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J’habite dans une coopérative

C’est une belle journée d’octobre. Sur leur terrain de 6 870 m2 situé dans le quartier des Carmes à Lodève, les fondateurs de la Caminade sont à pied d’œuvre. Phoebe quitte son appartement pour occuper un deux-pièces, qu’ils destinent ensuite à de l’hébergement transitoire, quand leur habitat partagé sera réalisé. Les travaux doivent démarrer l’an prochain : 17 logements sont prévus. La maison commune comprendra des chambres d’amis, une salle à manger, cuisine, buanderie, salle de travail et de réunion, bibliothèque-ludothèque. Une pièce de silence sera aménagée à l’écart. Mais chut on en parlera quand ce sera fait, dans deux ans si tout va bien ! 

Lorsque Gaëlle Lévêque, la Maire de Lodève, leur propose de visiter le site au printemps 2019, le noyau du groupe, constitué depuis 4 ans, vient d’essuyer un revers à Gignac. Ce terrain est un cadeau inespéré. La pente est raide mais l’emplacement reste idéal, en lisière de forêt, tout en étant en ville. Il possède une vue imprenable sur le cœur de bourg, une terre cultivable en contrebas et deux bâtiments, vestiges d’une ancienne vie. L’un, amianté, devra être détruit, l’autre sert déjà d’atelier collectif et de salle de réunion, le début de l’aventure. 

Dans le futur salon de Phoebe, l’heure est au coup de pinceau. Sur l’échelle, Jacques, ex-avocat, est le président en titre de cette joyeuse équipée, dont la moyenne d’âge des ouvriers du chantier dépasse l’âge légal autorisé. À la question : “Ont-ils eu peur de ne pas y arriver ?”, il rit : “La prise de risque fait partie de l’aventure”. À eux tous, ils ont déboursé quelques 300 000 euros pour payer les dépenses courantes, experts, bureaux d’études, architectes, et investi 500 000 euros supplémentaires, soit les 25 % du budget exigé par les administrations, les politiques, les banques, avant d’étudier le dossier. À chaque étape, il faut réexpliquer ce qu’est une coopérative d’habitants : la possibilité pour des individus de s’organiser pour concevoir et construire ensemble leur habitat, logements et espaces communs, qu’ils géreront ensuite dans une logique de partage et de solidarité (loi Alur de 2014).

En Suisse, 23 % du parc immobilier est produit sous forme de coopérative, en Norvège, c’est 40 % du parc immobilier d’Oslo. En France, seuls 13 habitats partagés fonctionnent aujourd’hui selon ce mode, 46 sont en projet. Car la route est longue et semée d’embûches. Entre deux coups de pinceau, Jochen fait les présentations. Le groupe de 2 à 76 ans, l’âge de Reggie, sa compagne, qui s’en réjouit :  “Porter un projet de cette envergure à un âge où les gens deviennent casaniers, se dire que la vie n’est pas finie ! Que peut-on rêver de mieux ?”. Jusque-là, le couple vivait à l’écart du monde, dans une maison construite de leurs mains, autonome énergétiquement, perdue dans la garrigue, vers Saint-Pons, à des années-lumière d’une société où on allume le chauffage en tournant un bouton. Mais s’ils y vécurent heureux et y élevèrent deux enfants, à l’approche de leurs vieux jours, l’idée du collectif s’est imposée. Comme elle s’impose de plus en plus.  

Au-delà d’un certain âge, qui ne s’est pas posé la question de sa finitude, de la dépendance, du placement en Ehpad ? La population des plus de 60 ans va doubler d’ici 2050, il faudra inventer d’autres modèles pour accompagner le vieillissement. Reggie et d’autres ici ont fait partie d’ECEO, un mouvement lancé par Cathy Blanc pour accompagner les personnes isolées. C’est au sein de ce collectif, dans les années 2000, que naîtra l’idée de créer des maisons ECOE pour rompre l’isolement des gens âgés. Il faudra encore attendre des années avant que la première ne voit le jour à côté de Montpellier. La leur est en passe de se réaliser. Il est midi passé, les pinceaux sont toujours actifs pendant qu’en cuisine, d’autres petites mains s’affairent. Mino interroge : 

– Est ce qu’on se met au jardin, au pire on aura un peu froid ou là-haut sur la terrasse, mais il faut monter une table.

– Quelle table ? 

– Si on doit la monter, il faut qu’elle soit en plastique

– On a ça nous, du plastique ? 

– Il me semble qu’il y en a une quelque part. Elle date d’avant nous mais on n’allait pas la jeter.  

Derrière ces papys fondateurs, promoteurs de leur habitat, se dissimulent d’anciens 68tards, des membres d’Attac, des verts de la première heure quand l’écologie n’était encore qu’une suggestion d’accompagnement dans le monde politique. C’est précisément ce militantisme qui a soudé le groupe et rendu leur combat exemplaire. S’ils agissaient pour leur intérêt propre, se donneraient-ils autant de mal ? Non. 

À quelques centaines de mètres de là, les compagnons de L’îlot vert de la Soulondre, s’apprêtent à effectuer leur toute première visite de site ouverte au public. Contrairement aux habitants de la Caminade, dont le noyau s’est rencontré des années auparavant, pour eux tout est allé très vite. Le collectif s’est constitué il y a quelques mois pour imaginer un projet d’habitat participatif capable de s’opposer à celui des promoteurs qui lorgnaient sur cette parcelle de plus de 6 000 m2 située en bord de la Soulondre : un petit paradis de verdure, anciennement une ferme. Si la Maire, encore une fois, a opté pour l’habitat partagé, la séance du Conseil a été houleuse, et la partie est loin d’être gagnée. D’ici fin janvier, il faudra au groupe d’autres garanties, notamment financières, pour remporter définitivement la parcelle convoitée. Cet après-midi, Rémi fait la visite. Ancien architecte, aujourd’hui promoteur d’une sobriété heureuse, il vit et milite ici au même titre que la plupart de ceux qui se sont retrouvés dans ce projet d’habitat écologique et solidaire, conçu pour devenir un lieu de mixité générationnelle, culturelle et sociale – la moitié des logements pourront être attribués à des foyers modestes. Leur dossier contient la promesse d’une vie meilleure. Des appartements tous exposés pareillement, des équipements en commun, buanderie, vélos, voitures (oui même la voiture !), des espaces partagés (jardin, salle polyvalente, atelier, chambre d’amis, espace de travail).    

Sur le terrain en friche, survivent encore des essences rares, un vieux système d’irrigation, un ancien corps de ferme, le tout donnant sur la rivière. “Nous allons préserver au maximum l’existant”, ajoute Rémi, puis désignant les bandes rouges et blanches tendues par les communaux au milieu du parc luxuriant “le bâtiment qu’avaient prévu de réaliser les promoteurs concurrents aurait condamné une grande partie des espaces verts”. L’îlot, lui, veut exploiter harmonieusement ces 4 000 m2 de terres cultivables, créer un jardin école ouvert sur le collège voisin. Les enfants y construiront des cabanes, les adultes des yourtes, une tente chapiteau pour les veillées, les fêtes improvisées. On se pose, on rêve un peu. Plus bas, la rivière veillera dans son lit, sagement, entourée d’espèces endémiques que l’on préservera. 

Vous l’aurez compris, l’îlot comme la Caminade se veulent des modèles d’habitat éco-responsables. Les deux ont privilégié l’emploi de matériaux locaux et d’énergies renouvelables, la réduction de la consommation des eaux et énergies, le recyclage/tri, la récupération des eaux grises, etc. Des choix coûteux, symboles de leur engagement qui doivent faire école. Après le bâti, les communs, restera à construire le vivre ensemble. Si la Caminade est consciente qu’un collectif qui fonctionne ne se crée pas en un jour et prend son temps pour intégrer de nouveaux sociétaires, l’îlot doit faire vite. Cet après-midi, séance de recrutement aux Mangeurs d’Étoiles, un restaurant du centre-ville. Les candidats ne manquent pas. Rémi prévient. Le projet est chiffré à plus de 3 millions d’euros, l’îlot doit pouvoir apporter 30 % de fonds propres. On en est loin. Alors il argumente. “Si le projet, tel qu’il est défini vous convient, rejoignez-nous. Le plus important c’est que nous puissions le réaliser, ensuite nous ferons en sorte de nous entendre. J’ai vécu plusieurs expériences de collectif. J’y ai toujours beaucoup appris sur moi-même. On a beaucoup à apprendre des gens qu’on ne connait pas.”

Penchées sur les fiches de présentation à remplir, des femmes seules, quelques familles. Un petit groupe hésite sur les réponses à fournir :

– Mes compétences, ça veut dire ? 

– Celles que tu pourrais apporter au groupe.

– Et les compétences que je veux développer ? 

– Ce que tu veux encore apprendre. 

À la question du pourquoi rejoindre un tel projet, les avis convergent, les récits également : des histoires de femmes qui en ont marre de vivre seules. 

“J’ai construit ma maison autonome en énergie, il y a 10 ans. Mais le confinement m’a fait prendre conscience que toute seule, je tournais en rond. Aujourd’hui, je me dis que le collectif, faire d’autres trucs avec d’autres gens, c’est ce qu’il me reste à expérimenter maintenant.” Sa voisine renchérit. “C’est intéressant de créer cette intelligence collective, bien sûr cela nécessite de bosser, de savoir se remettre en question, mais ça fait progresser. Des conflits, il y en aura, il y en a tout le temps. Que tu les résolves dans ton coin, avec ton conjoint, tes collègues, tes amis ou dans un collectif élargi, il faut avancer !”

À 56 ans, cette ex-parisienne, chef de projet en système d’information dans le secteur bancaire, s’est reconvertie dans les massages. Le confinement, encore lui, a déclenché son départ de Paris. Aujourd’hui, elle cherche sa place dans son nouvel univers et l’habitat partagé la tenterait bien : “ça permet de récréer des liens qui existaient autrefois. Clairement, je ne veux pas vieillir seule, je me cherche une famille.”

À 56 ans, cette ex-parisienne, chef de projet en système d’information dans le secteur bancaire, s’est reconvertie dans les massages. Le confinement, encore lui, a déclenché son départ de Paris. Aujourd’hui, elle cherche sa place dans son nouvel univers et l’habitat partagé la tenterait bien : “ça permet de récréer des liens qui existaient autrefois. Clairement, je ne veux pas vieillir seule, je me cherche une famille.”

Pendant que les dossiers de candidatures de l’îlot vert de la Soulondre s’accumulent, le repas partagé de la Caminade touche à sa fin. Café et pause discussion. Le petit collectif intègre encore des compagnons de route. Ils seront 17 foyers au total, ils sont 9 actuellement. 

Parmi les récemment intronisés, Ariane et Mathieu. Elle est gestionnaire de chambres d’hôtes l’été et éducatrice spécialisée dans le handicap l’hiver. Lui, moniteur de canoë-kayak, a créé son agence de micro-aventures aquatiques. Ils ont 35 ans, deux enfants. À Lodève, ils ont trouvé leur vie rêvée, se déplacent à pied, à vélo, ont une flopée d’amis. Ils souhaitent s’y installer durablement : “mais acheter une maison individuelle à 300 000 euros et se coller un emprunt sur 30 ans dans le contexte d’aujourd’hui, non merci”. La coopérative ? Ils sont venus pour voir et ont vu : les enfants trop contents d’élargir leur nombre de grands-parents, réclamant les épées de Papi Christian, Mino proposant de venir les garder en cas de besoin, la bagnole de l’un toujours disponible pour dépanner l’autre. 

Ariane vient d’une famille très nombreuse, alors veiller sur une vingtaine de gosses de tous les âges ne lui fait pas peur. Et puis ces vieux un peu remuants ont quand même fait le gros du boulot jusqu’ici et avancé l’argent. Pour le jeune couple, la mise de départ sera modeste. Un joli cadeau de bienvenue non ? Seul souvenir désagréable, leur période probatoire, jugée longue par les intéressés, mais qui leur a permis de comprendre ce qu’impliquait un tel projet (“c’était le but d’ailleurs !”) : une gestion concertée, des groupes de travail, des décisions collégiales. Beaucoup de temps et d’énergie dépensés. 

“C’est tuant” résume Mino en riant. Christian, son compagnon artiste-artisan-militant, a fréquenté moultes collectifs et toujours pris des claques. “Je sais qu’on va s’engueuler, que je serai déçu par un certain nombre d’orientations qu’on prendra, mais je ne vois pas d’autre choix, l’individualisme n’est plus possible”. Dans Capital et Idéologie, Thomas Piketty s’attaque au dogme de la propriété pour inverser la courbe explosive des inégalités. Régis Debray aussi nous met en garde (dans Du Génie français), “en préférant nos itinéraires personnels aux trajectoires collectives et aux destins des peuples, nous avons oublié notre humanité et notre âme”. 

Nos coopérateurs l’ont parfaitement compris. Et s’ils sont si nombreux, jeunes et vieux,  à venir frapper à leurs portes, peut-être devrions-nous politiquement nous emparer du sujet ? À Lodève, c’est en bonne voie !

Par Nadya Charvet

Témoignages des Moulinages

Et si, le temps d’une lecture, vous remontiez à l’époque où Lodève était encore un des fleurons de l’industrie textile ? Le voyage en vaut la peine. Venez avec moi, nous avons rendez-vous au bord de la Lergue, là où deux bâtiments se font face, encore reliés par une passerelle témoignant de leur passé commun. Oui c’est sur la route qui longe la rivière après le cimetière, sur le site des Moulinages. Vous ne pouvez pas vous tromper. Sur une des façades, l’inscription 1641 à 1941 rappelle que trois siècles durant, une partie de l’histoire textile et industrielle de la région s’est écrite ici, derrière ces façades aujourd’hui éteintes. 

Ils sont une trentaine à être venus au rendez-vous, comme vous. Eux sont émus, le temps les a courbés, parfois ils clopinent. Les femmes ont les joues poudrées. Un regard noisette pétille sur une silhouette allumette. Elle avoue 84 ans. Elle s’excuse. Elle ne se situe plus très bien dans le temps. Ici, ailleurs, elle a toujours travaillé dans le textile, elle et son mari, l’homme aux cheveux blancs avec une queue de cheval, qu’elle désigne du doigt :

– Il faudrait voir avec lui pour les dates. 

Comme la femme brindille, ses compagnons de visite ont fait partie de l’histoire du site. Un temps. Ils n’ont pas oublié.  

T’étais pas assise dans l’atelier à gauche en rentrant ?    

– Si

– Alors c’est bien ça, on y était en même temps ! 

Regard étonné puis réplique :

– Mais tu ressemblais pas à ça… 

Écoutez-les parler, leurs voix résonnent étrangement dans ces lieux où ils ont parfois passé 30, 40 ans de leur vie. Ouvriers, ouvrières ou fils ou petits-fils de, contremaîtres, patrons, ils ont été invités à un jeu de mémoire et une visite privée de cette friche qu’ils ont connue à l’état d’usine. Pas n’importe quelle usine : leur usine à une époque qui était aussi la leur, celle du plein emploi pour les uns “tu débauchais à midi d’un poste, ettu rembauchais ailleurs à 14 h”, celle de l’enfance volée pour d’autres.  

“- J’ai commencé ici à 15 ans. 

– Ma grand-mère à 12 ans et demi. 

– Et moi bien plus tôt, dans les jupes de ma mère. A l’époque, les ouvrières plaçaient leurs bébés dans de grandes poches cousues sur leurs jupes pour pouvoir les allaiter pendant qu’elles travaillaient…”.

Sorties des jupes des femmes, combien de générations de paysans, vignerons se sont succédées ici à la fabrication des uniformes de l’armée, des bas, puis des célèbres collants Dim ? En 1978, la marque implante sur le site du Bouldou son usine la plus performante d’Europe, un modèle, une fierté, capable de produire 1,2 millions de collants par semaine. 

Eux, là, debout devant la porte, s’en souviennent encore. Ils décrivent des ateliers où la température grimpe à plus de 40 degrés, d’autres plus tempérés mais baignés dans une humidité propice à la production de fil “ils cassaient dans une atmosphère trop sèche”. Les machines sont hautes comme les arbres qui bordent encore la friche, des équipes se relaient en 5/8. Un monde bruyant, cadencé, celui d’une industrie à son apogée, qui dépense des millions pour l’acquisition des machines les plus performantes de leur génération. Michel Verdol, un petit monsieur souriant, alors patron de l’usine Dim, sillonnera le monde pour acheter des matières premières ou les précieuses machines si convoitées. Dans les années 90, il revient du Japon avec dans ses valises “des Japonais”. Ils séjourneront là pendant deux mois pour y installer une nouvelle machine. “Ils ne devaient pas dépasser un certain périmètre pour éviter l’espionnage industriel. Mais lorsqu’ils sont repartis, nous avons trouvé les boîtes de pellicule dans tous les coins de l’usine”. 

Cette histoire et beaucoup d’autres ont été collectées, puis retravaillées avec la complicité d’une équipe de chercheurs, experts, étudiants, guides conférencières, nouveaux occupants. Ensemble, il veulent écrire la suite de l’histoire, la faire voyager sous la forme d’une exposition. Morceaux d’histoire ouvrière et textile. Le site, racheté en 2018 par Marc Padilla, PDG d’Ecolodève, se reconstruit un avenir avec son passé. 

Aujourd’hui est un grand jour : Anastasia inaugure la visite guidée du site, qu’elle a mis deux mois à mettre au point, devant ce public si particulier d’anciens ouvrier(e)s et de nouveaux venus, heureux d’entendre pour la première fois s’exprimer par sa voix, cette grande bâtisse, restée muette trop longtemps, à laquelle ils sont venus redonner vie. Autour de la citronnade de bienvenue, prise à la buvette aménagée pour la circonstance, un petit groupe commente des photos de machines à tisser, d’ateliers, en noir et blanc, datant du début du siècle dernier. 

Beaucoup se souviennent encore de la famille Teisserenc-Visseq, propriétaire des lieux près d’un siècle durant, dont l’épopée industrielle s’achèvera en 1960. L’usine pantoufle au propre comme au figuré (elle fabrique des tissus pour pantoufles) et ferme par manque d’investisseurs. A sa fermeture elle laisse 400 ouvriers sur le carreau. 

“Ma grand-mère a embauché chez Teisserenc à 12 ans.” Elle a dit qu’elle en avait 14, à l’époque on ne vous demandait pas vos papiers. Elle travaillait sur les métiers à tisser, et rentrait couverte du bleu indigo qu’elle manipulait sur les machines à tisser. Après le boulot, elle remontait aux Plans, à pied, pour garder les vaches. Ils avaient une vie simple, l’usine, les champs, des bêtes, poules, lapins, et les repas de famille. Ils s’en accommodaient. 

Pieux et paysans, les ouvriers n’ont pas la fibre vindicative, et le système paternaliste joue son rôle de grand frère, service médical, pension. L’unique conflit social dont on se souvienne remonte aux années 20. Il dure un mois et demi. Les grévistes obtiennent huit heures de temps de travail journalier au lieu de neuf. 

Désormais les métiers à tisser tournent en 3/8, 2/8 pour les femmes, interdites de nuit. Souvent les deux époux travaillent à l’usine. Un grillage sépare les hommes des femmes. Elles sont moitié moins payées et gagnent “1 franc de l’heure”, se souvient l’une d’elles. Un petit pain coûte 20 centimes. Si le travail des enfants est interdit fin 19e, ils sont encore nombreux à aider leurs parents, en se cachant pendant les contrôles, dans les balles de laine. 

Je me levais à 4 heures du matin pour embaucher à 5. On venait à pied. On travaillait de 5 heures à 13 heures. Il faisait une chaleur infernale, pas de clim comme maintenant, fallait être jeune ! J’étais l’ainée d’une famille de 5, on était payés à la production, je marquais tout, j’ai tout gardé ! Une fois par mois, je sortais mon bulletin et j’exigeais d’être payée au centime près. J’étais connue pour ça, mais fallait bien que mes petits frères aient à bouffer.” 

Dans les années 60, la laine est remplacée par le synthétique et le bas couture par le collant, que Dim est un des premiers à commercialiser en France. L’entreprise s’installe sur le site dans les années 70. Un couple de vosgiens, devenus lodévois, débarque pour former les équipes. Lui a formé des dizaines de gars à faire tourner des machines, puis les réparer, puis les contrôler. Il finira directeur technique. Elle restera surjetteuse jusqu’à ce qu’une  machine inventée par Dim se charge d’automatiser le montage des jambes de collants. L’ère des bas Dimanche, devenus Dim peut commencer. A son apogée, en 1985-86, deux jeunes femmes devenues plus âgées, se souviennent de leurs premières impressions.

“- Quand j’ai fait ma première visite à l’embauche, je ne sais plus combien de nénettes il y avait là-dedans. C’était impressionnant.

– Moi j’ai travaillé 15 mois au visitage.On contrôlait la qualité des collants. On les enfilait sur des jambes noires, plates, qui tournaient sur elles-mêmes. On était debout devant une grande plaque, mécanique, et on les triait, là les premières classes, là les déchets. Les sacs volaient de partout, ça faisait une chorégraphie, on n’avait pas le temps de s’arrêter. 

– Tu te souviens de la contremaître ? Je ne me rappelle plus son nom. Elle prenait un sac au hasard, et si elle trouvait un défaut, elle le vidait et on devait tout refaire. J’en aurais pleuré. Il fallait accélérer pour pouvoir tenir le quota de la journée. 

– Oui, on s’est faite des trapèzes là-bas, on avait des dos d’homme. On bossait de 7 h du matin à 17 h, avec une pause de 1 h 30 le midi.

– Je me rappelle c’était en sous-sol ; on ne savait jamais quel temps il faisait. On sortait et on disait : tiens, il a plu ou il fait nuit. 

– Le seul avantage, c’était le magasin d’usine ouvert une fois dans la semaine. On y achetait de jolies culottes, des chaussettes, pour pas cher, 3 francs à l’époque.

Sur la table où sont entreposés des souvenirs de l’époque, pas de paires de jambes exposées. 

Ça manque”, disent les femmes 

– Où est ce qu’on pourrait trouver ça à Lodève ? 

– Dans les merceries, il y en avait !

– Qu’est ce qui reste comme mercerie ?

– une seule

– Si j’y vais je lui demanderai…”

Du bouldou aux moulinages (repère chronologique)

  • XVIe-XVIIe : Lodève, à la confluence de deux rivières et au pied du Larzac moutonneux, devient une ville textile. Sur le site du Bouldou (“Bouldou” désigne l’eau tombant à gros bouillons) un moulin à foulon est construit, destiné à feutrer les draps de laine. 
  • XVIIIe : Le textile lodévois, en plein essor, se spécialise dans la fabrication de draps pour l’armée. Le Cardinal Fleury, enfant du pays et premier ministre de Louis XV, obtient le monopole de la fabrication des draps de troupe jusqu’en 1860. 
  • XIXe : la Révolution industrielle conduit à la mécanisation des ateliers. On passe de 121 fabriques à 6 à la fin du siècle. Le site est racheté en 1883 par l’entreprise Teisserenc-Visseq, à l’époque l’un des employeurs les plus importants de la ville avec environ 400 ouvriers.
  • XXe : Dans les années 70-80, Dim y implante son usine la plus performante d’Europe. Elle tourne avec 200 ouvriers, 24h sur 24, 7 jours sur 7 et produit 1,2 millions de collants par semaine. L’histoire industrielle du site prend fin au début des années 2000. 

Par Nadya Charvet