé, il s’était jeté sur le nourrisson et l’avait dévoré à pleines dents.Folle de douleur, elle se jeta sur le loup-garou et dans un combat inimaginable, fit appel aux forces surnaturelles nichées dans les entrailles de la terre. Ses ongles poussèrent et se durcirent tel de l’acier. Ses yeux devinrent jaunes, la pupille noire comme l’ébène. Sur sa tête apparurent mille serpents venimeux et grouillants. Ainsi, laissant la fureur s’emparer de son corps, elle transperça le cœur de l’assassin de son enfant et lui dévora les entrailles. Après cette nuit, devenue sorcière, elle ne retrouva plus jamais son aspect antérieur et, rongée par la haine, se mit à parcourir la contrée.
Les anciens racontent qu’elle habite toujours dans un lieu retiré et impénétrable, entouré de nombreux rochers. Au mitan, là où ni les rayons du soleil ni le regard acéré de l’épervier ne pénètrent, une profonde cavité abrite cette étrange créature, appelée la masca. Parfois, quelques jeunes gens téméraires et fous croisent cette femme au visage cadavérique et au regard glacé, errant seule au bord des falaises abruptes du causse. Saturée de haine, elle ne pense plus qu’à faire le mal autour d’elle. Devenue possessive et dominatrice, elle ne s’entoure que d’êtres qu’elle asservit pour son plus grand plaisir. Les nuits de pleine lune, entre chien et loup, elle quitte le cœur de la terre en gémissant. Ses plaintes et ses pleurs résonnent entre les rochers et, portés par le vent, réveillent les villageois des alentours. A ce moment, malheur à la mère qui s’est attardée près d’une lavogne ou encore au bébé qui n’est plus sous la surveillance de ses parents.
Diaboliquement maligne, elle flaire dans le vent les odeurs des poupons et en un battement de paupière, elle s’approche assez près de sa proie pour s’en emparer et l’entraîner dans son antre sans que ses parents s’en aperçoivent. Afin d’achever son œuvre maléfique, la masca remplace l’enfant par une de ses créatures diaboliques. Ainsi naît le changelin, difforme, ridé et velu. Dès cet instant, ce nain, à l’immense appétit, commence à tourmenter ses nouveaux parents. Certains, après mille pleurs de désespoir, adoptent le changelin et progressivement, à force de tendresse et de poutous, humanisent un peu ce petit être. Fada, il rend des petits services de tous les jours à ses parents.
D’autres refusent cet enlèvement et pendant de très nombreuses années cherchent leur rejeton. Il arrive souvent que les jours d’orage, les moissonneurs s’abritent dans les grottes et, là, entendent la voix usée d’une femme, bien connue à Saint-Michel-d’Alajou, appelant son fils disparu.
– « Raimondellou, Raimondellou, c’est ta maman ! Réponds-moi, par pitié, réponds-moi. »
Un jour, à force de persévérance, la femme rencontra un vieil homme assis au pied d’un chêne.
– « Alors, vous n’avez toujours pas renoncé ! L’être hideux et difforme ne t’a toujours pas vidé les seins. Il tète toujours… n’est-ce pas, la femme ? Et il ne grossit pas, ni ne grandit à ce que la rumeur colporte. Si tu me donnes ce que je veux, je te donnerai la solution pour retrouver ton fils enlevé. Mais attention, il te faudra agir sans ménagement ni clémence. C’est dans la dureté de tes actes que tu trouveras la victoire ! Qui plus est, es-tu bien sûre de vouloir retrouver ce fils chéri, enlevé depuis tant de temps ? La masca l’a transformé, lui a transmis quelques-uns de ses dons maléfiques et a semé la haine dans son cœur ! »
– « Ne dis pas ça ! Mon Raimondellou n’est que pureté, elle n’a rien pu lui faire d’irrémédiable ! Mais toi, que veux-tu dire, vieil homme ? Parle ou tais-toi, mais arrête de me torturer avec tes faux espoirs ! »
– « C’est bien simple, pour retrouver ton fils, enlevé par la masca, il faut que tu trouves son repaire et t’étant assurée de la présence de l’être maléfique que tu recherches, tu maltraiteras ouvertement le changelin. Elle ne supportera pas d’entendre sa créature hurler et échangera à nouveau les enfants. »
Trop heureuse de ces paroles, la mère s’apprête à partir quand, l’homme l’interpelle.
– « Tu n’oublies pas quelque chose ? Eh oui, ma petite récompense ! Tu devras épargner sa vie et me livrer l’endroit exact de son gîte. Et ne t’avise pas de me désobéir, sans quoi je serai dans l’obligation de te faire une visite de nuit et je te promets que ceux qui ont bénéficié de mes visites le regrettent encore ! ».
Et sur ces mots, l’homme disparaît dans la nuit. N’écoutant que son courage, la mère de Raimondellou attrape le changelin par la taille, le jette sur son épaule et, souriante, prend le chemin interdit qui mène sur les falaises. Arrivée près d’un amas de rochers, elle déculotte le rejeton de la masca et munie d’une tige de noisetier le fouette. Des beuglements sortent alors de sa gorge, suivis de larmes à l’odeur de soufre. Soudain, il se retourne et dans sa bouche grande ouverte apparaissent des dents acérées comme des couteaux. Voulant se défendre, il tente de mordre sa mère adoptive, un coup de poing clôt sa défense désespérée. Au bout d’un très long moment, la masca n’en pouvant plus d’entendre sa créature hurler à la mort, se jette hors de son antre et s’approche menaçante de la persécutrice de son fils. Derrière elle, elle traîne par une jambe le petit Raimondellou.
– « Qu’il est grand ! C’est un petit homme », s’exclame dans sa tête sa mère. Ses petites jambes gesticulent dans tous les sens et sa tête bouge comme feuille au vent.
Tandis que la masca s’apprête à sauter sur sa proie, le vieil homme de l’arbre surgit d’on ne sait où, et une hache à la main décapite d’un coup franc la sorcière. Le sang gicle alors de son cou et tel un geyser, parsème de mille petits points écarlates le buisson épineux tout proche. Dans un dernier soupir, la masca remercie le vieux chasseur, au grand étonnement de tous.
– « Merci à toi, toi qui me pourchasses depuis tant de temps ! Tu me délivres de la malédiction et je peux maintenant espérer un repos bien mérité. En souvenir de mes méfaits, je lègue aux enfants à venir les fruits sombres qui pousseront dorénavant sur ce buisson. »
La phrase est à peine terminée que la masca retrouve son aspect de fade et un filet de sang finit de nourrir les racines du roncier touffu et gigantesque qui s’accroche péniblement au sol rocailleux. La masca disparue, le fruit de ses entrailles s’évanouit à son tour et du corps du changelin, il ne reste qu’une simple fumerole, balayée par le vent.
L’histoire ne parle pas de Raimondellou, mais les vieilles femmes du village racontent à la veillée qu’il fit la joie de sa mère et que devenu un homme, il veilla toujours sur celle qui ne l’abandonna jamais. Certains chasseurs racontent l’avoir vu rôder plusieurs dizaines d’années après le décès de sa mère dans la forêt où il s’était retiré. Il n’aurait pas vieilli d’une seule année…
Depuis ces temps lointains, les ronciers produisent durant les grandes vacances d’été de magnifiques fruits pourpres. Et pour qu’ils se souviennent toujours que du mal peut naître un bien, les enfants (mais aussi les parents) abandonnent sur les épines un peu de leur sang en contrepartie des mûres qu’ils ramassent.
Etrangement, des récits de cueilleurs rapportent que dans des coins reculés où se déploient de très vieux ronciers, il a été vu l’ombre d’un nain difforme surgir du néant en poussant des cris d’enfant…

Par Philippe Huppé

Qui a peur du loup ?

Le loup est de retour en France et conquiert le Larzac. Cette situation ravive des peurs et montre que notre relation avec la vie sauvage n’est toujours pas claire.

Le Loup est de retour ! Il rôde sur le Larzac et tue des brebis, voire même des veaux ! Le risque qu’il descende dans les vallées est très faible mais ce n’est pas une raison pour être totalement indifférent aux difficultés et/ou drames que rencontrent les éleveurs. Cela va réveiller le débat entre eux et les écologistes qui sur le Larzac se retrouvaient sur de nombreux sujets. Là ils ne vont plus être d’accord. Le plus célèbre d’entre eux, José Bové, a toujours condamné la prolifération du prédateur1. Nous n’entrerons pas dans le débat, car nous sommes incompétents. Mais la figure du loup est néanmoins intéressante pour le philosophe car il a toujours fasciné les populations. Il fait partie de ce qu’on appelle « l’inconscient collectif ». Depuis des siècles les français vivent leur relation au loup de manière tout à la fois légendaire, irrationnelle et dynamique. Légendaire car on prête au loup des attitudes et une puissance qu’il n’a pas. Certes c’est un prédateur en meute, mais jamais il n’a remis en cause l’équilibre naturel qui aurait pu justifier son extermination récurrente. Irrationnelle car le loup va devenir le réceptacle de toutes les peurs et va ainsi occuper une place fondamentale dans les contes pour enfants depuis le 17e siècle. Dynamique car sa place évolue dans l’imaginaire. Aujourd’hui il est presque devenu le symbole d’une pseudo-vie naturelle, d’un respect d’une nature divinisée qui sert surtout à calmer nos angoisses de citadins culpabilisés par les discours écologiques. Nous ne voulons rien changer dans nos vies quotidiennes pour protéger l’environnement donc on achète une bonne conscience en protégeant un animal sauvage symbolique – très loin de la figure de prédateur dangereux qui existait au 20e siècle (et ce au grand dam des éleveurs qui font les frais d’un tel renversement de situation. Ils se rendent compte qu’ils deviennent les martyrs de notre résilience…) ; le loup occupe une place de choix dans notre inconscient.
Mais qu’est-ce qu’un inconscient exactement ? Un inconscient collectif ? Il faut définir avant de continuer car le mot est lui-même très chargé symboliquement. Tout d’abord il faut distinguer l’inconscience et l’inconscient. L’inconscience, c’est l’absence de la conscience et la responsabilité qui en découle. L’inconscient, c’est une nouvelle définition de l’esprit qui est née des travaux de Schopenhauer au 19e et des découvertes de Sigmund Freud au début du 20e, un nouveau topos (carte) de notre conscient : selon le médecin autrichien cet inconscient contient l’ensemble de nos désirs refoulés qui entretiennent un rapport dynamique et conflictuel avec notre conscience. Ces désirs refoulés – en grande partie issus de notre sexualité infantile – a produit un Ça et un Surmoi dont le conflit produit des névroses. Freud, qui était avant tout médecin, a donné naissance à la psychanalyse pensée comme une thérapie basée sur la parole (et sans médicament).
Le loup est-il un fantasme sexuel ? Oui et non. Cela dépend de l’école de pensée à laquelle vous appartenez. Car la pensée freudienne n’a pas produit une unicité chez ses héritiers. Nous allons en voir deux qui vont nous présenter une interprétation radicalement différente l’une de l’autre de ce rapport que nous entretenons avec le loup.
Le premier est Bruno Bettelheim (né en 1903 et mort en 1990) qui écrivit en 1976 la Psychanalyse des contes de fées (en anglais : The Uses of Enchantment qui se traduirait littéralement par « les usages du merveilleux »). Dans ce livre il explique le rôle que jouent les contes de fées dans l’enfance : selon lui l’enfant préfère le conte de fées à tous les autres livres d’enfants plus modernes car « pour qu’une histoire accroche vraiment l’attention de l’enfant, il faut qu’elle le divertisse et qu’elle éveille sa curiosité. Mais pour enrichir sa vie il faut en outre […] qu’elle soit accordée à ses angoisses et à ses aspirations » précise-t-il dans son introduction. Ce que veut dire le psychanalyste (qui s’est longtemps occupé d’enfants autistes) c’est que l’enfant doit très tôt trouver sa place dans sa société en gérant les conflits qui existent entre son moi (sa conscience), son surmoi (les valeurs morales qu’il a intégrées et qui déterminent son rapport à la transgression) et son ça (les pulsions de plaisir). Un conte de fées doit lui servir à trouver les clefs de ce conflit, ce qui fonctionne merveilleusement bien justement grâce à l’usage du merveilleux : les personnages des contes de fées ne sont pas ambivalents. Ils sont bons ou méchants, mais jamais les deux comme c’est possible dans la réalité. Les enfants peuvent donc se projeter en eux pour chercher des solutions à leurs conflits intérieurs et leurs angoisses. Conflits intérieurs et angoisses ! Nous touchons là le cœur de l’explication psychanalytique de la fascination pour les héros imaginaires. L’enfance n’est pas une période de paix pour des âmes innocentes mais au contraire le lieu de contradictions, de peurs et de défis pour des individus en construction. « L’angoisse de la séparation (la peur d’être abandonné) et la peur d’avoir faim, qui inclut l’avidité orale […] interviennent à tous les âges au niveau de l’inconscient » précise Bettelheim.
Et le loup dans tout cela ? On le retrouve dans beaucoup de contes, mais le plus célèbre est Le petit chaperon rouge. Voilà l’interprétation que Bettelheim en fait (attention ! Vous ne lirez plus jamais cette histoire à vos enfants avec le même regard) : « Une petite fille charmante, “innocente”, qui est avalée par un loup… ». Conte écrit initialement par Charles Perrault en 1697 puis repris par les frères Grimm en 1812. Mais les deux versions ont une grosse différence : dans la première  le loup triomphe en mangeant la petite fille alors que dans la seconde il est punit de mort et la petite est sauvée. Le conte de Perrault montre une petite fille qui désobéit et qui choisit d’être séduite par un personnage fascinant mais obscur. Il se termine par cette morale : « les jeunes filles, belles, bien faites et gentilles, font très mal d’écouter toute sorte de gens ». Bettelheim traduit et interprète : le loup représente la tentation sexuelle de la fille qui préfère le plaisir de la promenade (elle cueille des fleurs et rencontre le loup dans le bois) au devoir d’entraide entre les générations (apporter des aliments à sa grand-mère). La punition – que mérite tout compte fait le chaperon rouge – est donnée par le loup, séducteur, qui lui ne fait rien d’autre que ce qui lui est naturel et donc qui est moins fautif. La force de ce conte serait de permettre aux enfants de se positionner dans leur relation avec le principe de plaisir et le principe de réalité : à la fois elle veut jouer, elle veut désobéir et dans le même temps elle prend le risque de se trouver face à des gens dangereux. Que faire dès lors ? Avec Perrault elle perd et meurt (pour Bettelheim bien entendu le sujet principal n’est pas la mort mais la perte de la virginité) ; avec les frères Grimm elle est sauvée. Dans les deux cas le loup est « le séducteur mâle et toutes les tendances asociales, animales, qui agissent en nous ». Le petit chaperon rouge est aimée car elle est innocente et vertueuse. Mais la couleur rouge de sa cape « symbolise les émotions violentes et particulièrement celles qui relèvent de la sexualité ». Le loup, en prenant la place de la grand-mère, supprime la protection maternelle et laisse l’enfant seule face à son destin et ses tentations… sexuelles. Je vous avais prévenu, vous ne lirez plus ces contes avec les mêmes yeux désormais.
Une autre lecture du rôle du loup dans notre inconscient collectif, est celle de Carl Jung (1875 – 1961), disciple de Freud génial, mais en totale rupture avec le maître. Selon lui2, Freud a eu tort de croire que la sexualité jouait un rôle principal dans la constitution de notre inconscient. Il y a aussi la Volonté de puissance ancrée en chacun d’entre nous, c’est-à-dire la volonté de dominer l’autre, d’être au-dessus de celui qui s’oppose à nous. Jung se distingua également de son maître en introduisant l’idée que l’inconscient n’était pas simplement individuel mais aussi collectif, fait d’archétypes inscrits depuis très longtemps dans le cœur des êtres humains. Il note par exemple que toutes les religions s’appuient sur la recherche d’une forme de conservation ; l’immortalité et le culte des morts participent à cette recherche. Pour traduire cet inconscient nous effectuons des transferts qui ne sont pas autre chose « qu’une projection de contenus inconscients ». Le loup est une forme de transfert ; il symbolise à la fois la nostalgie de la vie naturelle, la beauté et la grâce de celui qui ne répond à aucune règle, à aucune frontière ; celui qui se sert lorsqu’il le désire ; en un mot celui qui est libre. Mais le loup est aussi celui qui garde ses racines près de lui à travers la meute. Il n’est pas solitaire. Il a une famille. C’est donc celui que nous aimerions être si la société ne nous obligeait pas sans cesse à renier nos idéaux. Bien entendu c’est une version très idéalisée du loup. Mais qu’avons-nous d’autre à notre disposition. Qui a déjà vu un loup ? Qui l’a approché ? Peu de monde. Le loup est celui qui ne se laisse pas domestiquer. Il est timide. Il ne veut pas qu’on l’approche. C’est ce qui nous fascine, nous qui vivons au milieu de la civilisation. Nous opposons le loup et le chien. Le chien a une laisse et est nourri par son maître. Le loup lui court des paysages immenses et grandioses. Au 20e siècle il fallait l’exterminer au nom de la civilisation. Aujourd’hui il faut le sauvegarder au nom de la nature. L’homme aux prises entre deux contradictions, celle de son instinct et de sa culture. Le loup – le vrai – en fera toujours les frais.
Et voilà le loup de retour. Le loup sur le Larzac. Les éleveurs d’ovins et de bovins peuvent frémir, car la décision de le chasser ou de le protéger ne dépendra pas de leurs intérêts, mais de la relation que la société voudra privilégier : celle de vouloir admirer le sauvage animal, libre et gracieux, ou celui de maîtriser le danger pour protéger sa vie civilisée.

Par Christophe Gallique